Il y a quelques semaines, les médias nord américains étaient remplis d’articles et de photos rapportant la tuerie sur le campus d’une université de Virginie aux États-unis. Le temps semblait s’être arrêté. Pendant 48 heures, on pouvait oublier les morts d’Irak et d’Afghanistan pour se concentrer sur ceux dont l’armée n’avait pas besoin de cacher les cadavres. L’horreur d’un massacre se déroulait au cœur de l’Amérique.
Encore une fois, cela se passait sur un campus, lieu de rassemblement mythique d’une jeunesse incarnant l’avenir d’un pays aux espoirs illimités. Combien de films et de télé-séries n’ont-ils pas « vendu » au monde entier l’image hybride d’une insouciance chargée d’excès rituels d’alcool et de sexe et d’une course effrénée vers un diplôme garantissant le succès social dans une Amérique aux promesses illimitées ? On accède par la fortune ou par les bourses distribuées généreusement par des fondations alimentées par des diplômés reconnaissants à ceux qui peuvent faire valoir leurs talents intellectuels… ou sportifs. On y vient des quatre coins de l’Empire états-unien, comme on le faisait jadis à Londres ou à Paris pour apprendre les règles de comportement des janissaires au service des « grandes portes » de New York ou de Washington.
Et voilà que ces lieux ont pris, pendant quelques heures, des allures de Bagdad ou de Kaboul !
Avec le recul des semaines, il est intéressant de revenir sur le traitement médiatique de cet événement. Cela s’est passé en plusieurs étapes :
1 - Alerte : un événement dramatique se passe à l’Université.
Flash-radio et premières images-télé. On ne sait pas exactement ce qui se passe. La tentation, c’est de laisser entendre qu’il s’agirait de quelque chose « d’énorme ». On parle de terrorisme, de plusieurs tueurs. D’autant plus qu’après une pause de quelques heures, la tuerie reprend dans un autre coin du campus.

2 - Entrevues de témoins toujours sous le choc des événements.
Cela ne nous apprend rien sur le déroulement exact des événements, mais cela fait très « dramatique ». Ces personnes subissent une deuxième agression, celle des médias qui se les arrachent et qui « tournent le fer dans la plaie » psychologique en leur demandant de raconter, « dans les détails », ce qu’ils ont vécu… quitte à leur mettre des mots dans la bouche en les interrogeant sur des émotions qu’ils n’ont pas encore ressenties.
3 - Entrevues des parents des victimes, avec mise en place d’accusations de négligence et d’incompétence contre les autorités qui « ont réagi trop tard »… et qui n’ont pas pris des mesures de prévention adéquates.
(Les mêmes personnes auraient accusé les autorités universitaires de harcèlement policier si elles avaient pris ce genre de mesures !) Le magma avocassier s’en pourlèche déjà les babines judiciaires.
4 - Première mention de l’identité du tueur.
Rumeurs sur son origine ethnique. Ses parents sont coréens. Cela arrive au bon moment. Les États-uniens n’auront pas à s’interroger sur la violence qui couve dans leur société. Même si on apprendra, plus tard, que ce jeune homme est très bien « acculturé » aux maux de l’Amérique, il n’est pas « de souche ».
Le gouvernement coréen connaît bien la mentalité de son grand allié états-unien. Il se dépêche de mettre en place une campagne de relations publiques pour distancier le pays du tueur et des mesures de protection pour les citoyens coréens vivant en Amérique. Car on ne peut compter sur une grande connaissance (et un intérêt) de la majorité des États-uniens pour les nuances historiques et géo-politiques (voir l’appui massif accordé aux interventions au Vietnam et en Irak… jusqu’à ce que le « jeu-vidéo » ne commence à télécharger les cadavres de soldats dans les villages de l’Amérique et que, contrairement aux deux guerres mondiales, la victoire attendue ne puisse draper les tombes d’une fierté conquérante.)
5 - Mise en vedette du tueur.
Le jeune homme avait très bien compris le fonctionnement de l’ère médiatique dans laquelle nous vivons. Notre univers de « relations publiques » stipule qu’il faut créer un événement pour faire parler de soi dans les médias. La tuerie, c’était l’événement. Le but, ce n’était pas la mort d’innocentes victimes, même s’il les accusait d’incarner l’exploitation de la société par la classe des « riches ».

- Cho Seung-Hui
Il voulait faire passer son message de détresse et de révolte. Ses lettres et ses enregistrements video envoyés aux médias ont tous été diffusés, ce qu’il n’aurait jamais pu réussir sans… l’événement. Ce faisant, les médias se sont rendus complices de la tuerie, afin de vendre quelques journaux et quelques temps de publicité supplémentaires. Quel est le message ? Si vous voulez qu’on vous entende, il faut… Combien de personnes, ressentant les mêmes pulsions psychotiques, se préparent déjà à l’imiter ? Car cela paraît de la même nature et dans le même cadre médiatique que les « fantaisies » publiques et bien mises en scène des « gens riches et célèbres ».

A combien de morts s’évalue la notoriété ?
Puis on est passé à autre chose. Les quelques voix qui se sont élevées pour, encore une fois, remettre en question la libre circulation des armes ont été enterrées par le puissant lobby des marchands d’armes. Les familles pleurent, en silence, leurs morts. Les médias calculent l’augmentation de leurs ventes. Et les avocats remplissent les documents légaux qui vont occuper, pendant des années, les tribunaux, chargés de monnayer la douleur.
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