Opération tacaud, première opex
Préface par
Le Général d’Armée Bruno Cuche
Chef d’état-major de l’armée de terre
L’histoire qui suit est un témoignage, ce n’est pas un roman :
tous les faits sont réels, ainsi que les acteurs.
Que ceux-ci me pardonnent les petites erreurs
que ma mémoire, pourtant fidèle, a pu commettre.
Yves Cadiou
Dédié à l’Adjudant-Chef Joseph Birien, instructeur au Prytanée en 1966 / 68, avec ses états de service impressionnants (onze citations au combat et trois blessures) :
« Debout, Messieurs, il est 6h30 !
Debout ! Le concours d’entrée à Saint-Cyr est dans N jours, une nouvelle journée de travail vous attend, ne soyez pas en retard !
Se lever le matin, c’est comme monter à l’assaut, c’est un effort de volonté ! Vous êtes ici parce que vous le voulez : debout, Messieurs ! »
Aujourd’hui retiré dans le Finistère, Joseph Birien est Commandeur de la Légion d’Honneur.
Avant-propos.
Une profonde évolution de la Défense nationale débuta en France en 1978. Les conséquences de cette évolution sont actuelles.
En 1978 l’armée française, qui n’était pratiquement plus sortie de ses casernes et camps d’exercice depuis la fin de la guerre d’Algérie seize ans plus tôt (ou du moins elle n’était sortie qu’avec une certaine discrétion), commença une série d’interventions extérieures d’un style nouveau.
De ce fait, le public et le monde politico-médiatique recommencèrent à s’intéresser aux questions de Défense après avoir longtemps cru que l’on pouvait ne plus y penser, la dissuasion nucléaire et le service militaire obligatoire étant jusqu’alors supposés régler tous les problèmes.
Les interventions extérieures étaient faites par des unités d’engagés volontaires. Peu nombreuses à cette époque dans une armée principalement formée des gros bataillons fournis par la conscription, les unités d’engagés volontaires préfiguraient l’armée actuelle et ses « opex » (opérations extérieures). Celles-ci occupent désormais une place importante dans notre dispositif militaire.
Les opex débutent en février 1978 :
1978 / 80 : Tchad (opération tacaud), Liban depuis mars, Zaïre (Kolwesi mai)
1980 : République Centrafricaine (opération barracuda)
1982 / 83 : Liban, République Centrafricaine, Tchad (opération manta )
1984 : Tchad (opération manta 2 )
1990 : Gabon (opération requin), Tchad (opération épervier )
1991 : Irak (opération daguet)
1992 : Tchad (opération épervier 2 ), Somalie (opération oryx)
1994 : ex-Yougoslavie, Rwanda (opération turquoise)
1995 / 96 : ex-Yougoslavie
1996 / 97 : République Centrafricaine (opération almandin)
1997 : Bosnie (opération salamandre ) 1998 : Tchad (opération épervier 3 )
1999 : Bosnie (opération salamandre 2 ), Macédoine (opération trident)
2000 : Kosovo, Sénégal, Côte d’Ivoire, Bosnie
2001 : Bosnie, Tchad
2002 : Sénégal, Kosovo, Côte d’Ivoire (opération licorne)
2003 : Côte d’Ivoire (opération mamba, européenne)
2003 : Congo (opération artemis, européenne)
2004 / ... : Côte d’Ivoire
Le texte ci-après raconte un épisode de la première de ces opex.
Opération tacaud, première opex
Yves Cadiou
Tacaud, les affrontements directs

SALAL 16-19 avril 78 : 2° escadron du RICM, un Détachement d’assistance opérationnelle de la 9°DIMa avec l’armée tchadienne. 2 tués RICM et 10 blessés. Pertes importantes chez l’ennemi.
SALAL 25 avril 1978 : 4°compagnie du 3°RIMa -1°escadron du 1°REC.1 tué 3°RIMa.
Résultat : fin de l’insécurité dans ce secteur. _________________________________________________________________________________
ATI 19 mai 78 : E M 2°REP - 3°compagnie du 3°RIMa-ALAT-Jaguars. 2 tués 3°RIMa - 12 blessés.
ATI 20 mai 78 : E M 2°REP - 3°compagnie du 3°RIMa - ALAT- Jaguars -1er escadron du 1°REC - une section CCS du 3°RIMa. un tué 1°REC. 65 kalachnikov et 10 armes lourdes prises à l’ennemi.
DJEDDAA 31 mai-1°juin 78 : EM 3°RIMa -1ère compagnie du 3°RIMa – 1er escadron du 1°REC – 1ère batterie du 11°RAMa -3° compagnie du 3°RIMa –Jaguars.1 Jaguar abattu - blessés légers.
Plus de cent armes prises à l’ennemi. Résultat : fin de l’insécurité dans ce secteur.
ABECHE 5 mars 1979 : EM 3°RIMa - 1°compagnie du 3°RIMa – 2°escadron du RICM – 1° batterie du 11°RAMa – ALAT : une AL3 SS11 et un Puma C20 – Tchadiens : Forces Armées du Nord (FAN). Un tué 1°compagnie du 3°RIMa, un blessé grave 2°escadron du RICM, plusieurs blessés légers. Pris à l’ennemi : 800 armes dont 37 lourdes et 36 véhicules, le tout laissé aux FAN en échange de leurs SAM7 (34 missiles).
1.Avant le choc
11. La Première du Grand Trois
12. Courte halte à N’Djaména
13. Il faut atteindre Abéché avant le début des pluies
14. Vous avez sûrement une place pour moi, Mon capitaine
15. Un environnement difficile
16. Le Batha
17. L’escadron Ivanoff
18. Un renseignement population
19. Oui, et qu’Allah protège les Frani
2. Choc
21. Briefing
22. Les trente secondes
23. Les Bigor
24. Assaut retardé du roi
25. Désarmement
3. Stabilisation
31. Le pony-express sahélien
32. L’Hadjeraï
33. « Se plier aux circonstances »
34. Les gars du Ouaddaï
35. Le Connétable de Richemont
36. Le GMP
37. Les « bons principes »
38. La relève
39. Soyons clairs
4. D’autres témoignages
41. Patrick Langöhrig, Tacaud début, milieu et fin
42. Gildas Sonnic, sur le déminage
43. Yves Bitsch
44. Mais d’où viennent donc les « Chats Maigres » ?
Postface par M. Guy de Kersabiec
Vice-président du Conseil Général du Morbihan
Préface du Général d’Armée Bruno Cuche
Caporal d’honneur de l’Infanterie de Marine
Chef d’état-major de l’armée de terre
« Je pense à Terre des hommes de Saint-Exupéry. Dans son omnibus, il y a ceux qui vont au bureau comme tous les jours, comme ils l’ont fait la veille et comme ils le feront encore le lendemain et encore tous les jours, et il y a celui qui va s’envoler pour le Sahara occidental par-dessus les montagnes d’Espagne au prix de quelques risques qui, au passage, affûteront ses qualités.
Dans l’omnibus de Saint Ex, j’ai pris le bon ticket... pour franchir mes propres montagnes ». Cette phrase, à elle seule, traduit l’esprit de ce livre qui est à la fois le récit d’une guerre oubliée et une formidable aventure humaine. Car Yves Cadiou, ancien commandant d’unité de la Première compagnie du Grand Trois de marine et mon camarade de promotion de Saint-Cyr, nous fait revivre l’épopée, à la fois glorieuse et tragique, d’une troupe de Marsouins lancés à la poursuite de rebelles aux confins orientaux du Tchad. Cette première phase de l’opération Tacaud, dont le point d’orgue est la bataille de Njédaa, est un récit de guerre dont l’humanité peut surprendre et émouvoir celui qui ne connaît pas les ressorts de l’action militaire. Car l’humanité est présente à chaque page du livre, comme elle est toujours présente aux pires moments des combats, lorsque la violence se déchaîne, que l’exaltation du combat prend le pas sur la peur et que, finalement, la mort frappe aveuglément... au moment où on l’attend le moins. Elle s’exprime d’abord entre les hommes de la Première compagnie, autour de leur capitaine.
La fraternité d’armes, cette véritable « intégration », entre les officiers, sous-officiers et soldats, de toutes origines sociales et géographiques, puisque de nombreux Marsouins sont originaires des « îles », n’est pas un slogan. C’est une réalité forgée sous le sifflement des balles et dans la promiscuité du quotidien au milieu du désert hostile.
Cette humanité s’exprime aussi par les liens de confiance tissés au jour le jour avec la population locale. Par respect pour leurs hôtes et par nécessité opérationnelle, les militaires français, et les troupes « coloniales » en particulier, cultivent l’immersion au sein des populations, partageant la rudesse de leur vie et leurs coutumes.
En ce début d’été 1978, comme le plus souvent lorsque l’armée française intervient sur le continent africain, notre arrivée est accueillie avec soulagement par une population soumise aux exactions incessantes des rebelles et des bandes criminelles. Car ne nous y trompons pas, la population n’attend pas le plus souvent une aide humanitaire sous forme d’aide alimentaire ou médicale. Elle espère le rétablissement de la sécurité pour permettre le retour à la normalité. Or l’action humanitaire, indispensable dans l’urgence, est souvent inefficace dans la durée lorsqu’elle est confondue avec l’action non-violente.
Ainsi que le rappelle opportunément Yves Cadiou : « la dissuasion, mot trop souvent galvaudé, ne consiste pas toujours à seulement montrer ses armes : elle consiste à convaincre les gens dangereux que l’on fera, à coup sûr et sans rémission, usage des armes. Et il faut parfois en faire vraiment usage pour que la menace soit prise au sérieux »... pour que la peur quitte le camp des civils innocents et gagne celui des agresseurs. A Njédaa, le Frolinat l’aura compris à ses dépens. Défait après l’assaut victorieux de la compagnie Cadiou, appuyée par l’escadron blindé Ivanoff de la Légion étrangère, les canons de 105 des bigors du 11ème de Marine et les Jaguars de l’armée de l’air, il évitera désormais chaque fois que possible l’affrontement direct. Cette bataille, trente années après, reste finalement d’une étonnante actualité. Au moment où l’histoire bégaie au Darfour, nos forces terrestres, nos régiments et nos compagnies, à l’instar de leurs illustres devancières, sont toujours parfaitement préparées et équipées pour intervenir, avec l’appui des autres armées, pour rétablir ou maintenir la paix. Partout dans le monde, en Afrique, en Afghanistan, au Kosovo ou au Liban, elles prouvent leur excellence : elles sont réputées et respectées.
Mais au-delà de cet éclairage sur les opérations d’hier qui ressemblent étrangement à celles d’aujourd’hui, Yves Cadiou signe un hommage poignant à ceux de nos camarades qui sont tombés au champ d’honneur, hommage dont la pudeur illustre mieux que n’importe quelle envolée lyrique le sens profond du métier des armes. Il prouve que la mémoire, loin de mythifier le passé, permet d’aider les jeunes générations à mieux comprendre le présent et à découvrir, au-delà des préjugés, la dimension unique du métier de soldat qui forge les âmes et les corps. Nos jeunes soldats trouveront, quant à eux, dans l’exemple de leurs aînés, une source d’inspiration pour guider leurs pas sur le chemin de la victoire et de l’honneur.
« La grande immoralité, c’est de faire un métier qu’on ne sait pas »
(Napoléon 1er, fondateur de Saint-Cyr)
« Nos ancêtres entrèrent dans l’Histoire avec le glaive de Brennus »
(Charles de Gaulle)
Opération tacaud, première opex
Yves Cadiou
Par ordre de notre gouvernement, nous sommes ici pour désarmer les rebelles tchadiens.
Notre gouvernement, vous avez procédé à son élection dans le respect absolu des règles de la démocratie. C’est en votre nom que le 31 mai de cette année-là nous désarmons cette bande.
Mais celui-ci m’a envoyé une rafale de kalachnikov et il en est mort avant de pouvoir recommencer, je n’ai pas eu le temps de lui parler, même pas eu le temps de lui demander comment il s’appelait. Il est parmi ces pauvres bougres dont il ne reste que les cadavres sur le sable après qu’ils ont essayé de nous flinguer ce matin-là.
Si celui-ci ou celui-là avait un nom, personne ne s’en souviendra. Son cadavre est destiné à sécher sur le sable du désert jusqu’à ce que le vent l’y ensevelisse. Comme les autres autour de lui. Habillés de treillis kakis ou bariolés, ils croyaient être des guerriers. Ils n’étaient que des malfaiteurs. Mais ils savaient rêver. Des gens venus de loin leur ont donné des uniformes et des armes en leur faisant miroiter qu’ils deviendraient ainsi les maîtres du pays. Ils ont écouté ces gens, ils ont rêvé, ils sont morts.
Quand j’ai ramassé la kalachnikov sur le cadavre, j’ai aussitôt vu qu’elle était de fabrication chinoise. Si vous ne connaissez rien au métier des armes, vous ignorez qu’une arme qui tire par rafale a normalement tendance à monter vers la droite pendant le tir. Ne soyez pas navrés de l’ignorer, car même ce brave Rambo ne le sait pas : lui et ses collègues tiennent leur arme de cinéma comme ils tiendraient un marteau-piqueur pour attaquer la falaise (c’est une attitude photogénique, plus que de tenir son arme d’une façon techniquement correcte) alors ils ne s’attardent pas à vous montrer le problème de la déviation du tir vers le haut à droite.
Afin d’atténuer ce problème de déplacement du tir, les Chinois ont eu l’idée de modifier un peu le modèle de la kalachnikov soviétique. Le bout du canon du modèle chinois est taillé en biais, comme un sifflet de pipeau : il forme un bec en bas à gauche. Les gaz qui propulsent la balle appuient ainsi vers le bas et vers la gauche au sortir du canon, compensant la poussée naturelle qui veut dévier le tir vers le haut et vers la droite.
N’empêche que ce mec m’a loupé et qu’il en est mort.
Mais les Chinois n’y sont presque pour rien : les Chinois ont besoin d’argent, ils ont fabriqué des kalachnikov en modifiant un peu le modèle soviétique, ils les ont vendues à des acheteurs qui disposent de revenus pétroliers en hausse, des trafiquants libyens. Nous sommes en 1978.
Depuis quelque temps, les Libyens ont des visées sur le Tchad. Leurs prétextes sont divers, mais leurs vrais motifs sont mal élucidés. Ils ont fait distribuer ces armes à des pauvres bougres qui s’en sont servis et qui en sont morts. C’est très simple, au fond.
Pour moi aussi c’est très simple. Ils ont tiré de trop loin, parce que brusquement ils ont tous eu la trouille. Sinon, s’ils avaient pu se maîtriser, attendre juste un peu que nous avancions à meilleure portée, ils auraient fait un massacre et je ne pourrais pas, aucun d’entre nous ne pourrait, vous raconter cette histoire.
1. Avant le choc
11. La Première du Grand Trois
L’affaire s’annonçait depuis plusieurs semaines. La compagnie d’Infanterie de Marine que je commandais venait de rentrer à sa base en Bretagne, après quatre mois au Gabon, séjour paisible de simple présence amicale et historique, mais séjour qui fut mouvementé pour cause de circonstances exceptionnelles. Les cent trente-huit professionnels qui formaient ma compagnie avaient fait preuve, dans la brousse équatoriale peu accueillante, d’une belle capacité à s’adapter à des situations difficiles et imprévues, rapidement et sans se désunir. Il semblerait que j’avais alors été un bon capitaine, parce qu’Omar Bongo, le Président du Gabon, m’avait décerné la « médaille de la reconnaissance gabonaise », ma première décoration.
Mais c’est une autre histoire.
Il n’en reste pas moins que, médaille ou pas, j’étais fier et honoré de commander une telle compagnie, « la Première du Grand Trois ».
Entendez 1ère Compagnie du 3ème Régiment d’Infanterie de Marine (3ème RIMa), basé à Vannes (Morbihan) : à l’époque c’était l’un des rares régiments d’engagés volontaires de notre armée, qui était principalement composée par ailleurs de personnels enrôlés sous la contrainte pour le Service Obligatoire (on disait « des Appelés »).
On nomme traditionnellement « Grand Trois » le 3ème RIMa basé à Vannes parce qu’il fait partie des « Quatre Grands », comme on dit des aînés dans une famille, qui étaient autrefois basés dans nos quatre ports militaires, prêts à embarquer : le « Grand Un » à Cherbourg, le « Grand Deux » à Brest, le « Grand Trois » à Rochefort et le « Grand Quatre » à Toulon.
En rentrant à notre base en Bretagne, nous savions que nous ne tarderions pas à repartir, mais avec le plein de munitions réelles cette fois. Pour le Tchad, en Afrique Noire francophone comme le Gabon, mais avec un tout autre environnement et une toute autre situation sociologique.
Pays vaste et situé en grande partie en zone sahélienne, le Tchad était comme je vous l’ai dit la proie de bandes de malfaiteurs armés par la Libye. Ces bandits de grand chemin vivaient « sur le pays », pillant les maigres réserves de vivres dans les villages, interceptant les voyageurs et les commerçants, s’appropriant les véhicules et les marchandises, les troupeaux, les puits, massacrant quiconque s’opposait. Ces exactions étaient perpétrées sans réaction sérieuse de l’armée tchadienne, peu motivée et parfois complice.
La France avait missionné quelques unités militaires pour rétablir la situation, mais en trop petit nombre. Quelques-uns de nos camarades avaient été tués, tentant d’accomplir leur mission en dépit de l’infériorité de leurs moyens. L’ennemi était composé de plusieurs bandes, dont chacune se comptait en centaines d’hommes, supérieurement armés comme j’ai pu le constater moi-même plus tard : outre ses kalachnikov, l’ennemi disposait de quantité de lance-roquettes anti-chars RPG7 soviétiques, de mitrailleuses de 14.5 sur véhicules, de mortiers de 81, de canons de 106 SR, de missiles anti-aériens portables SAM7 soviétiques, de fusils d’assaut de différents modèles. Parmi tout cet arsenal, des armes françaises cédées de gré ou de force par des militaires tchadiens.
L’infériorité de l’ennemi ne résultait que de sa faible compétence tactique et de son fallacieux sentiment de supériorité, au moins dans un premier temps. Son illusion de puissance était due à ses effectifs nombreux ainsi qu’à la quantité et à la qualité de son armement, illusion dangereuse pour lui mais développée par ses premiers succès contre les troupes régulières tchadiennes et contre les trop petits détachements français.
Vivant de façon nomade, ces bandes étaient toujours difficiles à localiser et conservaient l’initiative du combat. De ce fait l’insuffisance des effectifs français initiaux leur donna des victoires faciles. Faciles pour lui mais meurtrières pour nous. Nous maudissions la pusillanimité des décideurs politiques. Le devoir des décideurs est de décider : faire quelque chose ou ne rien faire. L’indécision et les demi-mesures ne produisent pas de bons résultats.
12. Courte halte à N’Djaména
Au moment où ma compagnie arrivait au Tchad avec des renforts qui seraient peut-être enfin suffisants, le moral de l’ennemi était « gonflé à bloc », ce que nous pouvions détecter en écoutant ses émissions-radio de propagande à destination de qui voulait les écouter.
Pour couvrir les crimes de ces malfaiteurs, et pour obtenir les meilleures parts du butin quand le moment serait venu (les meilleures parts sont les emplois où l’on touche l’aide au Tiers-Monde : chef d’état, ministres, ambassadeurs) ceux qui les manipulaient leur avaient attribué une étiquette politique : « front de libération nationale du Tchad », frolinat. Ils n’étaient pas allés jusqu’à y ajouter les épithètes magiques de l’époque : « démocratique » ou « socialiste ». Il est vrai que « socialiste » derrière « national », c’est peu porteur.
Si l’on écoutait les communiqués de radio-frolinat, les prétendus « rebelles » avançaient de victoires en victoires dans une marche irrésistible vers la prise du pouvoir à N’Djaména, la capitale.
Dans la réalité, il ne s’agissait que d’une série d’exactions qui frappaient les villes, bourgades et villages. Si l’on ne faisait rien, les exactions ne cesseraient qu’avec la mise à sac de la capitale et l’installation d’un nouveau « chef d’état » inféodé aux Libyens.
L’urgence pour nous était d’inverser le cours des choses, à la fois dans l’intérêt de la population livrée à un brigandage tragique, population déjà extrêmement pauvre et menacée de la disparition de toutes ses ressources, et dans l’intérêt de nos positions en Afrique où nos nombreux alliés et sympathisants considéraient l’affaire comme un test de notre efficacité.
Mieux valait pour nous que nous fussions fins tacticiens, pour compenser l’infériorité de notre armement : l’essentiel de celui-ci datait de la guerre d’Indochine, comme en témoignent les chiffres ci-après qui représentent l’année de sortie de chaque modèle. Fusil MAS 49 modifié 56 tirant coup par coup ; pistolet-mitrailleur MAT 49 ; fusil-mitrailleur AA 52 . Mais ma compagnie était aussi dotée de quelques armes moins surannées : neuf fusils de précision modernes modèle FRF1 avec lunette optique grossissement x4, et neuf lance-roquettes anti-chars LRAC d’un modèle récent, calibre 89 mm. Ne vous étonnez pas de la présence de ces munitions anti-chars, cela perce aussi bien les murs.
Ces FRF1 et LRAC pouvaient être équipés de lunettes à vision nocturne par intensification de lumière, ultra-modernes pour l’époque. Ces précieuses lunettes nous avaient été livrées à l’instant du départ, au dernier moment. Nous les connaissions mal et nous n’avions pas eu le temps d’en faire les réglages. Pour cela, il faudrait d’abord charger les batteries : ces lunettes fonctionnaient avec des batteries qu’il fallait charger sur du 220 volts mais nous n’en avions pas eu le temps. Au Tchad, où tout était en 110 volts, nous n’avons pas trouvé de 220 volts jusqu’à ce qu’on nous livre un petit groupe électrogène à essence quelques semaines plus tard. Elle n’ont donc été utilisables qu’après la bataille que je veux vous raconter, la plus décisive de cette intervention (dite « opération tacaud ») car cette bataille à Njédaa, 45km au nord d’Ati, fit basculer la situation d’ensemble à notre avantage.
En arrivant à N’Djaména par un DC8 charter de la compagnie UTA, nous avions retrouvé quelques camarades et bons copains qui étaient en séjour d’aide technique dans l’armée tchadienne, une présence française presque continuellement renouvelée par des séjours individuels d’un ou deux ans depuis l’indépendance en 1960. Plutôt contents de nous voir arriver, les copains, et pas seulement pour le plaisir d’évoquer des souvenirs.
Pendant les quelques jours où nous sommes restés à N’Djaména, nous recevions nos véhicules et les remettions en condition : c’étaient les camionnettes bâchées de marque simca que nous utilisions en France. Elles arrivaient par avions civils gros porteurs jusqu’à Libreville au Gabon, base de notre 6ème Bataillon d’Infanterie de Marine qui se chargeait alors de les transférer dans des avions Transall militaires pour les convoyer jusqu’à N’Djaména dont l’aérodrome n’était pas équipé pour les gros porteurs.
Cette courte halte à N’Djaména nous permettait de nous préparer matériellement à un séjour dans un secteur un peu rustique où 700km de route nous mèneraient, si l’on peut parler de « route » : nous n’avons vu que des pistes, la route à peu près digne de ce nom s’arrêtant à quelques kilomètres de N’Djaména.
A l’époque, nos véhicules d’infanterie ne sont ni blindés ni armés :
c’est seulement douze ans plus tard que le 3ème RIMa
sera équipé de véhicules blindés armés d’une mitrailleuse.
(photo Patrick Langöhrig)
L’idée du Général commandant les forces françaises au Tchad était de renforcer au plus tôt le détachement trop léger qui se trouvait à Abéché, chef-lieu du Ouaddaï, à l’extrême Est du Tchad, c’est-à-dire de l’autre côté. Cette zone, qui est une petite partie du Darfour, est maintenant connue du public à cause des drames qui continuent de se produire au Soudan voisin et débordent sur le Ouaddaï, qui est le Darfour tchadien.
Pendant ces derniers jours de mise en condition, nos camarades en séjour d’aide militaire technique dans l’armée tchadienne, ainsi que les tchadiens restés loyaux, nous ont apporté le maximum d’aide. C’est ainsi que nous avons obtenu, sans presque avoir à les demander, quelques matériels bien venus.
Inventaire à la Prévert : deux mortiers de calibre soixante avec leurs munitions (je les prévoyais particulièrement utiles car ma compagnie manquait de puissance de feu et n’avait aucune arme à tir courbe, à l’exception de petits dispositifs lance-grenades au bout des fusils modifiés 56, portant à 400m au maximum et tirant à cadence très lente) ; des tapis anti-mines à placer sur le plancher des véhicules pour limiter les blessures « au cas où » ; quatre vieux camions GMC américains des années 40 dont l’un que nos amis reconstruisirent en une nuit, y compris décabossage et peinture sommaire, avec les éléments rassemblés de deux épaves débusquées dans un coin (dans ce pays sec, rien ne rouille vite, les pièces restent longtemps réutilisables) ; une cuisinière roulante ; une tonne à eau sur remorque ; une chambre froide qui devrait attendre l’arrivée du groupe électrogène que l’on nous enverrait par avion si c’était possible ; plusieurs roues de secours supplémentaires et un kit pour réparer les chambres à air ; des remorques ¼ de tonne à atteler derrière les jeeps ; pour toutes sortes de réparations de fortune, du fil de fer ; une pompe Japy pour faire les pleins des réservoirs si l’on nous livrait le carburant en fûts ; des plaques dites PSP pour franchir les zones de sable mou. J’en oublie certainement.
Après notre arrivée à Abéché, cette bourgade bien placée serait donc tenue par un groupement de trois unités sous le commandement du Colonel Hamel qui venait d’arriver lui aussi à N’Djaména. Il était, depuis huit mois, le Chef de Corps du Grand Trois. Entendez qu’il commandait le 3ème Régiment d’Infanterie de Marine dont ma compagnie faisait partie. La quasi-totalité du régiment se trouvait désormais au Tchad, ses compagnies étant dispersées entre les différents points d’appui français. Le Colonel Hamel avait commencé sa carrière, jeune officier en Algérie, sous les ordres de Bigeard. Ma compagnie, dite « la Première du Grand Trois », était la dernière arrivée en dépit de son appellation, ayant été retardée par son séjour au Gabon et la nécessité de se reconstituer pour remplacer trente-cinq hommes en fin de contrat.
La Première avait donc une bonne excuse pour arriver la dernière chrono, en même temps que le colonel. Nous le connaissions d’ailleurs assez peu jusqu’alors, du fait de nos fréquentes missions à l’extérieur.
Je n’allais pas tarder à découvrir, chez ce « Bigeard’s boy » de quarante ans bien dans sa peau, son sens des populations, du terrain et de la manœuvre, celle qui réussit. « La chance, ça se mérite » disait-il souvent. J’étais d’accord avec ça : ceux qui me connaissent savent que je ne laisse rien au hasard, ou le moins possible.
Méthode, ça s’appelle.
Le groupement d’Abéché serait formé de ma compagnie et d’une batterie d’artillerie du 11ème RAMa, Régiment d’Artillerie de Marine (qu’on appelle traditionnellement « les Bigor »), en plus de l’unité de blindés légers (un escadron du RICM, Régiment d’Infanterie & Chars de Marine) qui était déjà sur place depuis trois mois et avait subi des pertes.
La batterie d’artillerie du 11ème RAMa était arrivée à N’Djaména peu après ma compagnie. Elle était équipée de canons de calibre 105, des modèles 105 HM2 dont les Américains avaient doté les FFL (forces françaises libres) en 1944.
Nous ne savons pas encore, au moment de quitter N’Djaména, que la présence de cette batterie sera notre sauvegarde dans cinq jours.
13. Il faut atteindre Abéché avant le début des pluies
Nous formons convoi avec la batterie de 105, de N’Djaména jusqu’à Abéché, en passant par Ati à mi-parcours. Ma compagnie compte maintenant vingt véhicules : nos deux jeeps et nos quatorze camionnettes qui sont arrivées de Bretagne et les quatre vieux camions GMC dont on vient de nous faire cadeau. Pour avoir mon compte de conducteurs avant le départ de Bretagne alors que beaucoup étaient en fin de contrat et devaient être remplacés, il a fallu s’adapter au problème posé et être inventif. Je vous en parlerai tout à l’heure, avant l’arrivée à Abéché, quand mes conducteurs auront 700 km au compteur sans accident, avec quelques pannes dont aucune ne sera due à de la négligence.
L’ensemble de la colonne totalise plus de quarante véhicules dont un camion-citerne civil pour transporter notre carburant, comme ceux que l’on voit sur nos autoroutes mais pas très à l’aise ici. Des aviateurs nous diront par la suite que le nuage de poussière soulevé par notre convoi était épais et se voyait de loin, ce qui aura son importance.
Nous sommes à la fin mai, généralement c’est vers juin que commence la saison des pluies. Il faut passer avant le début des pluies qui rendent les pistes impraticables aux véhicules lourds et les terrains d’aviation aléatoires même pour les avions de transport militaires Transall qui sont pourtant peu exigeants.
La veille du départ, je donne l’ordre de distribuer les munitions réelles. Nous serons en zone d’insécurité (de fait, nous sommes ici pour y remédier), nous voyagerons donc avec les chargeurs pleins et les armes approvisionnées mais au cran de sûreté. Jusqu’à présent, en presque dix ans de service, je n’avais jamais ordonné une distribution générale de munitions réelles ailleurs que sur un champ de tir. Habituellement lors de nos sorties, seuls quelques gradés sont dotés de munitions, par sécurité en prévision de mauvaises rencontres. Même en France, où nos armes peuvent susciter les convoitises de gangsters qui ne sont pas tous en prison. Cette fois, c’est la totalité de la compagnie qui est prête à cracher le feu. Nous ne savons pas encore que ceci surviendra dans cinq jours mais nous sommes prêts autant qu’il a été possible de le devenir, matériellement, techniquement et moralement. Dès avant le départ de France, nous avons mis de notre côté toutes les chances possibles. Et nous sommes à effectifs complets. C’est que les volontaires n’ont pas manqué.