Quand les médias ne contrôlent pas la place publique

Des amis français ont eu l’impression que la récente élection de Ségolène Royal à la candidature présidentielle du Parti Socialiste confirmait le contrôle que les médias exerçaient sur la place publique. Partie de « nulle part », elle a progressivement occupé l’espace médiatique jusqu’à devenir « incontournable ». On assiste, à droite, au même phénomène avec le candidat Sarkozy.

L’une des théories chères aux spécialistes de la communication porte le nom anglais de « agenda setting ». Elle ne prétend pas que les médias peuvent imposer leurs choix aux citoyens. Mais elle propose que ces derniers arrivent à mettre un sujet ou une personne à l’avant-plan des préoccupations collectives. Ce sujet ou cette personne deviennent « incontournables » dans les conversations et les pensées… et les intentions de vote.

Certes il y a des personnages plus médiatiques que d’autres. Par intuition ou planification, ils offrent aux médias, dans leurs discours et leurs mises en scène, des « clips » sonores ou visuels qui s’insèrent bien dans une première page de journal imprimé ou électronique. Les rédacteurs en chef peuvent toujours compter sur eux pour donner du rythme et de la force de frappe à leurs produits et contribuer à leur objectif d’obtenir ou de garder l’attention du consommateur d’information.

Cela donne l’impression que les médias poussent une candidature, alors qu’ils ne font que répondre aux lois élémentaires du marketing-tendance. On offre ce qui se vend ! Et si un candidat semble mieux se vendre, pourquoi ne pas tabler sur son pouvoir d’attraction pour la manchette du lendemain ? Ceux qui sont appelés à choisir un candidat ne font que suivre cette même tendance à se laisser glisser sur la pente douce de l’attraction devenue « inéluctable ». C’est la cuisine politique du marché : on va se composer un menu avec ce qu’on trouve à l’étal des médias.

Et pourtant cette loi n’est pas inéluctable. Nous venons d’assister, au Canada, à l’élection du chef du principal parti d’opposition, le Parti Libéral du Canada. (Le chef de parti deviendra premier ministre si son parti obtient la majorité des sièges à une prochaine élection. Il n’y a pas, au Canada, de secrétaire-général de parti qui exerce un pouvoir comme celui de ses homologues en Europe.)

Ce parti qui a été, pendant des décennies, presque propriétaire du gouvernement central (avec les scandales qui découlent d’une telle position) a été fort décontenancé de se retrouver dans l’opposition. La lutte pour l’élection par les membres en congrès s’est faite entre une dizaine de candidats. Deux d’entre eux, un ancien diplomate et un ancien premier ministre d’une province, obtenaient la part du lion dans la couverture médiatique. Un troisième, Stéphane Dion, ministre « secondaire » de l’ancien gouvernement, recevait une attention « charitable », les journalistes trouvant « sympathique » son acharnement à vouloir obtenir un poste que son manque de charisme et ses positions intransigeantes sur les questions constitutionnelles (fédéralisme pur et dur) semblaient définitivement lui interdire.

Les médias ont, jusqu’à la fin, spéculé sur les chances des deux principaux candidats et sur le soutien que les autres candidats – dont Stéphane Dion – allaient pouvoir leur apporter. Maniant une deuxième langue – l’anglais – avec un fort accent francophone (il détient la double citoyenneté française, de par sa mère), le candidat Dion a maintenu un discours orienté sur les questions écologiques (ministre de l’environnement, il avait été le promoteur et l’animateur du Sommet de Montréal sur le sujet) sans jamais tenter de masquer ses positions sur les velléités autonomistes du Québec ou sur les ambiguïtés malsaines de la participation des troupes canadiennes à la « reconstruction » afghane. Universitaire en congé pour raison politique, il s’en est tenu à un discours clair avec des relents de professeur toujours prêt à faire la leçon à ceux qui ne partageaient ses « évidences ».

Et bien ! Au troisième tour de scrutin, les membres du parti ont choisi… Stéphane Dion. Les journalistes tentent, depuis lors, d’expliquer pourquoi ces gens ont choisi celui qu’ils considéraient tous comme un perdant et pourquoi les sondages du lendemain semblaient montrer un bon taux de satisfaction des citoyens quant à ce choix… même chez les Québécois qu’on dit rebutés par les positions constitutionnelles du nouveau chef de parti.

Comme quoi les médias ne voient pas toujours venir… et ne peuvent pas toujours imposer leur gagnant. Il peut toujours y avoir ce que les États-uniens appellent un « dark horse », ce cheval venant de l’arrière pour franchir, en premier, le fil d’arrivée. Une biographie du premier ministre Raffarin s’intitulait « Celui qu’on n’attendait pas ». Il y a toujours la possibilité qu’arrive celui ou celle que les médias… n’attendaient pas. C’est l’une des beautés de la démocratie… quand on lui donne la chance de s’exercer !


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