La place du commandant

Avec les progrès des armes, les chefs militaires se sont progressivement éloignés des champs de bataille. Passage en revue des stratégies d’Alexandre le Grand à Bill Clinton, bien à l’abri dans sa Maison Blanche.

Une représentation commune de la guerre oppose le chef, tête qui pense et ordonne, au soldat, main qui obéit et exécute. Rien de tel n’a jamais été exact. Rien ne sera plus faux dans l’avenir », explique François Géré dans son livre Demain, la guerre. A travers les siècles, le rôle du chef d’armée et sa place ont considérablement évolué, en fonction de paramètres plus ou moins complexes. En effet, selon les armes et les techniques utilisées, les forces engagées et la qualité des soldats, le chef de guerre ne se situera pas au même endroit. Pour la période antique ou même médiévale, les facteurs techniques sont les mêmes.

La portée des armes de jet varie peu. Les combinaisons tactiques sont relativement simples et les soldats sont en petit nombre. Le chef de guerre s’expose en première ligne. Figure emblématique de cette période : Alexandre le Grand, qui se doit de donner l’exemple, en motivant les troupes par ses charges courageuses. A cette époque, le chef de guerre représente déjà la principale cible à atteindre. Couper la tête du chef, c’est déstabiliser son armée. Un grand pas vers la victoire. « Tout le but de la technique a été d’accroître la puissance de feu, la puissance d’agression, en se mettant le plus possible en dehors de la puissance d’agression de l’autre », explique le général Lucien Poirier. Cible principale à abattre, le chef de guerre, pour sa sécurité, sera le tout premier à se mettre hors de portée de l’ennemi. Le Premier Empire sera exemplaire dans cette distance prise par les grands stratèges. A cette époque, la portée des armes à feu augmente, les combats au corps à corps sont moins fréquents, les troupes plus nombreuses. Présent, le général en chef se positionne à l’arrière des lignes afin d’avoir une vision globale du champ de bataille. A défaut d’intervenir, il lui arrive de se faire voir lors de la reconnaissance du lieu de combat.

Napoléon Ier fut l’un des premiers à intégrer l’importance de cette dimension psychologique. Les chefs de corps, eux, continuent à payer de leur personne. Murat, Lannes, Ney font partie de ces généraux aux actes héroïques, parfois désespérés. Avec les communications, les chefs s’éloignent Problème majeur de cette époque : l’information. Les renseignements sont hétérogènes, rares, disparates. Tout repose donc sur l’intuition du chef et sur son seul talent à mémoriser, analyser, imaginer. Malgré le développement des activités d’état-major, Napoléon fonctionne sensiblement de la même manière qu’Alexandre le Grand ou Hannibal. Le commandement va encore se complexifier avec la délégation de pouvoir, avec l’éclatement géographique des zones de combat et la puissance de feu qui permet de tuer plus loin, plus précisément. La Première Guerre mondiale instaure l’installation des quartiers généraux, souvent dans des châteaux confortables, à une quinzaine de kilomètres voire plus de la ligne de front. Avec le développement des moyens de transmission, le poste de commandement s’éloigne. Hitler s’installe à des centaines de kilomètres des opérations.

Le stratège moderne est désormais basé dans des salles de préparation informatisées, à des milliers de kilomètres des zones de combat. Certains de nos plus grands penseurs militaires n’ont jamais vécu la réalité du terrain. Et pourtant, leurs buts restent les mêmes, connaître et frapper presque simultanément, éventuellement anéantir, avec un objectif cible prioritaire : la tête. Hier, le chef de guerre était au contact des troupes de citoyens, responsables de ses hommes sur le théâtre des opérations. « Aujourd’hui, nous dit François Géré, c’est la distance entre le chef et le soldat à travers l’espace surmontée par le temps quasi réel de la communication qui restitue la proximité des temps anciens. Une seule tête, un seul soldat par intégration du chef et de son exécutant. Ce que perd la hiérarchie dans cette horizontalité de la relation, la responsabilité individuelle y gagne. Le “moral” de la troupe devient fonction de la conscience de la délégation de pouvoir. Du fait de la fusion de l’information, le combattant du futur devient, par définition, un chef, tête pensante de l’action et de la communication. »

Dresser pour que la sueur épargne le sang

Depuis la naissance des armées, les chefs de guerre croient nécessaire d’infliger aux soldats un « dressage », dur et inhumain. La méthode était déjà connue dans les légions romaines, mais fut finalisée sous sa forme moderne au XVIIIe siècle, sous le nom d’« ordre serré », encore appelé Drill par les Britanniques, ou Dressur en allemand. Celui qui poussa le plus loin ce processus, parfois jusqu’à l’absurde, fut le roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier, ce qui lui valut d’ailleurs le surnom de « Roi-Sergent », sous lequel il passera à la postérité. Homme rude, grossier, violent, fasciné par tout ce qui était militaire, il forgea ainsi une redoutable petite armée de véritables robots qui fera merveille plus tard, entre les mains de son fils, Frédéric II, dit « le Grand ». Il était indispensable, pour les armées de l’époque, qui ne disposaient que d’armes à la cadence de tir réduite, de faire manœuvrer et tirer les hommes avec le plus parfait ensemble.

Ainsi, le manque de précision du tir était compensé par le maximum de synchronisme. L’apparition, au XIXe siècle, des armes à tir rapide sonne le glas des « belles » formations de combat linéaires et groupées. Pourtant, les soldats continuèrent à recevoir le Drill. Intérêt de la manœuvre : la nécessité de briser la volonté, l’individualisme et l’instinct de survie des hommes, dans le but de les envoyer à la mort sur ordre sans qu’ils puissent réfléchir. En outre, la solidarité de groupe qui en découle permet aux individus de s’identifier avec leurs camarades d’une façon si forte que cela les aide à surmonter leur peur. Et le sentiment grégaire ainsi créé isole le groupe du reste du monde. L’acquisition de ces réflexes techniques, en leur conférant des habitudes, les rassure enfin face à l’inconnu et les « libère » d’avoir à effectuer des choix individuels. C’est donc dans la pénible et incessante répétition que les unités militaires acquièrent un véritable système nerveux central (jusque dans ses analogies avec les systèmes sympathique et parasympathique), permettant ainsi au commandement d’exercer un contrôle étroit en cours d’action. De plus, le fait d’occuper le temps libre à de tels exercices contribue à préserver les hommes de l’oisiveté, grande destructrice de moral.

Le dressage s’est donc révélé, au cours des derniers siècles, comme un redoutable moyen de formation de groupes guerriers mais également d’intégration sociale (de socialisation) dans le cadre d’unités élémentaires. Aujourd’hui, on préfère insister sur les compétences de « technicien du combat » et entraîner à survivre. Mais, tant que la guerre ne sera pas redevenue une somme d’exploits individuels, comme dans les temps archaïques, ces techniques conserveront toute leur utilité. Comme le savent tous les sous-officiers du monde depuis l’origine des guerres, « la sueur épargne le sang ».

Sedan : Le commandement fait la différence

La campagne de 1870 illustre au mieux l’importance du commandement et de la cohérence de ses conceptions. Côté allemand, l’état-major s’en remet à Helmut von Moltke, militaire brillant, élève et disciple convaincu de Clausewitz. Résultat : une armée prussienne bien rodée, modelée par une pratique régulière du Kriegspiel avec une forte capacité d’organisation. La mobilisation s’effectue donc dans des conditions optimales. Côté français, c’est une pagaille indescriptible. Le commandement en chef est assuré par Napoléon III, qui ne possède pas les talents stratégiques de son oncle, Napoléon Ier. L’état-major, déconnecté de la réalité, animé d’un esprit de caste, ne montre aucun esprit d’initiative.

La désorganisation est telle qu’un général de brigade ne trouvera ni son chef de division, ni ses régiments. Pour l’équipement et le ravitaillement, la situation est identique. Toute une série d’erreurs en chaîne augure d’une défaite annoncée. Dès le début, l’avantage est aux Allemands. L’armée française, en infériorité numérique du fait de la mobilisation ratée, perd les frontières, puis se fait battre lors de violents combats. Le général Bazaine se replie à Metz, où il est encerclé.

Mac-Mahon, replié à Châlons, reconstitue une armée. Les Prussiens envoient deux armées vers le nord et prennent les troupes françaises en tenaille. Mac-Mahon décide le repli. Le 31 août, l’armée de Châlons occupe Sedan et ses environs. Cette position, entourée de hauteurs, est un emplacement idéal pour l’adversaire. Le 1er septembre, l’attaque est déclenchée.

Mitrailleuses françaises contre canons Krupp Côté allemand, l’armée dispose de 240 000 soldats contre moitié moins du côté français. Mais, si nos canons sont surclassés par le canon Krupp, deux armes nouvelles doivent compenser la supériorité allemande : le fusil Chassepot et surtout la mitrailleuse. Malheureusement, les hommes n’ont pas été formés pour utiliser efficacement cette dernière. Dès le début des combats, Mac-Mahon est blessé et remplacé par le général Ducrot, lequel est lui-même remplacé par le général De Wimpffen. Erreur fatale, en quelques heures, l’armée française change trois fois de commandant en chef.

De Wimpffen annule l’ordre de retraite et tente une percée vers l’est. L’artillerie prussienne fait des ravages et achève d’encercler les positions françaises. Napoléon III finit par hisser le drapeau blanc. L’insuffisance et l’incohérence du commandement français ont ainsi ruiné, en à peine un mois, toutes les potentialités d’une armée qui avait pourtant démontré sa grande valeur. Sedan sonne le glas du Second Empire, et l’Allemagne devient la première puissance européenne. Deux guerres mondiales suivront.

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