Naissance et diffusion des légendes urbaines sans dieux ni héros

Par André A. Lafrance publié le jeudi 19 octobre 2006

Les régions rurales de nos différents pays ont toujours regorgé de légendes qui servent à la fois à dramatiser le passé et à lui donner un sens. Les villes n’ont pas été en reste avec des légendes attribuant leur naissance (Rome) ou leur disparition (Troie) à des héros se prenant pour des dieux ou à des dieux se donnant du mal à se comporter comme des hommes. Ces légendes ont traversé les siècles et même les continents ; les noms ont changé, mais les « grandes heures » se sont répétées à quelques nuances ou coups d’épée de différence en fonction des traditions locales ou des progrès technologiques.

Ces légendes sont personnalisées. Il y a une autre forme de légendes plus diffuses. On les appelle des « légendes urbaines ». Elles rapportent des phénomènes habituellement porteurs d’un danger imprécis, créant une certaine psychose dans la cité.

Le Québec vient d’en connaître une qui a occupé les esprits inquiets pendant plusieurs jours. Elle est née à la suite d’un procès mené par les autorités policières contre les leaders de ces « gangs de rue » née du désoeuvrement des jeunes en mal d’appartenance et de modèles importés des pays de l’immigration. La montée de la violence associée à ces gangs de rue a poussé le système judiciaire à tenter de ralentir le développement et « l’institutionnalisation » de ce cancer social.

La présence de ce phénomène dans les médias a réveiller une vielle légende : l’initiation à ces gangs comporterait le défi de se déplacer, le soir, dans un véhicule tout phare éteint. Si on rencontre un autre véhicule dont le chauffeur fait un appel de phares pour signaler « l’oubli », les passagers du premier doivent se lancer à la chasse du deuxième et tuer son chauffeur.

Les instances policières ne rapportent aucun cas semblable. Mais une mise en garde « urgente » a commencé à circuler par courriel jusqu’à ce que le « danger » devienne un important sujet de conversation entre parents, amis et collègues de bureau. Les médias ont fait échos à cette « peur ». Spécialiste en communication, j’ai reçu plusieurs appels de journalistes pour tenter de trouver une explication à ce phénomène.

Il me semble qu’il y a plusieurs explications qui s’enchaînent l’une à l’autre. Il y a d’abord le « plaisir » de se faire peur, tout en sachant, dans le fond, qu’il n’y pas vraiment de danger. Un peu comme on aime se livrer à la « peur » des montagnes russes, sachant (ou espérant !) qu’il n’y a aucune danger. C’est une forme de « sport extrême » sans effort. L’émotion confirme l’exaltation d’une vie « primale » dans un monde dont les dinosaures sont disparus !

Puis il y a la valeur ajoutée d’une information qu’on peut annoncer aux autres. J’aime répéter que « l’information a horreur du vide » (ce qui explique, entre autres, la naissance des rumeurs). Alors on se donne de l’importance en étant porteur d’une « nouvelle » que les autres ne possèdent pas encore. « Je deviens, pour quelques minutes, intéressant. On m’écoute. »

Et il y a l’accélération de la communication grâce à l’Internet.

Auparavant, je devais, après avoir pris connaissance d’une « information », attendre des heures, pour les rencontres, ou des jours, pour le courrier, avant de pouvoir la communiquer à quelqu’un d’autre. J’avais le temps de réfléchir à la véritable portée de cette information ou d’apprendre qu’elle n’avait pas l’importance que je lui avais attribuée. Maintenant, je lis sur mon courriel et je « fais suivre » par un simple clic sur mon clavier d’ordinateur. Il se peut même qu’après avoir retransmis le message, je regrette de l’avoir envoyé. Mais… c’est parti ! C’est le cas, entre autres, de ces mises en garde périodiques contre des virus supposément dénoncés par les grandes sociétés de service informatique. Au lieu de démontrer à ses correspondants qu’on est à la fine pointe de l’information, on se fait (gentiment) rabrouer par ceux qui « savent vraiment ». En espérant qu’on ne les a pas amenés à détruire un élément indispensable de leur logiciel en suivant aveuglément les conseils d’un canular ! On peut se disculper en invoquant l’habileté des auteurs de canulars, capables de référer leurs victimes à de faux sites ayant toute l’apparence d’une page officielle d’un organisme public ou d’une société multinationale.

Le passage des médias privés (Internet) aux médias publics pourrait constituer une étape supplémentaire dans la diffusion d’une légende urbaine. Mais, en fait, on constate qu’il contribue plutôt à « dégonfler le ballon ». Les journalistes se font un devoir de qualifier « l’information » de « légende urbaine », ce qui lui enlève son « charme » et sa valeur promotionnelle.

Mais la légende va renaître dès que l’actualité lui fournira un terreau fertile. Le maître du cirque états-unien, P.T. Barnum, disait : « A sucker is born everyday ». Mais, parfois, c’est tellement tentant de faire l’imbécile !


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