« Todos somos Immigrantes ! We are all Immigrants. »

Par André A. Lafrance publié le jeudi 4 mai 2006

Dans les deux langues, le slogan des manifestants rappelaient le rôle important de l’immigration dans la vie économique des Etats-Unis. Le seul fait que cela se fasse en espagnol et en anglais démontre l’ambivalence de la démarche. Certes les immigrants de toutes natures, descendants d’immigrants, immigrants de fraîche date ou immigrants illégaux, affirment leur volonté de s’intégrer à la société états-unienne et à sa vie économique.

La langue anglo-américaine a toujours été l’expression de cette intégration, par choix ou par obligation. La légende, colportée par le cinéma et les séries télévisées d’Hollywood, a illustré la démarche, habituellement « réussie », de la fusion des cultures d’origine dans le creuset des « success stories » émergeant des rues de New York, de Chicago ou de Los Angeles.

Les manuels de sociologie ont tablé, dans leurs démonstrations, sur le « melting pot américain » qui pouvait, certes, laisser tomber des individus, mais qui réussissait progressivement à gommer les différences et à créer un « esprit national ».

Les observateurs étrangers, et même la plupart des états-uniens, ne voyaient, comme opposition possible, que celle qui divisait les citoyens de ce pays selon la couleur de leur peau. Le grand mouvement de récupération des droits civiques mené par la communauté noire a occupé, pendant des années, l’opinion publique.

Mais voilà qu’apparaît, de façon organisée, un autre clivage représenté par les mots « Todos somos Immigrantes » . Il y a, parmi les « blancs » des citoyens qui se sentent abandonnés par la démocratie états-unienne. Et ils forment un groupe de centaines de milliers de personnes qui se reconnaissent par la langue espagnole.

Certes, depuis des dizaines d’années, l’immigration provenant des pays de culture hispanique, les « Latinos », a envahi le sud des Etats-Unis. Des quartiers complets de certaines villes sont devenus des enclaves hispanophones. Il y est plus facile de se faire comprendre en utilisant la langue espagnole que la langue anglaise. L’historien pourrait constater que l’Espagne culturel (dans ses descendants d’une Amérique Latine qui se considère comme le véritable lieu de la culture hispanique) est en train de récupérer les territoires qui lui ont été arrachés par l’expansion « sauvage » de la colonisation états-unienne, implantant dans ces régions mal défendues par l’empire espagnol, des aventuriers chargés d’en réclamer l’indépendance, puis de s’associer à la Fédération états-unienne. Les noms espagnols des villes et des états ne font que confirmer leur origine.

Le déclencheur de cette prise de conscience a été la volonté du président états-unien de régulariser la situation de milliers d’immigrants illégaux. (Les Européens connaissent bien les aléas d’une démarche politique, aux relents économiques.) Les parlementaires, appelés à sanctionner ce projet de loi, ont ressentis les risques politiques d’une telle décision, à quelques mois d’une de ces campagnes électorales dont seuls les Etats-Unis ont le secret.

Pourquoi maintenant ? Certes, il y a eu le choc du 11 septembre qui a signalé que « l’ouverture » du pays pouvait entraîner l’arrivée de personnes dont le but n’était pas de se livrer à l’intégration légendaire. Mais il y aussi la dégradation de la situation économique : déficits budgétaires de l’état, délocalisation des usines et précarisation de l’emploi. On était bien content que les immigrants, même illégaux, occupent des emplois que les citoyens ne voulaient pas assumer. Mais, ces emplois sont souvent devenus les seuls disponibles ! Les immigrants ne sont plus de suppléants, mais des concurrents ! D’où un fort courant de récrimination, non seulement contre les immigrants, mais aussi contre les entreprises ayant recours à ces immigrants qui, à cause de leur situation fragile, acceptent des conditions de travail en dessous de celles auxquelles les citoyens croient avoir droit.

Il y a plusieurs groupes dans cette masse d’immigrants. Mais les Asiatiques et les Latinos se découvrent des communautés possédant des moyens de communications (des chaînes de radio et télé ; des journaux et des magazines ; des milliers de sites internet) capables de les réunir autour de campagnes politiques importantes. Dans certains états, ils forment déjà des blocs d’électeurs capables d’imposer des positions aux parlementaires qui souhaitent leur appui. La production et la diffusion d’une version de l’hymne national états-unien en espagnol ne sont pas la moindre illustration de ce phénomène d’appropriation des moyens de communication ! (On peut imaginer la réaction d’Européens à la diffusion de leur hymne national en langue arabe ou bambara !)

On assiste à une radicalisation des positions. Les uns veulent faciliter la régularisation de la situation des immigrants illégaux. Des états offrent même des services d’aide pour se soumettre aux procédures, plus restreintes, déjà en place. Mais d’autres demandent de durcir ces procédures. Des états s’apprêtent à voter des lois qui empêcheraient les illégaux de profiter de quelque aide étatique que ce soit (santé, éducation...). Dans l’un d’eux, on propose même de vérifier la citoyenneté de toute personne arrêtée par un policier de la route ! Et de retourner à la frontière tous ceux qui seraient en situation illégale.

Car il y a une frontière emblématique. C’est celle qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Des citoyens ont créé des groupes de « vigiles bénévoles » pour patrouiller cette frontière. Ils ont même commencé à construire un « mur » pour bloquer le passage des illégaux. Et l’actualité contribue à exacerber ces réactions en favorisant un amalgame entre ces immigrants provenant d’Amérique Latine et les nouvelles positions politiques des dirigeants de leurs pays d’origine qui tentent d’arracher aux grands consortiums internationaux (souvent États-Uniens) le contrôle de leurs richesses naturelles. De là à voir, dans ces différents événements, un complot contre « l’Amérique », il n’y a qu’un pas pour des individus dont les connaissances géopolitiques sont ... minimales. (Un récent sondage, de la très sérieuse et très états-unienne « National Geographic » a révélé l’ignorance incroyable des jeunes adultes états-uniens en ce qui concerne la géographie, même de celle de leur propre pays. Un tiers des répondants ne pouvaient même pas localiser l’état de la Louisiane sur une carte muette, même après le battage médiatique autour de l’ouragan Katrina !)

Jusqu’à maintenant, les dirigeants des communautés latinos ont hésité à faire une preuve publique de leur pouvoir économique et politique. Ils craignaient que cette nouvelle visibilité n’alimente l’opposition à toute politique permettant ou favorisant l’émergence de leur communauté. Ce n’est plus le cas !

Les manifestations du 1er mai ont été comme un « 11 septembre » intérieur. Un choc qui remet en question l’illusion de progrès tranquille d’un Empire qui prétendait pouvoir « vendre au monde » son modèle de société. Il contribue à faire disparaître le sourire condescendant d’une Amérique regardant « l’incompétence » de la « vieille Europe » à régler ses problèmes d’immigration.

Après la grippe aviaire, la « grippe immigrante » ?

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