Introduction à l’ouvrage intitulé « Le débat transatlantique » à paraître en avril 2006, Zrínyi Kiadó, Budapest, série « Biztonságpolitika a XXI. században » dir. série. Péter Tálas
Langue originale de la publication : Hongrois
Pour mettre fin au cercle vicieux, il suffirait de rompre avec cette approche émotionnelle d’amour-haine et replacer les rapports entre l’Europe et l’Amérique sur la base des réalités politiques. En acceptant le fait qu’en fonction de nos valeurs et intérêts respectifs, nos positions peuvent être similaires (ou du moins compatibles) sur certains dossiers et divergentes sur d’autres. Etre d’accord n’est pas sujet à célébration et être en désaccord n’est pas une tragédie.
Les relations euro-américaines sont périodiquement ennuagées par les « malentendus » dits ponctuels, les escarmouches verbales prétendument imprévues, les tempêtes diplomatiques qui semblent se lever d’un jour à l’autre, et d’autres manifestations de la suspicion mutuelle. Leur perception est dramatisée de façon exponentielle par le fait qu’elles surgissent de sous le couvercle d’une prétendue communauté de valeurs et d’intérêts, dans une relation supposément impeccable. Ce contraste, qui peut paraître inexplicable, augmente le risque de la montée en puissance d’une réaction viscérale (issue justement de l’incompréhension) des deux côtés de l’Atlantique : l’anti-américanisme ici, sentiment d’hostilité vis-à-vis de l’Europe là-bas. Avec des stéréotypes du genre « colosse stupide détruisant tout sur son passage » et « tigre en papier, parasite et lâche ». La dynamique habituelle des relations transatlantiques alimente par ailleurs mécaniquement cette tendance, du fait de l’alternance répétée des « brouilles » retentissantes et des « réconciliations » spectaculaires. Il s’agit d’une spirale dangereuse, car plus on s’efforce de mettre en valeur la soi-disant harmonie, plus les accrochages font du bruit, et plus les accrochages font du bruit, plus il faut insister sur la soi-disant harmonie afin de compenser leur impact.
Pour mettre fin à ce cercle vicieux, il suffirait de rompre avec cette approche émotionnelle d’amour-haine et replacer les rapports entre l’Europe et l’Amérique sur la base des réalités politiques. En acceptant le fait que suivant nos valeurs et intérêts respectifs, nos positions peuvent être similaires (ou du moins compatibles) sur certains dossiers et divergentes sur d’autres. Etre d’accord n’est pas sujet à célébration et être en désaccord n’est pas une tragédie.
Il est vrai que ce dernier cas de figure restera une source intarissable de frictions et de griefs tant que la partie européenne n’est pas prête à défendre de manière crédible ses choix, et négocier d’égal à égal lors des situations de désaccord. Mais pour ce faire, elle devrait assumer l’ambition d’émancipation de sa dépendance actuelle. Ce qui, en plus de révéler au grand jour les divergences entre les visions politiques des Etats membres de l’Union, mettrait surtout en exergue l’antagonisme structurel entre d’un côté, les intérêts américains visant un contrôle tous azimuts et absolu, et de l’autre, ceux des Européens soucieux de garder une marge de manœuvre autonome. Lequel antagonisme exista, existe et perdurera de toute façon. La seule question étant de savoir combien de temps encore nous efforcerons-nous de le nier et le cacher derrière une rhétorique creuse, en différant ou peut-être même sabordant ainsi le rééquilibrage des relations, et en soumettant l’opinion publique à des chocs à répétition. Ceci à un moment où, dans un système post-bipolaire qui se prête beaucoup moins facilement à la simplification, l’univers virtuel du dogme transatlantique prend eau de toutes parts. Pourtant, ceux qui s’acharnent à entretenir la mise en scène refusent de se rendre compte que, ce faisant, ils ne font que miner les perspectives de la coopération entre les deux rives de l’Atlantique. L’attachement farouche aux fictions trompeuses est la recette la plus sûre pour envenimer les tensions : notre seule chance d’établir un partenariat sain commence par renouer avec les réalités. Mais un tel exercice n’est pas encore à l’ordre du jour. Du moins pas officiellement.
Lumière sur le passé
L’ouverture progressive des archives, de même que la manière dont les uns et les autres se sont adaptés à la disparition du monde bipolaire porte un éclairage nouveau sur le parcours qui nous a conduits jusqu’aujourd’hui. Par conséquent, elle nous aide à contempler les faits du présent dans un contexte plus large. On n’entrera pas cette fois-ci dans les détails des épisodes - dont les enseignements restent pourtant toujours d’actualité - tels que les négociations du Traité de Washington (au cours desquelles l’objectif américain d’éviter toute prise d’engagement automatique fut couronné de succès) ou la décision, en 1973, d’une alerte nucléaire globale par les Etats-Unis (de laquelle décision le Premier ministre britannique, avec l’arsenal atomique de son pays déjà sous la tutelle de Washington, ne fut avisé que par la voie des agences de presse). Et nous n’allons pas non plus énumérer les exemples récurrents de la fausse perception de la menace dans les deux blocs (perception parfois alimentée par les puissances dirigeantes des deux camps en vue de promouvoir leurs propres agendas). Ce qui nous importe ici, ce sont les motifs derrière la présence américaine en Europe, et les conséquences du « marché stratégique » conclu entre l’Europe et les Etats-Unis.
Selon la formule consacrée, pendant la guerre froide l’Europe fut un rempart pour l’Amérique et l’Amérique garantissait un parapluie protecteur à l’Europe face à l’empire soviétique. Du point de vue d’une meilleure appréhension du présent, il y a deux questions qui se posent à ce sujet. D’une part, il convient de déterminer dans quelle mesure la thématique du rempart fut-elle un facteur décisif (ou du moins dominant) dans la présence du Nouveau Monde sur notre vieux continent. De l’autre, il ne serait pas inutile de préciser le prix que l’Europe payait (et continue encore de payer) en échange du « parapluie » américain.