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Ultra moderne ennui

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Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde.

Les attentats terroristes qui ont frappé l’Occident ces dernières années les ont conduits à une morne compassion désordonnée, tour à tour à l’égard des victimes innocentes et des bourreaux fanatiques.


Avec l’aimable autorisation de François-Xavier Ajavon pour armees.com


Le conflit du Proche-Orient provoque régulièrement de petites fièvres d’opinion, c’est vrai, mais souvent de courte durée.

La crise des banlieues de la fin de l’année dernière a excité çà et là des espoirs et des inquiétudes, une curiosité prometteuse, mais toute une cohorte d’experts médiatiques diplômés, sociologues et criminologues en tête, sont venus expliquer au tableau les raisons du malaise, leurs causes : les Français ont compris, donc, et maintenant ils s’ennuient.

Les Français s’ennuient. Evidemment, ils ont entendu vaguement parler du conflit du Darfour entre le Soudan et le Tchad, dont on ne tient pourtant pas le compte des victimes dans les journaux télévisés français (plusieurs centaines de milliers de morts) ; évidemment les logis français, par la grâce du colportage médiatique, résonnent un peu du fracas terroriste irakien, mais le bruit est bien vite amorti par la vie quotidienne ; évidemment, les Français ont entendu parler de l’Europe il y a un an à l’occasion du référendum sur la Constitution européenne, au café des sports, entre le kawa du matin et un Rapido [jeu de tirage, ndlr] sur le zinc, mais ils sont sceptiques. Rien de tout cela ne les atteint directement : "De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres !"

Heureusement que la télévision répète au moins trois fois par jour que les Français sont sous le joug des menaces croisées de la grippe du poulet et de la tremblante du moustique, ou inversement : autrement leur ennui pourrait vite se transformer en dépression.

Heureusement, d’ailleurs, que la télévision est là pour détourner l’attention vers les vrais problèmes : l’état du compte en banque de Zinédine Zidane, l’encombrement des routes parisiennes, le tiercé et la dernière petite amie en date de Tom Cruise.

La jeunesse s’ennuie. Et pour tromper la mélancolie elle tente de se faire entendre. Les étudiants manifestent dans les centres-villes de quelques capitales régionales, et occupent périodiquement leurs universités afin de protester contre le CPE, ce fameux contrat de travail cristallisant à leurs yeux toute la précarité "adulte" qui les guette. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises...

Les étudiants manifestent, et trompent leur ennui en fabricant gentiment de jolies banderoles artisanales et colorées en tissu de récupération et en papier crépon ; ils trompent ce sinistre "ennui français" en appelant à de nouveaux espoirs sociaux et à un monde meilleur, plus égalitaire, plus paritaire, plus juste, et peut-être aussi plus moral.

Un monde où la jeunesse (une jeunesse à la "Tanguy" qui dure parfois bien longtemps) pourrait trouver - en sécurité - sa place honorable dans un monde de justice et peut-être même de bonheur, si le patronat le veut.

Le CPE ennuie la jeunesse, donc. Pourquoi pas. Auparavant ce fut le CIP balladurien, et plus tôt encore la loi Devaquet. Ainsi, une certaine jeunesse, entre candeur et manipulation, entre passion et engagement, se lance dans une nouvelle croisade contre tout se qui s’oppose à ses dogmes et à ses idéaux.

Et elle reparlera de tout ça ce soir en "tchat" sur MSN ou en SMS sur des portables dernier cri, avec autant de naïveté que de lucidité cynique. Et tout cela pour tromper l’ennui.

Jacques Chirac s’ennuie.

Il s’était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d’aller, officiel et bonhomme, de l’inauguration du Salon de l’agriculture à celle de la "Maison de la mixité" de l’association Ni putes ni soumises.

Dans l’ennui toutes les causes se valent un peu, tant qu’il est bien question de solidarité, de mixité, éventuellement de terroir français, de respect des minorités visibles au JT de TF1 et de poireaux corréziens "bio". Des thématiques politiquement correctes en somme.

Dominique de Villepin s’ennuie aussi, même en se rasant ; ses efforts en faveur de l’emploi seront d’autant plus visibles que la génération des baby boomers, la génération 68, prendra rapidement sa retraite. Il le sait et s’ennuie. Les baby boomers aussi s’ennuient : ils savent que les idéaux de leur jeunesse entreront bientôt à la maison de retraite.

Seuls quelques millions de Français ne s’ennuient pas : chômeurs de longue durée, jeunes sans qualification et promis à la relégation sociale, agriculteurs écrasés par les dettes, femmes précaires promises aux mi-temps et à l’intérim ; seuls quelques millions de Français ne s’ennuient pas : ouvriers dont l’outil de travail est délocalisé en Chine, personnes âgées abandonnées, jeunes issus de l’immigration ou des "quartiers", voués à la compassion politique, mais aussi au bannissement.

Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le coeur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde : les politiciens qui se méfient de la tentation extrémiste, la télévision qui est faite pour distraire et vendre du soda, et bien sûr "l’autre France", celle de la sécurité de l’emploi, celle de la "mobilisation" sociale, celle des manifs, une France qui ne craint pas pour le surlendemain ou les fins de mois difficiles, mais pour un avenir dématérialisé, un avenir d’hypothétiques "jours meilleurs". Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, donc, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Mais un pouvoir de gauche sera-t-il plus gai ? Empêchera-t-il les Français de se morfondre dans la tristesse ou dans un bruyant désespoir ? Les Français ont souvent montré qu’ils aiment le changement pour le changement, le désordre, l’alternance systématique, quoi qu’il puisse leur en coûter.

Dans une petite France presque réduite à l’hexagone, qui a maintenant honte de son histoire et qui ne parvient pas à supporter l’idée même de sa grandeur, les Français cherchent leur place ; dans une France qui n’est pourtant pas si malheureuse, les Français se cherchent une nouvelle idée du bonheur, entre deux tentations : celle de la sécurité de l’emploi et celle du monde meilleur.

Si le peuple n’est pas satisfait, malgré le blocage des universités et les sympathiques manifestations lycéennes, entre désordre et goût naturel du "bordel ambiant", l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un petit pays peut aussi périr d’ennui.


L’auteur de cet article est doctorant en philosophie à l’université Paris XII. Il a écrit L’Eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et de nombreux articles pour des revues scientifiques et philosophiques.

Ultramoderne ennui a été écrit en regard du célèbre article de Pierre Viansson-Ponté Quand la France s’ennuie, paru dans Le Monde quelques jours avant les événements de Mai 1968.

27 avril 2006

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