Les attentats, l’incompréhension grandissante entre les mondes islamique et occidental, le renforcement de la migration musulmane vers l’Europe obligent à évoquer un conflit des civilisations.
En 2004, l’Espagne et la Turquie ont avancé un projet d’Alliance des civilisations. L’idée avait été appuyée par le secrétaire général de l’ONU et cette année le Groupe de haut niveau a été mis en place pour élaborer le programme d’action de l’alliance. Au sein du Groupe la Russie est représentée par
Vitali Naoumkine, professeur à l’Université de Moscou, président du Centre d’études stratégiques et politiques et directeur du Centre d’études arabes de l’Institut d’orientalisme relevant de l’Académie des sciences de Russie. Au cours d’un entretien avec la commentatrice politique de RIA Novosti, Marianna Belenkaïa, il a révélé l’essence du nouveau projet global de l’ONU.
En quoi réside la différence fondamentale entre l’idée du Dialogue des civilisations, avancée à l’époque par le président iranien, Mohammad Khatami, et l’Alliance des civilisations dont la création a été initiée par la Turquie et l’Espagne ?
Effectivement, l’idée de l’Alliance des civilisations a été avancée par les premiers ministres espagnol et turc, respectivement José Luis Rodriguez Zapareto et Recep Erdogan. Cette idée n’a pas vu le jour fortuitement. Aujourd’hui le problème de la coopération de l’Occident et du monde islamique est extrêmement douloureux. L’Europe (exception faite de la Russie), l’Amérique du Nord et du Sud sont peuplées par environ 50 millions de musulmans. C’est là une communauté imposante et les rapports entre elle et les sociétés dans laquelle elle vit et où elle est minoritaire, deviennent souvent conflictuels. En premier lieu cela concerne les Etats européens : France, Portugal, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne. C’est la raison pour laquelle il est primordial que les Européens se penchent sur les moyens à mettre en œuvre pour améliorer les rapports entre le monde occidental (principalement chrétien) et le monde musulman. Le deuxième volet de ce problème, c’est la question de savoir comment incorporer la population musulmane arrivée en Europe dans les sociétés occidentales, les intégrer dans la culture européenne. En gros, la voie du développement de ces communautés islamiques à l’intérieur des Etats européens n’est pas encore bien définie. Il peut être question de leur pleine assimilation, de leur intégration totale ou, au contraire, de l’octroi à ces communautés de plus grandes possibilités pour s’assumer, pour développer leur propre identité islamique. Les derniers événements en France soulignent toute l’actualité du problème. Un problème qui est aussi lié au terrorisme.
L’idée du « dialogue des civilisations » avancée par Mohammad Khatami était bien sûr utile et opportune, et ce dialogue se poursuit, mais pas en tant que projet global qui serait soutenu par les gouvernements de tous les pays et qui donnerait le jour à un quelconque programme général d’action bien réel. Pourquoi ce projet n’a-t-il pas pris cette forme ? Peut-être parce que son initiateur avait été l’Iran et que pour cette raison les gouvernements occidentaux n’étaient pas enclins à s’y impliquer, à le considérer comme une initiative politique digne d’intérêt. En outre, il était inévitablement associé au nom de Khatami. Un homme qui aujourd’hui n’est plus le président de l’Iran.
Maintenant, revenons à l’« Alliance des civilisations ». Pourquoi sont-ce justement les Espagnols qui ont lancé cette idée ? Au moyen âge l’Espagne était une symbiose singulière des cultures arabe et occidentale, des civilisations islamique et chrétienne. Il y avait une confrontation, mais elle était en même temps accompagnée d’une coopération et d’une association des cultures, probablement plus positives que partout ailleurs. Aussi, apparaissant comme l’héritière de cette communauté de cultures, l’Espagne est bien perçue en qualité d’initiatrice de la nouvelle alliance des civilisations.
Compréhensibles aussi sont les motifs qui ont incité la Turquie à initier l’alliance des civilisations. Ce pays aspire à s’insérer dans la communauté européenne, elle a tout intérêt à appuyer cette initiative européenne (car, au fond, cette initiative est autant espagnole qu’européenne). La Turquie veut se montrer en qualité de pays musulman civilisé, modéré, tolérant, tourné vers l’Europe, vers l’Occident. Elle veut intervenir en tant que modèle de pays musulman pouvant devenir une constituante de la civilisation occidentale. Pour Recep Erdogan c’est particulièrement important du moment qu’il est à la tête d’un parti islamique. Quand celui-ci était arrivé au pouvoir tout le monde s’était attendu à ce que la Turquie renonce à la voie démocratique sur laquelle elle s’était engagée. Rien de tel ne s’est produit. Au contraire, Recep Erdogan a su montrer qu’un parti d’obédience islamique pouvait être un parti responsable, démocratique et prônant l’union des valeurs des mondes occidental et musulman.
Par conséquent l’Espagne et la Turquie ont les mêmes intérêts et la même vision de ce qu’il faut faire. Pour ses initiateurs, l’alliance doit être soudée par une volonté politique collective et entreprendre des actions conjointes au niveau institutionnel et à celui de la société civile. Pour surmonter les rapports conflictuels qui existent entre les diverses civilisations, au premier chef entre les civilisations occidentale et islamique.
Les initiateurs de l’alliance soulignent que les événements de ces dernières années ont accentué la suspicion et l’incompréhension entre les communautés islamique et occidentale, et cela nourrit l’extrémisme religieux, mine la tolérance et menace la stabilité internationale. Aussi dans leur compréhension l’idée de l’alliance des civilisations pourrait être l’instrument grâce auquel, avec l’aide d’actions politiques menées au niveau des gouvernements et des sociétés civiles, dans les sphères politique, économique et culturelle, il sera possible de bâtir de nouveaux rapports entre les civilisations.
Quelles actions concrètes pourraient être entreprises ?
Pour l’instant personne ne le sait de manière très précise, quoique beaucoup d’idées existent. En tout cas, l’initiative de l’« Alliance des civilisations » a reçu le soutien du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, elle est désormais une initiative de l’ONU et doit se matérialiser dans un projet global. Pour élaborer le plan d’action et les idées sur lesquelles cette alliance reposera on a mis en place le Groupe de haut niveau constitué de 18 personnes. Il devrait se réunir régulièrement et définir la philosophie de ce projet. Ce programme devrait être soumis au secrétaire général de l’ONU au mois de décembre 2006. Soit un peu plus d’un an après le début du travail du groupe. Sa première réunion est programmée pour la fin du mois de novembre à Palma de Majorque, aux Baléares.
Qui fait partie du Groupe ?
Le groupe est constitué de gens appartenant à diverses cultures et à trois catégories d’activités professionnelles. Dans la première on trouve d’anciennes personnalités politiques de renom et connues également par leur potentiel intellectuel, par leur apport au développement de la culture. Il y a là Mohamad Khatami, l’ancien directeur général de l’UNESCO Federico Mayor, l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, l’ex-premier ministre sénégalais Moustapha Niasse et d’autres personnalités. Ces gens n’ont pas besoin d’être présentés. La deuxième catégorie comporte des intellectuels libres, des gens n’occupant pas de hautes fonctions administratives : Karen Amstrong, une femme de lettres anglaise écrivant sur la religion (on lui doit plusieurs ouvrages sur ce thème, notamment sur l’islam), le spécialiste américain de l’islam John Esposito, qui dirige le Centre pour la compréhension islamo-chrétienne à l’Université Georgetown et qui est aussi rédacteur en chef de l’Encyclopédie d’Oxford consacrée au monde islamique. Dans la troisième catégorie on trouve des personnalités religieuses faisant autorité : l’archevêque Desmond Tutu de République Sud-Africaine, le rabbin américain Arthur Shneier. Mohammad Khatami peut lui aussi être classé dans cette catégorie.
Sur la base de quels principes ces gens ont été choisis ?
Toutes ces personnes ont été nommées par le secrétaire général de l’ONU en vertu de leur notoriété politique ou scientifique. Si ma candidature vous intéresse, plusieurs de mes livres ont été publiés aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Ainsi que je l’ai lu sur Internet, mon dernier ouvrage sur l’islam radical, publié aux Etats-Unis par la maison d’édition Rowman and Littlefield sous le titre Radical Islam in Central Asia : Between Pen and Rifle (L’Islam radical en Asie centrale : entre la plume et le fusil), a été l’un des principaux arguments en ma faveur. Le secrétariat du secrétaire général, ses conseillers qui fréquentent les milieux scientifiques connaissent le thème et ils lui ont soumis plusieurs candidatures. Après l’approbation donnée par Kofi Annan elles ont été entérinées par les gouvernements des pays concernés, dont la Russie, après quoi les personnes ont été officiellement désignées par le secrétaire général. Toutefois, certains pays se montrent réservés à l’égard de cette initiative.
Par exemple ?
Cela m’a beaucoup étonné, mais dans le groupe je n’ai pas trouvé de représentants de la Chine. C’est vrai que j’en ignore la raison exacte. Peut-être que la Chine n’a pas encore décidé s’il lui fallait prendre part à cette initiative. Mais il y a peut-être d’autres circonstances. En tout cas, l’Asie de l’Est n’y est toujours pas représentée. L’initiative est appuyée par tous les pays européens et la plupart des Etats musulmans, certains d’entre eux montrant quand même de la froideur vis-à-vis de l’alliance. En ce qui me concerne j’ai entendu des propos négatifs tenus par certaines personnalités politiques iraniennes et aussi dans certains pays arabes. Mais peut-être s’agit-il de réactions non pas officielles mais de personnes privées. En Europe aussi cette initiative ne fait pas l’unanimité. D’aucuns pensent qu’en principe l’alliance des civilisations est irréalisable. Ce qui est vrai d’ailleurs. Dans une pleine mesure elle est irréalisable. Mais il s’agit simplement d’un projet qui s’appelle comme cela.
Trouve-t-on dans le groupe des représentants des zones des conflits arabo-palestinien, indo-pakistanais, par exemple ?
Il y a des représentants de l’Inde et du Pakistan, deux femmes très intéressantes : la Pakistanaise Nafis Sadik, conseillère spéciale du secrétaire général de l’ONU, et l’Indienne Shobana Bhartia, directrice exécutive du Hindustan Times. Israël n’est pas représenté dans le groupe mais comme celui-ci ne comporte que 18 personnes il est impossible d’englober tous les pays. Il y a un rabbin américain, il représente le monde judaïque. Ce qu’il faut dire, c’est que le projet concerne non pas les zones conflictuelles, mais les relations de l’Occident et du monde islamique.
- Pourtant, Israël est l’un des points névralgiques du monde moderne...
Des points névralgiques, il y en a beaucoup. Je le répète, le judaïsme est représenté dans le groupe, tout comme l’islam et le christianisme.
Cependant, le problème ne réside pas dans la religion. Par exemple, pour les musulmans le judaïsme ne pose pas problème, ni les autres religions monothéistes. C’est que les conflits, y compris les conflits entre les civilisations, ont pour origine des affrontements d’intérêts d’Etats et d’idéologies, l’inégalité sociale. Le sionisme, le panarabisme, l’islamisme radical, etc. c’est de la politique, cela n’a rien à voir avec la religion...
D’une manière générale toute la politique est le fait des Etats et dans une mesure moindre des organisations internationales, c’est pourquoi le terme « alliance des civilisations » n’est pas très adapté. En effet, toute personne qui entend parler de cette idée pour la première fois peut rétorquer que ce ne sont pas les civilisations qui font la guerre, mais les Etats. Et souvent les Etats qui s’affrontent appartiennent à la même civilisation. Prenez l’agression de l’Irak contre Koweit, prenez les guerres européennes. La civilisation est une notion conventionnelle si on l’associe à la conflictualité. Seulement l’essence de la philosophie de l’alliance des civilisations réside dans ce qu’il faut créer une certaine unité culturelle, un code civilisé de règles, qui pourra contribuer à ce que les Etats en conflit réfléchissent cent fois avant d’entrer en conflit. Pour parler plus simplement, disons que les périls auxquels le monde d’aujourd’hui se trouve confronté, en premier lieu le terrorisme et l’extrémisme religieux, sont liés aux fondements civilisés de la société et non pas à des intérêts étatiques. C’est un fait. Et c’est un autre fait que les terroristes, ce sont principalement des acteurs non étatiques.
- Vous avez dit que pour l’instant il n’y a pas d’idées concrètes en ce qui concerne la réalisation du projet. Pourtant, ne serait-il pas possible dès maintenant de fixer des objectifs concrets ?
C’est possible et plusieurs ont déjà été désignés. Après avoir consulté les cosponsors du projet, l’Espagne et la Turquie, Kofi Annan a confié trois grandes tâches au Groupe : dresser le bilan de la situation mondiale, surtout en ce qui concerne la sécurité, les dangers émanant des forces extrémistes ; élaborer des mesures collectives aux niveaux des gouvernements et de la société civile ; recommander un programme réel d’action pour les Etats, les institutions internationales et la société civile en vue de concourir à l’harmonisation des relations entre les diverses sociétés.
- Comment imaginez-vous le rôle et la place de la Russie dans ce projet ?
Pour la Russie la problématique de l’alliance des civilisations est tout aussi actuelle que pour l’ensemble du monde. D’un côté, nous pourrons utiliser les fruits positifs de ce projet, si bien sûr il en donne. (Qui peut dire exactement ce qui résultera de cette initiative ?). De l’autre, nous avons des choses à proposer. Parce que nous disposons d’un modèle réussi d’euroislam modernisé et tolérant, tout d’abord personnifié par le Tatarstan. Le Tatarstan est un très bon exemple d’utilisation de la religion à des fins constructives, de développement des valeurs religieuses et d’association de ces dernières avec les valeurs du monde contemporain, la tolérance et la pondération. Les professionnels tatars de la culture nationale puisent leur inspiration dans les travaux des djadides, représentants d’un courant religieux en islam à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ce courant prônait la modernisation, affirmait que la religion ne devait pas connaître la stagnation. Au contraire, elle devait concourir à ce que la société islamique s’inscrive dans la vie contemporaine. Ce courant militait en faveur de la tolérance, de l’ouverture sur les autres cultures. Et je pense que ce legs, que cette expérience russe pourrait, en dépit des attentats et des événements au Caucase du Nord, constituer la contribution de la Russie au nouveau projet.
- Est-que l’expérience de la coopération entre la Russie et l’Organisation de la conférence islamique sera prise en compte ? En effet, le statut d’observateur obtenu par la Russie auprès de cette organisation et les projets de coopération avaient pour objectif de rapprocher les civilisations.
Il est indéniable que la coopération de la Russie et des Etats islamiques dans le cadre de l’Organisation de la Conférence islamique sera prise en compte. Ici beaucoup est fait par le ministère russe des Affaires étrangères. En outre, nous avons énormément d’autres exemples de coopération dans l’esprit de la collaboration des civilisations. Des organismes et des fondations s’occupent de projets similaires. Par exemple, la Fondation de l’apôtre Andreï le Premier nommé, qui depuis plusieurs années gère le programme Dialogue des civilisations et réalise dans son cadre plusieurs projets internationaux. En Russie comme partout ailleurs dans le monde beaucoup de forums se tiennent sur ce thème, cependant ils sont souvent disparates. Les idées foisonnent, mais le problème c’est de les synthétiser, de les insérer dans un programme global.
Je pense que l’alliance des civilisations c’est surtout une alliance des forces sociales, politiques et civiles pouvant s’unir dans la lutte contre le terrorisme, l’intolérance et l’extrémisme, contre ceux qui veulent isoler les cultures et sociétés les unes des autres. Si des gens concrets - intellectuels, écrivains, musiciens, politiques, personnalités publiques - s’unissent et agissent dans le cadre d’un programme soutenu par l’ONU, dans le cadre d’idées communes, alors nous pourrons dire que notre travail a abouti. Mais pour le moment, je le répète, on ne peut rien évoquer de concret.
- Quelles idées exposerez-vous lors de la première réunion du Groupe de haut niveau ?
Je ne voudrais pas pour l’instant révéler les idées avec lesquelles j’irai à Palma de Majorque à la fin du mois de novembre. Actuellement je consulte mes collègues, je m’efforce de comprendre leur état d’esprit, de recueillir des suggestions intéressantes auprès des personnes s’occupant des mêmes problèmes. Notre pays est immense et les gens qui comme moi pourraient figurer dans le groupe sont innombrables. J’estime que les sondages d’opinion et les consultations avec les collègues peuvent beaucoup m’apporter. Je rencontre non seulement des chercheurs, mais encore des personnalités religieuses, des hommes d’affaires, des artistes, des politiques, des diplomates. Chacun d’eux a son idée sur l’alliance des civilisations et sur la façon de mener ce projet à bien.
Par conséquent nous disposons d’une base sur laquelle le groupe pourra se mettre au travail. Evidemment, il est également important de voir ce que les représentants des autres pays apporteront à la réunion. Il faut que nous agissions en nous complétant les uns les autres. Il ne faudrait pas que chacun tire la charrette vers soi comme cela arrive souvent lorsque des gens de pays et de continents divers se rassemblent.
MOSCOU, 9 novembre - RIA Novosti.
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