| Quand la science devient politique : le rapport sur l’évolution du climat | |
Les médias annoncent que le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) s’apprête à dévoiler son plus récent rapport. Un quotidien montréalais informe, en première page, ses lecteurs qu’un « raz-de-marée de réfugiés climatiques » s’apprête a déferler sur eux. , Et ce n’est là qu’une des nombreuses prédictions apocalyptiques dont les médias font leurs manchettes depuis quelques années.François Ouellette, Ph.D.* QUELLE OBJECTIVITÉ ? Il est devenu difficile, au delà des gros titres accrocheurs, de faire la part des choses. Curieusement, lorsqu’il s’agit de politique, les journalistes se font un point d’honneur de décortiquer les moindres déclarations, de lire les rapports des commissions d’enquêtes jusqu’à la dernière page, de guetter la possibilité du moindre manquement à l’éthique. Mais, lorsqu’il s’agit de science, il semble qu’on doive accepter tout ce que les "rapports scientifiques" affirment, sans s’interroger sur le contexte, les motivations cachées, la dynamique sociale et politique qui les animent. C’est que la "science" garde, malgré tout pour plusieurs, une aura d’objectivité, d’universalité, de désintéressement et de scepticisme, toutes valeurs que le sociologue Robert Merton attribuait déjà durant les années ’40 à la pratique de la science . Or cette vision idéale a pourtant été mise à mal depuis le début des années 60, autant par les philosophes et les historiens que par les sociologues de la science. Les scientifiques, honnêtes ? Objectifs ? Désintéressés ? Détachés de toute considération politique ? Rien n’est moins sûr ! Et l’histoire des sciences le prouve amplement. Et cela ne va pas nécessairement en s’améliorant. La pratique de la science a grandement changé depuis cinquante ans. L’idéal du chercheur universitaire libre de toute contrainte, se dévouant à la recherche pour la gloire de la science, a laissé la place à un environnement où les chercheurs sont hyper-dépendants du contexte social, politique et économique. Les subventions sont de plus en plus rares et de moins en moins généreuses ; le nombre de chercheurs qui se partagent ce maigre gâteau est de plus en plus grand. Les bailleurs de fonds, qu’ils soient publics ou privés, sont de plus en plus exigeants : ils veulent de la science "performante", qui promette et, surtout, livre beaucoup. LE VIOL DE PLUSIEURS PRINCIPES Tout l’exercice autour du rapport de ce très médiatique GIEC est d’ailleurs représentatif de ce nouvel état de choses. N’en déplaise à ceux qui le désignent comme "LA" référence en matière de changements climatiques, ce rapport viole plusieurs des principes guidant la publication de résultats dits "scientifiques".Bien sûr, il s’agit là d’un document dont la rédaction implique plusieurs centaines de chercheurs dans divers domaines reliés au climat. Mais il ne faut pas imaginer pour autant que tous ces gens se sont réunis autour d’une table et se sont mis d’accord sur ce qui y était écrit. Le rapport comporte une douzaine de chapitres, qui sont sous la responsabilité d’un auteur-coordonnateur, entouré d’une dizaine d’auteurs principaux. C’est cette équipe relativement restreinte qui rédige le chapitre, même si elle fait appel à la contribution de nombreux autres chercheurs qui écrivent un paragraphe, une sous-section ou, simplement, quelques lignes. Ou même rien du tout si les auteurs principaux jugent que leur contribution ne se conforme pas à l’"esprit" du rapport. Car bien que le GIEC se targue de faire une place à diversité de points de vue, le témoignage de plusieurs des chercheurs impliqués dans ce processus sème, à tout le moins, quelques doutes sur l’impartialité du processus. De plus, le GIEC ne fait pas lui-même de recherche originale. Le rapport se base entièrement sur ce qui a déjà été publié dans la littérature dite "scientifique". Évidemment, il se publie des milliers d’articles scientifiques à chaque année. Un tel travail de "revue de la littérature" court toujours le risque d’être sélectif, et ainsi, d’ignorer les travaux publiés dans des revues scientifiques tout à fait sérieuses, mais dont les conclusions iraient à l’encontre du point de vue "consensuel" favorisé, consciemment ou non, par les auteurs., Dans la littérature scientifique "standard" où on publie souvent ce type de revue de ce qui a été écrit sur un sujet, le risque de manque d’objectivité est, jusqu’à un certain point, contrebalancé par le travail des "réviseurs", c’est-à-dire d’autres scientifiques à qui l’on demande de commenter la qualité et l’objectivité de tout article avant de le publier. Puis, il revient normalement à l’éditeur d’une revue scientifique de faire en sorte que l’auteur réponde aux commentaires et objections des arbitres pour assurer au produit final la meilleure qualité possible. Le GIEC se targue de faire appel à de nombreux "réviseurs" et fonde sa légitimité sur ce fait. Mais, au contraire d’un journal scientifique, ce sont, dans ce cas, les auteurs qui sont eux-mêmes les éditeurs, et ils n’ont aucune obligation de répondre aux commentaires des réviseurs. Ils sont, encore une fois, entièrement responsables du contenu final, autrement dit, juges et parties.En fait, tout l’exercice ressemble à une opération d’embrigadement involontaire : tous ceux qui ont "participé" au rapport sont présentés comme étant d’accord avec le contenu, alors que ce dernier n’est au bout du compte décidé que par quelques dizaines de personnes. UNE CRÉATION POLITIQUE
Mais ce n’est pas là la fin de l’histoire. Car le GIEC, qu’on présente comme une sorte d’organisme scientifique indépendant, est d’abord et avant tout une création politique, plus spécifiquement une création des Nations Unies. Les "membres" du GIEC ne sont pas des scientifiques. Ce sont des gouvernements ! Bien sûr, ceux-ci nomment chacun leur représentant, qui est le plus souvent un scientifique travaillant pour une agence gouvernementale. Mais le dernier mot n’appartient pas aux scientifiques. Le rapport du GIEC est "approuvé" par un vote majoritaire de ces représentants. Ainsi, lorsque ceux-ci se réunissent à huis clos, comme c’est le cas cette semaine, c’est pour donner lieu à des négociations sur le contenu du rapport. D’ailleurs, ce n’est pas le rapport comme tel du GIEC qui sera "dévoilé" à la presse le 2 février, mais un résumé. Pour être plus précis, il s’agit du "Summary for policy makers" (SPM), un court document destiné aux "décideurs publics" où sont non seulement résumés les points majeurs du rapport, mais également les "conclusions" qui en sont tirées. Par exemple, on y dira vraisemblablement que les scientifiques sont maintenant de 90% à 99% certains que l’activité humaine est responsable des changements climatiques récents. Nonobstant le fait qu’une telle assignation de "probabilité" à une conclusion scientifique est, en soi, absurdement non-scientifique, il reste que cette conclusion, elle, n’a pas fait l’objet d’un "vote" parmi tous les rédacteurs du rapport. En fait, ce SPM n’est même pas rédigé par les auteurs du rapport, mais par un groupe sélect provenant du "Bureau" du GIEC.Ce résumé est un document encore plus politique que le rapport lui-même. Car alors que le rapport principal est simplement "approuvé" suite au vote des membres du GIEC, le résumé est, lui, voté "ligne par ligne" lors de l’assemblée générale des membres. C’est dire que son contenu est sujet à d’intenses négociations politiques parmi les pays membres. Mais il y a pire ! En effet, la raison pour laquelle le résumé est rendu public avant le rapport même est que, selon les procédures du GIEC, suite à l’adoption du résumé, le GIEC se donne un certain délai pour modifier le rapport afin qu’il soit conforme au résumé ! Au diable, donc, l’objectivité scientifique ! On vote d’abord sur les conclusions, puis on ajuste les faits pour qu’ils y accordent. On comprend alors le besoin du huis clos ! Ainsi donc, le rapport du GIEC ne respecte en rien les normes d’une publication scientifique. Il s’agit, essentiellement, d’un document politique. En ce sens, il est vulnérable à toutes sortes de pressions et de distorsions. Il n’est pas impossible, par exemple, que le coeur du GIEC soit noyauté par des scientifiques qui veuillent imposer un point de vue au détriment d’un autre. Je ne dis pas que c’est le cas ; je rappelle simplement que le fonctionnement du GIEC le permet. Mais il reste que, depuis sa création, le GIEC a fait l’objet de plusieurs critiques en ce sens. Par exemple, le professeur Paul Reiter, de l’Institut Pasteur à Paris et spécialiste de la malaria, a fait part publiquement de la façon dont il a été écarté du GIEC, au profit d’activistes notoires n’ayant aucune expertise dans son domaine.
Le chercheur Chris Landsea, un spécialiste des ouragans du National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), démissionna quant à lui du GIEC en janvier 2005 pour protester contre la politisation croissante de l’organisme. Dans sa lettre ouverte, Landsea conclut : "Je ne peux personnellement et en toute bonne foi continuer de contribuer à un processus que je considère motivé par des objectifs préconçus et scientifiquement non fondés." On peut bien sûr arguer qu’il s’agit là de cas d’exceptions, et que la grande majorité des chercheurs sont d’accord autant avec les conclusions qu’avec la façon de fonctionner du GIEC. Mais c’est sans compter la difficulté qu’il peut y avoir pour un chercheur de se prononcer publiquement sur de tels sujets. Risque-t-il d’être ostracisé sur la place publique ? Qu’on l’accuse d’être à la solde d’Exxon ? Qu’arrivera-t-il à son financement s’il est perçu comme un "sceptique" ? Comme je l’ai mentionné plus haut, il est impossible aujourd’hui pour un chercheur de prétendre être autonome et sans contrainte, lorsque sa carrière dépend de façon critique de son intégration dans le système de financement et de contrôle de la recherche. Or lorsqu’un sujet de recherche devient hautement politisé, comme c’est le cas présentement pour les changements climatiques, cette politisation finit inévitablement par influencer le comportement des chercheurs. QUAND L’INCERTITUDE N’EST PLUS AUTORISÉE Je ne suis personnellement pas de ceux qui pensent que les changements climatiques ne sont qu’une "vaste fraude". Cependant, ma formation scientifique m’a permis d’étudier la question plus en profondeur que la plupart des gens. Mon expérience de la recherche académique m’a aussi appris à distinguer la part du "non-dit" dans les publications scientifiques. Un scientifique qui publie ses travaux est toujours placé devant un dilemme, car ses résultats seront toujours accompagnés d’une part d’incertitude. S’il met trop d’emphase sur cette incertitude, il discrédite lui-même ses résultats. Mais s’il la sous-estime, il court le risque d’être accusé de malhonnêteté. Le langage des scientifiques est donc toujours "codé", et il faut savoir lire entre les lignes pour comprendre la réelle portée d’un travail.
Dans le cas qui nous intéresse, le climat de la Terre est un système d’une infinie complexité, et sur lequel nous n’avons des données relativement précises et fiables que depuis moins de cinquante ans, ce qui, en termes géologiques, est une période de temps minuscule. Même si nous en savons aujourd’hui beaucoup plus qu’il y a cinquante ans, il reste beaucoup de zones grises et de phénomènes inexpliqués. En savons-nous vraiment assez pour prédire avec "90% à 99%" de certitude ce qui arrivera au climat d’ici les cent prochaines années ? Plusieurs y croient, mais je suis prêt à parier que peu de ces scientifiques qu’on dit adhérer au "consensus" n’y mettraient pas quelques bémols. Mais alors qu’entre eux, les scientifiques ont développé ce "code" qui leur permet de se communiquer les limites de leurs conclusions, aucun code de ce type n’existe pour leur communication avec le public ou les politiciens. Forcés de se prononcer "blanc ou noir", ils sont complètement démunis. Il n’est pas surprenant que, dans de telles circonstances, ce sont ceux dont la conviction tient plus de l’idéologie que de la certitude scientifique qui se retrouvent aux premières lignes, et qui se prononcent publiquement dans les médias par exemple.Récemment, Kevin Vranes, un climatologue qui s’est tourné vers l’analyse des politiques scientifiques, commentait sur son blogue (scienceblogs.com/nosenada), au retour du congrès annuel de l’American Geophysical Union, le sentiment de tension qu’il avait perçu chez plusieurs scientifiques. Ceux-ci se demandent sérieusement s’ils n’ont pas trop "vendu" les changements climatiques, et si le public réalise à quel point les projections du climat futur sont incertaines. « Avons-nous, créé un monstre ? » se demande-t-il. Il n’y a pas de solution simple à la politisation de la science lorsque les enjeux sont d’intérêt public. Mais un premier pas serait de reconnaître qu’une telle politisation est inévitable, et qu’elle contaminera forcément les scientifiques eux-mêmes. Une attention particulière devrait certainement être portée au maintien d’institutions scientifiques véritablement imperméables à l’activisme. Pour les journalistes amenés à couvrir ces sujets, un regard plus critique, et surtout, l’abandon de la croyance en une science forcément neutre et désintéressée, serait aussi certainement la bienvenue. *François Ouellette possède un doctorat en physique de l’Université Laval (Québec). Après quelques années comme chercheur et professeur en milieu académique au Canada et en Australie, il a poursuivi une carrière d’entrepreneur et de gestionnaire dans diverses entreprises de haute technologie. Il prépare présentement un ouvrage sur la pratique scientifique moderne. |
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