Prospective sur la défense européenne

Si les prévisions ont de tout temps été un exercice à haut risque, l’exemple du 11 septembre 2001 illustre bien à quel point l’agenda des grandes puissances et des organisations internationales est susceptible de bouleversements du jour au lendemain. A tout le moins à la surface et/ou de manière temporaire. On se proposera donc ici de mettre en avant quelques lignes de force, au-delà de la rhétorique et de l’instantané.[1]

Contexte transatlantique et européen

Il convient d’abord de souligner que ni les élections françaises de 2007, ni celles aux Etats-Unis en 2008 n’altèreront de manière notable - c’est-à-dire outre les gestes et effets d’annonce programmés pour ces occasions - les orientations traditionnelles de la politique étrangère et de sécurité des pays en question. De même, les péripéties du nouveau traité européen, le rythme effectif de la fuite en avant de l’UE par l’élargissement, et les multiples initiatives transatlantiques basées sur des changements d’emballage à Washington sont parfaitement secondaires du point de vue de l’évolution réelle de la construction européenne et de nos relations avec les Etats-Unis.

Sur le plan des rapports Europe-Amérique, le déterminant fondamental reste la tension structurelle entre deux séries d’intérêts antagonistes : l’une (américaine) visant à s’assurer un contrôle tous azimuts et une prédominance absolue, l’autre (européenne) cherchant à se préserver une marge de manœuvre autonome. A court terme, on ne peut pas s’attendre à sortir de l’impasse actuelle où les Etats-Unis ne sont plus en mesure d’empêcher que l’Europe chemine progressivement vers plus d’indépendance, tandis que nous Européens ne sommes pas encore prêts à faire pleinement aboutir notre émancipation.

Pour ce qui est des divisions intra-européennes à l’origine de ce piétinement, nous assistons à ce que le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker avait nommé « la collision de deux philosophies ». Autrement dit, les visions des Etats membres ne sont compatibles ni en ce qui concerne les bases du partenariat à établir avec l’Amérique (dépendance unilatérale ou autonomie européenne gage de réciprocité transatlantique), ni au sujet du contenu de l’intégration européenne (censée éroder ou, au contraire, multiplier notre capacité collective de décision et d’action politique).

Tant que ces contradictions perdurent il n’y a, au niveau des 25, que deux scénarios possibles. Soit l’intégration négative (pratiquée comme le plus petit dénominateur commun) mène inexorablement à la disparition de notre souveraineté européenne, soit, par contrecoup, c’est le repli de chacun sur sa dimension nationale, pourtant devenue fort insuffisante face aux défis du monde d’aujourd’hui. Tôt ou tard, néanmoins, tout conduit vers la seule issue possible : l’Europe - ou, dans un premier temps, une avant-garde de pays européens - devra s’investir d’un contenu politique réel afin de défendre les intérêts et priorités authentiquement européens. Ceci pour la simple et bonne raison que personne ne le fera à notre place.

Par un double paradoxe, la solution viendra du domaine le plus délicat et controversé, à savoir celui d’une défense européenne de plus en plus autonome, dont les avancées seront par ailleurs largement inspirées par les Etats-Unis qui lui sont pourtant fermement opposés. En effet, la poursuite affichée de l’objectif de domination absolue éveille, par ricochet, l’instinct de préservation chez les autres ; le discours sécuritaire réhabilite immanquablement le rôle de l’Etat et les considérations politiques ; et la promotion ouverte du concept de « sécurité économique » contribue à la prise de conscience du lien intime entre puissance et prospérité.

Parallèlement, on doit s’attendre à la « politisation » de toute une panoplie de dossiers technologiques, industriels, de recherche et d’acquisition relatifs au secteur militaire. Ces questions, longtemps tenues à l’écart des débats politiques sous prétexte qu’elles seraient trop « techniques », seront de plus en plus appréciées à leur juste valeur, comme étant au coeur des jeux de puissance qui déterminent les rapports mutuels et les conditions d’existence de nos sociétés.

La politique européenne de sécurité et de défense (PESD)

Pour ce qui est de la dynamique générale de la PESD, il est à rappeler que sa mise en place marchait à plein régime au moment même où les Etats membres s’entre-déchiraient au sujet de la guerre américaine contre l’Irak. Le développement de la défense européenne est tout simplement inéluctable. Ceci n’exclut point d’éventuels blocages à l’avenir, non pas pour des raisons conjoncturelles, mais du fait des divergences de fond qui peuvent à tout moment remonter à la surface. Mais de façon temporaire, et avec, paradoxalement, un effet à terme revitalisant pour l’ensemble du processus. Car les blocages au niveau des Vingt-cinq ne font que donner libre cours aux progrès dans un petit nombre de pays volontaires, qui pourront ainsi montrer le chemin vers des politiques plus déterminées.

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