Quand un pays se re-compte

Par André A. Lafrance publié le vendredi 26 mai 2006

On connaît l’importance qu’on accorde aux chiffres dans les grands débats publics. Les uns mentionnent des statistiques pour appuyer leur point de vue ; les autres citent les résultats de différents sondages tendant à démontrer que la majorité des citoyens les appuie.

Les Canadiens se livrent actuellement à une grande opération de recensement auquel doivent répondre tous les foyers du pays. Cela se fait à tous les cinq ans. Contrairement à ceux d’autres pays, les citoyens canadiens ne sont pas obligés de s’enregistrer auprès d’un bureau gouvernemental (commissariat, préfecture ou autre) lorsqu’ils changement de domicile. Il n’y a donc pas de relevé permanent, et facilement accessible, de la localisation des citoyens. Pour connaître la population d’une région ou d’un village, il faut avoir recours à d’autres sources, comme les listes électorales ou les rapports d’impôts. Mais cela ne donne pas, par exemple, l’âge moyen ou la langue utilisée (important dans un pays officiellement bilingue, voulant offrir des services à ses minorités linguistiques dans toutes les régions).

Le gouvernement fédéral a créé une agence, Statistique Canada, pour réaliser ce recensement à tous les cinq ans et des enquêtes sur des sujets plus spécialisés en cours d’année.

Traditionnellement, un représentant de cette agence venait porter le questionnaire à chaque habitation et le reprendre quelque temps plus tard. Cette fois-ci, on a voulu exploiter les nouvelles technologies. Personne n’est venu frapper à la porte des citoyens. Le questionnaire a été envoyé par la poste. On pouvait le retourner de la même façon ou... le faire par internet.

Vous pensez qu’une telle opération dans un pays de tradition majoritairement anglo-saxonne n’est qu’une activité de routine ! Pas si simple ! Dans ce pays où la seule mention d’imposer une carte d’identité, ou même une simple carte d’électeur, soulève une opposition passionnée, on est très sensible à la « curiosité » de l’état.

La proximité des États-unis où il semble que le pouvoir central se croit autorisé à espionner les communications téléphoniques de ses citoyens (scandale révélé au début de la période de pré- recensement au Canada) , les exemples de détournement d’informations confidentielles créent une inquiétude grandissante chez ceux qu’on appelle à donner des renseignements « personnels », même s’ils le font, souvent avec un certain manque de prudence, sur Internet pour acheter un produit ou s’abonner à un service.

J’ai suivi avec intérêt la campagne de communication mise sur pied par l’agence afin de convaincre les citoyens de répondre, rapidement, au questionnaire. Comme la loi impose au citoyen de répondre au questionnaire sous le risque de pénalités, on pouvait, bien sûr, mettre l’accent sur l’aspect coercitif. Mais on a d’abord misé sur l’incitation, en démontrant que la présence de la réalité de chacun des citoyens dans les résultats agrégés sous formes de statistiques contribuait à lui assurer que ses besoins et ses préoccupations seraient pris en compte dans les mesures administratives et les grandes décisions politiques le concernant.

Fort habilement, on a organisé, dans toutes les régions, une série de conférences de presse pour couvrir les médias aussi bien locaux que nationaux (en commençant par la province et en « remontant » vers les grands centres pour ne pas blesser les susceptibilités régionales). On y annonçait, bien sûr, le nouveau mode de collecte des données. Mais on y ajoutait, pour susciter l’intérêt « local », une série de statistiques recueillies au cours des recensements précédents illustrant l’évolution démographique de la région (âge, emploi, immigration...) et pouvant fournir, aux journalistes, une raison de consacrer de l’espace papier ou du temps d’antenne à ce sujet. Au Québec, on a même mis à contribution le personnage historique de l’intendant Jean Talon, responsable du premier recensement de la Nouvelle-France.

Mais cela ne pouvait se passer sans « incident de parcours ». La plupart des foyers n’ont reçu qu’un court questionnaire, demandant de faire état du nom des personnes habitant le foyer, de leur âge et de la première langue apprise à la maison ainsi que du type de relations (frère, conjointe...) entre le répondant et les autres habitants du foyer. Selon les règles habituelles de sondage, une minorité de foyers ont reçu un long questionnaire impliquant des sujets comme l’employeur, le revenu...

Rien n’est simple. On peut deviner que ces questions ont suscité des réactions sur la place publique. Les responsables de la communication de l’Agence ne savaient jamais ce qui les attendait, à chaque matin du mois de mai pendant lequel se déroulait le recensement. (Officiellement, les réponses devaient être « vraies » le 16 mai !) Par exemple, un courriel anonyme circulant sur la Toile invitait les Francophones à ne pas dire qu’ils étaient bilingues, car cela allait réduire les services accordés aux minorités francophones dans des régions majoritairement anglophones. Il a fallu expliquer que c’était la notion de première langue apprise à la maison qui faisait l’objet de statistiques utilisées à cette fin. Puis les milieux gais se sont plaints que l’option « conjoint » ne permettait pas de savoir s’il s’agissait de conjoints du même sexe (encore un sujet complexe, même dans un pays qui, comme le Canada, a été l’un des premiers à légaliser le mariage entre personnes du même sexe).

Des milieux universitaires (surtout CanadiANS, très sensibles à « l’invasion du sud » facilitée par la similitude linguistique) ont protesté contre le fait qu’on ait confié à une société états-unienne, faisant des travaux pour le Pentagone, le contrat de traitement de certaines données recueillies. L’Agence a dû démontrer que cette société était la seule à pouvoir offrir le service contracté.

En fait l’un des problèmes les plus inattendus est causé par le questionnaire court. Après toute la campagne de communication réalisée avec énergie et originalité, le citoyen ne pouvait croire que le formulaire ne contenant que quelques questions était bien celui du « Recensement ». Plusieurs ont mis l’enveloppe de côté, pensant qu’une autre « plus sérieuse » allait arriver plus tard.

Comme quoi, les meilleures communications ne peuvent prévoir toutes les réactions ! C’est un travail qui n’est jamais terminé.

(Ah oui ! Puisqu’on y est, il semble que les responsables soient très satisfaits du pourcentage de ceux qui ont choisi de répondre par Internet. Je vous donnerai les chiffres à la fin du mois.)

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