Si l’est aujourd’hui une vitrine grâce à laquelle nous connaissons tous les femmes en
gendarmerie , c’est bien la série Une femme d’honneur, qui met en scène, derrière nos écrans
de télévision, l’officier de gendarmerie Isabelle Florent, incarnée par Corinne Touzet. Femme
et militaire accomplie, conciliant vie professionnelle et vie privée, elle représente dans sa
globalité la femme gendarme actuelle et contribue à nous la rendre familière.
Anne Geesen
Université Paris IV Sorbonne
Titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine sur la féminisation de la gendarmerie
élaborée en 2005 sous la direction de Jean-Noël Luc
Mais dans la
réalité, qui sont les gendarmes féminins ? Comment la féminisation s’est-elle construite ?
Pendant longtemps, il faut savoir que les notions de gendarmes et de femmes ont été
antithétiques. Ce sont les évolutions de la société, principalement durant le XXe siècle, qui ont
permis la réalisation de ce mariage tardif. En effet, plusieurs évolutions majeures ont marqué
cette époque, tant au niveau de la société civile – émancipation de la femme, développement
du travail féminin – que des armées. En un siècle, la femme a acquis sa citoyenneté : après
l’obtention du droit de vote, elle a su se frayer une place sur la scène politique. Le monde du
travail s’est également ouvert à elle, lui offrant des métiers dans des secteurs variés, de plus
en plus divers et reconnus. Cet épanouissement s’est fait main dans la main avec
l’émancipation sexuelle, pour laquelle les femmes se sont battues dans la deuxième moitié du
XXe siècle, se construisant ainsi une identité propre.
Cette évolution féminine, que certains
qualifient de « révolution », a eu un impact sur la société en général et sur ses retranchements
les plus hermétiques aux changements. Les armées ont ainsi dû s’adapter pour répondre aux
nouveaux besoins induits par l’évolution des mentalités et celle du concept de guerre en
général. Suite aux deux guerres mondiales et à la « Guerre Froide », les concepts de guerre et
de défense prennent en effet un nouveau visage : la qualité des armes devient primordiale par
rapport aux capacités physiques des soldats. Le combat évoluant, l’armée tend à remplir de
plus en plus un rôle de soutien. Le métier des armes, jusqu’alors représentatif de la virilité,
tend donc à laisser une place aux femmes. Cette évolution majeure, accompagnée à la fin des
années 1990 par la professionnalisation des armées, rend acceptable la représentation d’une
femme en arme. L’image traditionnelle de l’homme fort et armé opposé à la femme faible etdésarmée, qu’il faut protéger, est battue en brèche. Dès lors, le nombre de femmes dans les
armées en général et dans la gendarmerie n’a cessé d’augmenter...
Comment s’est déroulée
l’intégration des femmes en gendarmerie ?
Une féminisation pas à pas, en retard par rapport aux autres armées
La gendarmerie, véritablement féminisée en 1983, est la dernière des armées à entrer
dans le processus de féminisation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trois autres
armées connaissent en effet une ébauche de féminisation qui sera pérennisée à la fin du conflit
par étapes successives : acquisition de l’égalité statutaire avec les hommes dans les années
1970, accès à des emplois de plus en plus divers puis fin des quotas de recrutement dans les
années 1990. La gendarmerie, qui ne bénéficie pas de cette impulsion initiale, va longtemps
conserver son retard. Toutefois, elle « prend le train en route » à l’aube des années 1980 en
s’ouvrant elle aussi au processus par étapes et en profitant des avancées déjà accomplies.
Les premiers pas : 1972- 1979
C’est l’année 1972 qui esquisse la féminisation de la gendarmerie.
Le service national,
jusqu’alors réservé aux hommes, s’ouvre pour la première fois aux femmes à titre
expérimental. L’introduction des premiers gendarmes auxiliaires féminins (appelés GAF) ne
permet toutefois pas de parler de féminisation, compte tenu du nombre de personnel et des
perspectives de carrière très limités (leur nombre ne dépasse pas vingt-cinq la première
année). En 1979, la création de la spécialité EAEM (Emplois Administratifs et d’État-Major
de la gendarmerie), par l’arrêté du 16 juillet, ouvre plus significativement la gendarmerie aux
femmes. L’ouverture de ce corps spécifiquement féminin – rattaché à la gendarmerie mais
conservant un statut de l’armée de terre - ne constitue qu’une première étape car les femmes
occupent uniquement des tâches administratives, s’écartant ainsi de l’essence même du métier
de gendarme, qui suit les lois de la polyvalence et du terrain.

1983 : le coup de pied dans la fourmilière
En 1983, l’étape décisive de la féminisation est franchie avec l’arrivée des premiers
personnels féminins sur le terrain : les emplois d’officiers et de sous-officiers sont désormais
accessibles. Les femmes peuvent devenir des gendarmes à part entière, exerçant les mêmes
fonctions que les hommes dans un esprit de mixité. Cette décision, qui met fin au décret du 22 mars 1975 selon lequel la carrière de gendarme est interdite aux femmes1 constitue l’acte
fondateur de la féminisation de la gendarmerie. Cette ouverture s’accompagne de restrictions
d’emplois et de recrutement fixées par des quotas, qui seront régulièrement réévalués à partir
de 1985, suivant ainsi la même évolution que les autres armes. Quantitativement, l’intégration
se poursuit au compte-goutte jusqu’à la suppression en 1998 des quotas de recrutement dont
les femmes faisaient l’objet depuis 1983. À partir de là, la féminisation peut prendre une
tournure plus large et plus massive. Concernant les emplois, toutes les spécialités s’ouvrent
petit à petit aux femmes (GIGN, EPIGN, GSPR, garde républicaine...) à l’exception des
postes de sous-officiers en gendarmerie mobile, dont elles demeurent toujours exclues
aujourd’hui.
Depuis leur création, les spécialités GAF et EAEM ont elles aussi évolué, les
premières devenant aujourd’hui les GAV (Gendarmes Adjoints Volontaires), les seconds le
CSTAGN (Corps de Soutien Technique et Administratif de la Gendarmerie Nationale), corps
mixte aux responsabilités plus variées. Au final, malgré un processus différé par rapport aux
autres armées, la gendarmerie a donc rattrapé son retard. Aujourd’hui, elle est l’arme la plus
féminisée au niveau des métiers de terrain : 31,2% de ses personnels féminins travaillent dans
les emplois administratifs contre 65,9% sur le terrain2 (par comparaison, les personnels
féminins des autres armes sont en grande majorité embauchés dans l’administration).
Longtemps dernière des armées en termes de pourcentage de femmes employées, la
gendarmerie a également comblé ce retard puisque le pourcentage global de femmes dans
l’arme dépasse désormais celui de l’armée de terre.
Pourquoi l’arme a t-elle été féminisée ?
En dehors du contexte d’évolution des
mentalités et des armées, la féminisation semble répondre à la fois à des nécessités et à des
choix pour le gouvernement français. La gendarmerie doit en effet faire face à des difficultés
de recrutement de plus en plus fortes, liées à un désintérêt pour la carrière militaire dans
l’institution de la part des hommes et à un contexte démographique défavorable. Alors que
l’arme perd de son prestige, la perspective de recruter des femmes peut apparaître comme une
réponse à la baisse de candidats potentiels. Si l’on ne peut affirmer que ce facteur a été
1 Décret n°75-1214 du 22 décembre 1975, article 3.
2 Zakia Belmokhtar, Les femmes militaires, repères socio-démographiques, Paris, Observatoire
social de la Défense, 2000, 107 p.déterminant pour l’ouverture des métiers de terrain aux femmes en 1983, il semble avoir été
beaucoup plus évident en revanche dans le contexte de la professionnalisation après 1998. De
plus, la France a dû se conformer aux directives nationales, européennes et internationales
concernant l’égalité hommes-femmes. Plusieurs conventions internationales relatives à cette
égalité ont été ratifiées par le pays, alors qu’en pratique, des inégalités demeurent. Au niveau
européen, des dispositions sont prises en faveur de la mixité dans les années 1980, obligeant
les différents pays membres à s’y soumettre. En 1988, la France, qui tarde à les mettre en
pratique, est condamnée pour « discrimination sexuelle dans l’accès aux emplois publics »1 et
doit supprimer les quotas par sexe. Elle mettra en réalité dix ans à les supprimer réellement.
La pression européenne semble donc avoir été déterminante dans la mise en œuvre du
processus. À l’échelle de la France, la féminisation est aussi le fruit d’un choix politique, celui
de Charles Hernu, ministre de la défense de 1981 à 1985. En 1982, il donne l’impulsion à la
féminisation de la gendarmerie en ordonnant l’ouverture du corps des officiers et des sousofficiers
aux candidates du sexe féminin. C’est le 12 juin 1982, lors d’un discours prononcé à
Confolens, qu’il annonce aux gendarmes la féminisation de l’arme :
« J’ai décidé que les
femmes pouvaient servir en gendarmerie. (…) Et je vais faire modifier le statut de la
gendarmerie de telle façon que ces femmes aient les mêmes droits et les mêmes devoirs que
les gendarmes masculins »
. Cette décision fait suite aux conclusions de la Commission
d’étude prospective de la femme militaire, qu’il a mise sur pied, et dont les conclusions ont
été présentées au directeur de la gendarmerie de l’époque. Le processus a donc été imposé par
le haut. Le débat et le rapport de force se sont situés « entre le pouvoir politique et le pouvoir
militaire. Et c’est finalement l’autorité politique qui imposa aux militaires réticents
l’intégration des femmes dans les armées »3. Entre pressions internationales et nationales, on
peut donc dire que la féminisation a été un choix nécessaire.

L’ouverture de l’arme a suscité dès les premières années un engouement non démenti
jusqu’à aujourd’hui.
Dès l’ouverture du corps des gendarmes auxiliaires, on constate que les
femmes ont répondu à l’appel de la gendarmerie. Le succès a perduré en 1979 lors de
l’ouverture du corps administratif et en 1983 lors de l’ouverture des postes sur le terrain. Il a
1 Katia Sorin , Femmes en armes, une place introuvable ?, thèse, sociologie, sous la direction de
François Gresle, Paris I, 2002, p. 114.
2 « Allocation de M.Charles Hernu », L’Essor de la Gendarmerie nationale, 97, mai 1981, p.
11.
3 Emmanuel Reynaud, Les femmes, la violence et l’armée, Paris, Fondation pour les études de
Défense nationale, 1998, p. 59.
5
été confirmé après la professionnalisation des armées. Pourtant, malgré ce succès, les
démissions existent : certains gendarmes quittent l’arme après quelques années. Ces départs
s’expliquent par deux facteurs dont le poids a évolué avec le temps : dans les premières
années de la féminisation, les départs semblent causés en grande partie par les difficultés
d’adaptation au métier même de gendarme. Le second facteur, déjà présent au début de la
féminisation, prend finalement le dessus par la suite : il s’agit des difficultés à mener d’un
même front le métier de gendarme et la vie de famille. Pour 88% des gendarmes féminins, la
conciliation entre vie professionnelle et vie privée reste en effet aujourd’hui un problème plus
ou moins important1.
Pour autant le succès demeure, car les femmes reconnaissent à l’arme
des atouts spécifiques.
Deux grands facteurs influencent le choix de l’engagement dans l’arme
: les valeurs liées au métier lui-même et l’expérience militaire de l’entourage. Dans tous les
cas, il s’agit d’une vocation. Concernant le métier, c’est l’attirance pour les valeurs militaires
en tant que telles qui est primordiale, car elles exaltent des principes de rigueur, d’obéissance,
de hiérarchie et de service public. Ce dernier élément s’explique par un attrait pour la
protection et la défense de la population et par le goût du contact avec les gens. Les valeurs
militaires englobent aussi le prestige de l’arme et de l’uniforme. De plus, les emplois offerts
par l’institution sont considérés comme stables et équitables en termes de salaires hommesfemmes.
Le système de promotion interne, qui repose sur la réussite aux examens, contribue à
rendre le métier sécurisant. La rémunération est également importante dans le choix du
métier, surtout pour celles qui ont un faible niveau d’études. Enfin, le métier attire par son
caractère « anti-routine » : chaque jour réserve son lot de surprises et les métiers exercés au
cours d’une carrière peuvent être variés. L’engagement est-il lié au milieu d’origine ? On
remarque, il est vrai, que beaucoup de gendarmes féminins ont de la famille parmi les
militaires (au moment de l’engagement, 51,9% des femmes reconnaissent avoir au moins un
militaire parmi leurs parents ou leur famille2). Mais si l’exemple des parents ou de l’entourage
peut donner quelques prédispositions à l’engagement, on ne peut le considérer comme un
facteur déterministe, d’autant qu’il tend à diminuer.
Du rejet à l’acceptation : une intégration lente mais effective
Sur le terrain, comment les gendarmes féminins se sont-ils intégrés ? Comment les
gendarmes masculins ont-ils vécu l’arrivée des femmes dans l’arme ?
Si les premiers pas de la
1 Zakia Belmokhtar, op. cit. , 107 p.
2 Zakia Belmokhtar, op. cit., p. 55.
6
féminisation n’ont pas suscité de bouleversements dans l’arme, il n’en va pas de même à
partir de 1983 avec l’intégration des femmes sur le terrain.

Les gendarmes masculins,
inquiets, ne vont pas accepter facilement l’arrivée des premiers personnels féminins .
La plus
grande appréhension est celle d’une mutation, voire d’une dévalorisation du corps
gendarmique. L’arrivée des femmes est assimilée à une « civilisation », c’est-à-dire une
adaptation de la gendarmerie au mode de fonctionnement du secteur civil, ce qui remettrait
profondément en cause l’institution. En majorité, on peut dire que les gendarmes masculins
ont subi l’arrivée des femmes : ils n’y étaient pas préparés et la réticence vis-à-vis du
processus va demeurer durant les premières années.
Les opposants au processus avancent différents arguments : l’infériorité physique de
la femme, son indisponibilité et le favoritisme dont elle semble faire l’objet sur le terrain
durant les premières années. La spécificité biologique de la femme la rendrait inapte au métier
de gendarme, métier d’homme par excellence, comme le souligne le témoignage de ce
gendarme au début des années 1980 : « Je vois mal les femmes gendarmes partir à deux
heures du matin pour constater un accident de la circulation. Je crois à la sagesse populaire
qui dit qu’il y a des métiers d’hommes et des métiers de femmes, et pour moi la gendarmerie
est un métier d’hommes »1. Les gendarmes craignent aussi une indisponibilité de la femme,
dans le sens où elle risque de tomber enceinte et devra s’occuper de ses enfants, ce qui peut
engendrer un absentéisme dans les brigades. Enfin, dès l’arrivée des femmes, les gendarmes
s’indignent d’un certain favoritisme qui leur est accordé du fait de leur sexe : les femmes
seraient moins sollicitées pour certaines missions difficiles, elles jouiraient de plus de liberté
dans leur manière de s’habiller, de saluer et bénéficieraient du paternalisme des gradés.
Toutefois, si les réticences sont majoritaires, une minorité de gendarmes s’expriment en
faveur de la féminisation, mettant en avant les atouts spécifiquement féminins qui pourraient
être déployés au service de l’institution : facilité pour la fouille au corps des femmes,
approche plus aisée pour les affaires de moeurs, notamment vis-à-vis des femmes et des
enfants, mixité favorable pour l’ambiance de travail.
Quelle résonnance ces arguments ont-ils
dans la réalité ? Certains cas, il est vrai, attestent d’un certain favoritisme envers les
pionnières de la part des gradés, mais la plupart des témoignages s’accordent pour dire que les
femmes ont créé et trouvé leur place comme les hommes, et se sont battues pour l’égalité de
leurs missions. Il a fallu créer sa place, ce qui n’a pas toujours été évident. Finalement, au fil
1 « Nos lecteurs nous écrivent », L’Essor de la Gendarmerie nationale,118, avril 1983, p. 26.
7
des ans, les réticences initiales s’émoussent. Cela s’explique par le nombre grandissant des
femmes et par le succès des premières expériences de mixité. Tout laisse à penser que les
réticences des premières années ont surtout été des craintes de principe, car dans la pratique,
l’intégration des femmes s’est plutôt bien déroulée, même si les pionnières ont « essuyé les
plâtres ». Avant tout, il a en effet fallu faire ses preuves, prouver aux collègues masculins et à
la hiérarchie que l’on mérite sa place et que l’on peut exercer le métier comme un gendarme à
part entière. Les témoignages attestent parfois de brimades, de conflits ou de défavoritisme,
comme en témoigne ce gendarme féminin : « Je suis en quelque sorte une accusée en
permanence, une espèce d’intruse dans leur milieu. Si un travail est fait en commun, on
viendra me signaler qu’il y a des erreurs, même si ce n’est pas moi qui les ai faites »1.

Certains chefs semblent avoir écarté les femmes de certaines missions, les cantonnant parfois
à faire le ménage dans les bureaux.
« J’avais l’impression d’être là pour faire le café et les
tâches ménagères. Par contre les gendarmes considéraient que j’étais peu utile sur le
terrain »2, se souvient Isabelle Guion de Meritens, une des premières femmes gendarmes.
Mais globalement, malgré l’existence de certains échecs, les réticences initiales ont été
vaincues avec le temps. À partir de la deuxième moitié des années 1980, le processus
d’acceptation s’installe : les gendarmes acceptent petit à petit les personnels féminins qui
poursuivent leur phase d’intégration. En témoigne la déclaration de ce gendarme masculin en
1993 : « maintenant, je ne verrais pas la gendarmerie sans femme »3. À partir de la fin des
années 1990, les personnels féminins se banalisent et leur intégration devient beaucoup plus
aisée. Aujourd’hui, les femmes n’ont plus à faire leurs preuves comme autrefois. Elles se
sentent considérées comme des gendarmes à part entière et évoquent leur intégration de
manière positive. Bien sûr, il reste encore quelques réticents minoritaires, mais l’intégration
des femmes est aujourd’hui acquise et naturelle.
La féminisation : facteur de modernisation de la gendarmerie ?
On l’a vu, l’arrivée des personnels féminins a bouleversé le corps dans ses
mentalités. Mais dans les faits, cela a-t-il entraîné des bouleversements dans l’exercice du
métier de gendarme, dans l’organisation des casernes, dans la vie quotidienne ? Selon un
1 « La féminisation dans les armées », L’Essor de la Gendarmerie nationale, 130, mai 1984, p.
10-11.
2 Isabelle Guion de Méritens, « Les femmes dans la Gendarmerie », R.G.N., 176, 1er trimestre
1995, p. 52-56.
3 « Être femme et militaire », Pèlerin magazine, 24 septembre 1993.
8
gendarme féminin, « l’arrivée de la femme en gendarmerie a influencé le travail, les
comportements et la façon de diriger »1. Les gendarmes féminins semblent avoir plus apporté
des changements au niveau humain qu’au niveau organisationnel. L’arrivée des personnels
féminins dans les unités de gendarmerie n’a en effet pas entraîné de changements majeurs
dans l’organisation quotidienne de l’unité. En revanche, des adaptations ont été nécessaires au
niveau de l’uniforme et du langage (féminisation des noms de grade et fonction). La
féminisation de la gendarmerie a également modifié les pratiques de gestion des ressources
humaines et des familles au sein du corps, pour s’adapter notamment aux situations de
mariage et concubinage entre personnels de l’arme : rapprochement de conjoints, facilités
accordées aux femmes enceintes et pour la naissance d’un enfant. Beaucoup de ces
changements ne sont donc pas liés directement au métier même de gendarme, ils sont le fruit
d’une adaptation à l’évolution de la société. Ils se situent donc plus à la périphérie de l’arme,
comme en témoigne encore les relations avec les épouses des gendarmes. Car quel
changement dans les casernes lorsque les premières femmes gendarmes sont arrivées ! Les
épouses des gendarmes se sont inquiétées des conséquences relationnelles que leur arrivée
pourrait provoquer aussi bien dans l’enceinte de la caserne que lors de l’exercice du métier.
Les épouses de gendarmes, habituées à vivre dans le milieu protégé de la caserne, ont vu d’un
mauvais oeil cette nouvelle mixité qui pourrait venir briser la quiétude de leur couple. Une fois
de plus, comme pour les gendarmes masculins, les réactions ont été mitigées au début, mais
cette mixité en caserne est aujourd’hui banalité.
Toutes ces mesures se sont donc faites main
dans la main avec une modernisation générale de l’arme. Les femmes n’ont pas remis en
question le corps gendarmique dans ses habitudes et ses méthodes de travail. Elles l’ont
simplement accompagné dans son évolution, en apportant, par exemple, leurs qualités
d’écoute, leur intuition et leur compréhension qui constituent un atout indéniable dans le
traitement des affaires de moeurs, quand il s’agit de se confronter à des femmes ou à des
enfants victimes. Cette capacité constitue l’un des traits qui peuvent être attribués au profile
du gendarme féminin en général.

Le portrait que l’on peut aujourd’hui brosser des gendarmes féminins est identique à
celui du début de la féminisation. Il est donc marqué par la constance.
La grande difficulté est
la conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle, qui nécessite beaucoup
d’organisation. Le niveau de diplôme des gendarmes féminins au moment de l’engagement
1 « Opérationnelles », Gend’info, 265, mars 2004, p. 20.
9
est supérieur à celui des hommes. Entrées dans la gendarmerie souvent un peu plus tard que
les hommes (à 22 ans en moyenne), elles ont eu le temps d’acquérir un bagage scolaire un peu
plus élevé. L’âge moyen des femmes en gendarmerie est de 31,2 ans, alors qu’il est de 38,3
ans pour les hommes1. La quasi-totalité des gendarmes féminins sont des sous-officiers. La
plupart servent dans les unités de gendarmerie départementale (66%). Le deuxième grand
domaine d’activité est la gestion et l’administration, qui regroupe 31% des personnels
féminins. Le métier qu’elles exercent le plus est celui de gendarme enquêteur. Globalement,
les femmes en gendarmerie sont de moins en moins nombreuses à exercer un emploi de type
administratif. La gendarmerie se distingue des autres armées par sa faible proportion de
femmes qui exercent une responsabilité hiérarchique. En effet, les gendarmes féminins sont
moins de 14% à exercer une activité à responsabilité hiérarchique2. Mais la mobilité
professionnelle est à l’œuvre. Féminité et métier font aujourd’hui également bon ménage. Si
être un gendarme féminin représente encore bien souvent une originalité sociale à assumer,
parce qu’elle peut induire des contradictions identitaires, la féminité a acquis toute sa place en
gendarmerie. L’idée d’une femme gendarme soit « chochotte », soit « garçon manqué » est
bel et bien révolue. Le « fait féminin » est aujourd’hui établi et épanoui dans l’arme.
Le bilan de la féminisation de l’arme est, au final, un succès. Mais l’intégration est-elle
pour autant achevée ? Si la mixité est aujourd’hui réussie, plusieurs faits nous invitent
toutefois à penser que la féminisation reste inachevée.
Désormais ancrée sur le terrain, elle
n’en demeure pas moins incomplète à deux niveaux : celui des emplois et au niveau
quantitatif. Les sous-officiers féminins n’ont toujours pas accès entièrement aux missions de
maintien de l’ordre. La féminisation est aujourd’hui au point mort à ce niveau, car l’extension
n’est pas à l’ordre du jour malgré l’évocation, au début des années 2000, d’une
expérimentation à venir. Au niveau quantitatif, les sous-officiers et les officiers féminins sont
encore peu nombreux, et les femmes sont une minorité à avoir des postes à responsabilité. Ce
constat, qui s’explique par le caractère récent de la féminisation, est toutefois appelé à
changer comme en témoigne chaque année l’augmentation de ces taux. Le recrutement des
gendarmes adjoints volontaires tire également la féminisation vers le haut, puisqu’il figure
parmi les plus élevés des armées. La féminisation est donc appelée à se poursuivre
quantitativement.
Mais quel futur pour les femmes dans l’arme ?
L’évolution de la
féminisation de la gendarmerie pourrait-elle suivre, dans les années à venir, l’exemple de la
1 Zakia Belmokhtar, op. cit., p. 19.
2 Zakia Belmokhtar, op. cit., p. 35.
10
police ? Représentant un quart de ses personnels globaux, un tiers des effectifs de la police
judiciaire ou des renseignements généraux, les femmes employées dans la police occupent
beaucoup plus de postes à responsabilité et peuvent intégrer les missions de maintien de
l’ordre (CRS). Une féminisation plus poussée qui n’échappe sans doute pas à l’observation de
l’héritière de la maréchaussée.

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