Comprendre la guerre, c’est avant tout comprendre ceux qui la font. Pourquoi les hommes en viennent-ils à se battre ? Comment s’exercent la violence, la coercition et la contrainte ? Quels sont les véritables rapports de force dans les conflits contemporains ? Voilà les questions auxquelles le modèle développé au fil de cet article tente de répondre.
Les déconvenues des armées dans les conflits de basse intensité ont pour cause principale leur incapacité à cerner les conditions de leur engagement, et notamment à s’écarter des schémas hérités de la guerre totale. La tendance des militaires à privilégier les facteurs matériels au détriment des facteurs immatériels, encore renforcée par la mécanisation et l’informatisation, réduit leur aptitude à maîtriser la violence par l’exercice d’une coercition mesurée.
A l’inverse, le terrorisme contemporain exploite la couverture médiatique en continu pour obtenir des effets psychologiques totalement disproportionnés, alors que les organisations non gouvernementales utilisent leur posture éthique pour mieux influer sur les opérations militaires et les armes qu’elles emploient. De toute évidence, les rapports de force ne peuvent plus être résumés par la taille ou le nombre.
« ... Seule l’analyse détaillée des causes et des effets matériels, émotionnels, moraux et cognitifs permet de surmonter la subjectivité des perceptions et de cerner l’éventail des actions possibles. »
L’évolution de la situation internationale souligne l’urgence que revêt aujourd’hui un tel changement de perspective. Comment expliquer que la guérilla irakienne n’ait pas réussi à retourner l’opinion publique américaine malgré la mort au combat de plus de 1800 soldats, alors qu’il a suffi 10 ans plus tôt de 18 morts pour précipiter le retrait de Somalie ? Pourquoi les Palestiniens n’ont-ils pas réussi à diviser la société israélienne depuis septembre 2000, au contraire de la première Intifada ? Pour quelles raisons les attentats du 11 septembre ont-ils uni la population américaine autour de leur gouvernement, alors que ceux du 11 mars n’ont pas eu le même effet en Espagne ?
Toutes ces questions mettent en jeu des forces et des règles qui sont celles de l’homme dans son activité belligérante, réelle ou potentielle. C’est donc celle-ci qu’il s’agit d’étudier.
Pouvoir, vouloir, devoir et savoir
jugées invincibles ? Essentiellement pour défendre leur société rurale et leur conception de la liberté contre l’ambition et l’impôt de la maison autrichienne, mais également parce qu’ils avaient le goût du combat et que se battre était le devoir de chaque homme valide. A l’inverse, les nobles entourant le Duc étaient mus par l’intérêt de leur caste et par la loyauté envers leur suzerain, dans le cadre d’une vision féodale qui leur conférait l’apanage des armes. Les enjeux étaient donc différents.
Ce jour-là, les Suisses ont remporté un succès éclatant au cours d’une bataille dont Léopold n’a échappé que de justesse. A cette occasion, ils ont démontré l’efficacité de leurs hallebardes en massacrant les chevaliers en armure, n’éprouvant aucune pitié pour un envahisseur pris au piège d’une embuscade rendue possible par l’avertissement d’un espion - ou d’un traître. Pour leur part, dès que les troncs et rochers lancés par les Suisses ont dévalé la pente et affolé leurs chevaux, les vassaux des Habsbourg ont promptement reflué et tenté de prendre la fuite, chacun pour soi et en écrasant leurs suivants, surpris d’être attaqués et sans défense dans un défilé censé constituer le point faible des Helvètes. Les ressources de chaque camp, matérielles ou non, étaient donc aussi différentes.
Le choix d’une embuscade contre le Duc de Habsbourg était avant tout dicté par le terrain, puisque Morgarten était le seul secteur près de Schwytz qui n’avait pas encore été fortifié ; les Suisses ont prouvé par la suite qu’ils ne craignaient pas le combat frontal contre la cavalerie. Cependant, si tous les combattants croyaient à la bataille décisive, ils ont également tenté d’utiliser d’autres moyens : l’économie, avec le blocage du marché de Lucerne et l’arrêt du transit par le Gotthard, qui constituait déjà un itinéraire majeur du commerce nord-sud ; la religion, avec l’excommunication de l’évêque de Constance ensuite annulée par l’archevêque de Mayence ; ou encore le droit, avec les procès et les arbitrages impériaux sur les disputes principales, comme le territoire d’Einsiedeln ou la suzeraineté des Habsbourg. Les méthodes employées, là encore, étaient donc différentes.
Cet exemple résumé reprend la distinction établie par Clausewitz entre les fins, les moyens et les voies, qui facilite l’appréhension de chaque belligérant. Les enjeux de la bataille de Morgarten expliquent ainsi son caractère sanglant : les Suisses ont massacré leurs ennemis parce que la survie de la toute jeune Confédération helvétique exigeait la destruction d’une classe féodale majoritairement antagoniste. De même, leurs ressources limitées expliquent la méthode choisie : la connaissance du terrain et des intentions ennemies ainsi que la volonté de combattre à mort, c’est-à-dire la supériorité cognitive et psychologique, ont permis aux Suisses de contrebalancer leur infériorité physique et morale - obligés qu’ils étaient de se battre à 1 contre 2 et dans l’opprobre des autorités religieuses - par une surprise autorisant une bataille brève et décisive.
Voilà, illustrée en quelques mots, l’articulation fondamentale qui forme le cœur de cet approche : la matière, la psyché, la morale et le savoir forment le quadrant de la puissance, les quatre domaines dans lesquels s’inscrivent les guerres humaines. Chaque acteur d’un conflit est ainsi caractérisé par des enjeux, des ressources et des méthodes dont la nature est physique, psychologique, éthique et/ou cognitive. Montrer pourquoi et comment les hommes se battent revient à se plonger dans le tréfonds de leur être, à tenter de systématiser les moyens, les pulsions, les impératifs et les concepts qui façonnent leur puissance et qu’ils emploient pour l’exprimer. Le modèle qui en résulte doit dès lors s’appliquer à toutes les formes d’affrontements et à tous les types d’acteurs, sans distinction de lieux et d’époques.