Un incident qui n’a sans doute pas eu beaucoup d’impact hors de nos frontières, a récemment perturbé la place publique québécoise.
Deux de nos auteurs les plus prolifiques, et peut-être les mieux connus à l’étranger, Michel Tremblay et Robert Lepage, ont osé déclarer qu’ils ne croyaient plus en la souveraineté du Québec, du moins de la façon dont ses défenseurs « officiels » en proposaient maintenant les objectifs fondamentaux.
Il y a immédiatement eu une levée de boucliers de la part des milieux souverainistes. On a rapidement parlé de trahison. Un ancien premier ministre du gouvernement du parti souverainiste a annoncé qu’il n’irait plus voir les pièces de théâtre de Michel Tremblay.
Il faut dire que la déclaration du premier, par la suite appuyée par celle du deuxième, avait été faite au cours d’une entrevue « anodine » accordée à un journaliste de l’agence Presse Canadienne, aussitôt reprise par les autres médias. La publication en avait été faite la veille d’une élection partielle fort importante pour le parti souverainiste et son nouveau chef. Surpris par la réaction de l’élite souverainiste, Michel Tremblay s’est d’abord retiré dans un silence de quelques jours. Puis il a expliqué, lors d’une conférence de presse, que son manque d’enthousiasme actuel pour la cause souverainiste était provoqué par l’argumentation presque exclusivement économique, oubliant tout l’aspect culturel et identitaire. La tempête s’est calmée et même l’ancien premier ministre a annoncé qu’il continuerait, étant donné ses explications, à lire et à voir les œuvres de l’auteur.

Cet incident signale l’ambiguïté du rôle que nos artistes sont appelés à jouer dans l’élaboration de la pensée collective.
Ils ont été, de tout temps, sollicités par les pouvoirs en place pour illustrer, propager ou louer la présence et le rôle des dirigeants. Les architectes des pharaons ont conçu des monuments à la gloire de leurs maîtres. Les peintre et sculpteurs des papes ont fait de même. Rien ne nous empêche de penser que certains hommes des cavernes aient pu concevoir leurs desseins comme des actes de propagande pour l’ordre établi. D’ailleurs cette pratique n’est pas réservée aux gens du pouvoir. Les partis et les mouvements d’opposition se sont, eux aussi, dotés d’artistes qui avaient pour rôle la démonstration pédagogique ou incantatoire d’une idéologie ou d’un chef comptant sur eux pour assurer la portée charismatique de son image. Et cela s’est fait bien avant que l’industrie des communications n’existe et ne se mette au service de la pensée et du pouvoir en place.

Cette conscription, plus ou moins volontaire, des artistes a d’abord servi à produire des objets de communication comme des fresques, des pièces de théâtre ou des romans chargés de véhiculer le visage ou les actions des dirigeants. Avec le temps, le messager est aussi devenu le message. Le roi ne se contentait plus de l’œuvre de l’artiste ; il se réjouissait de pouvoir compter parmi les membres de sa cour l’auteur de ces œuvres. Les voyages et séjours de nombreux philosophes et artistes à la cour de Pierre le Grand ou de Catherine de Russie n’étaient pas bien différents de la présence, bien rémunérée, de nos vedettes « people » dans les événements du monde commercial ou médiatique. On veut pourvoir compter sur « ses » artistes pour témoigner de la valeur de son message ou de son produit.
Certes on peut faire confiance, jusqu’à preuve du contraire, à l’honnêteté de la personne qui prend ouvertement position en faveur d’une idéologie politique par conviction, même si les réseaux de diffusion médiatique sont parfois bien associés à des mouvements ou partis politiques. On découvre tout le spectre allant de l’obligation à la conviction, de Eisenstein à Riefenstahl, de l’ambiguïté à la cécité, de Céline à Montand. Certes l’artiste a le droit, comme tout citoyen, à ses opinions politiques. Mais est-ce qu’il viendrait aux citoyens d’accorder une attention particulière à l’opinion du plombier qui fait un bon travail ? L’arrimage efficace de tuyaux accorde-t-elle à cet ouvrier une compétence particulière pour l’arrimage des idées ? L’artiste qui réussit, par ses paroles, sa musique, ses formes ou ses couleurs à transmettre ses émotions, jouit-il d’une supériorité marquée dans l’élaboration d’un choix politique. Si le citoyen aime les œuvres, doit-il apprécier les opinions ?
Il y a dans cette visibilité politique de l’artiste un danger important : celui de polluer la réception de ses œuvres par le substrat politique de son image.
Certains refusent systématiquement toute indentification politique, comme Nana Mouskouri durant le règle des colonels. Ils considèrent qu’il s’agit là d’une sphère privée qu’ils préfèrent traiter entre amis et non sur la place publique. D’autres répondront que cette visibilité implique une responsabilité sociale et que cette dernière a des connotations politiques incontournables. Il en va du choix de chacun.
Cela devient plus gênant quand ils se prêtent à des manifestations publiques, non par leur art, mais par leur simple présence. Certains rassemblements d’artistes connus pour appuyer une cause ressemblent parfois à une manifestation du « beau monde » pour influencer le « bon peuple ». Vu de l’extérieur, la soirée organisée par Jack Lang avec ses amis du monde des arts pour appuyer la campagne du « oui » à la veille du dernier référendum européen ne semble avoir eu l’effet escompté. Elle aurait plutôt contribué à renforcer le clivage entre la position des citoyens « ordinaires » et celles des élites qui se sont, fort justement, senties rejetées en même temps que le projet de constitution.
J’admire l’artiste qui risque sa carrière et ses réseaux de diffusion en prenant une position différente de celle du milieu qui l’a supporté jusque là. Je m’interroge sur les motivations de celui qui utilise son implication politique pour conforter sa visibilité.
C’est à nous, citoyens, de comprendre la situation complexe dans laquelle se trouvent ceux qui ont une vocation d’expression de nos humeurs, de nos états d’âme et de nos rêves. Nous ne devons pas nous laisser imposer l’importance que les médias accordent à l’expression de leurs opinions. Nous ne devons jamais oublier que cette importance s’explique non pas par la valeur de ces opinions, mais pour les occasions qu’elles fournissent d’utiliser une tête « connue » pour augmenter la vente ou la cote d’écoute des médias.
En retour, nous devons nous empêcher de leur imposer de conserver l’opinion qui, hier, nous a séduits, mais qui, aujourd’hui, nous déçoit. C’est le droit à la liberté d’opinion (et au changement d’opinion) de tous ceux qui refusent d’en faire commerce !
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