Les questions d’armement sous un éclairage transatlantique

Présentation à l’Université d’été du CIFE-IEHEI, Budapest, 4 septembre 2007 Langue originale de la publication : Français

Après avoir relevé quelques enjeux liés au secteur de l’armement, un bref rappel historique propose de clarifier le contexte des débats actuels. On abordera ensuite certaines caractéristiques générales de l’industrie de défense américaine d’une part, européenne de l’autre. Finalement, des mythes trompeurs seront décryptés, notamment l’imposture de l’« écart » technologique, la sainte horreur inspirée par la notion d’« Europe forteresse » et l’éloge tendancieux de la « complémentarité ».

Enjeux et rétrospective

Lorsque l’on parle de la production, de l’acquisition et du commerce d’équipements militaires, on ne parle pas que de quincaillerie ou de sommes d’argent faramineuses. Il est avant tout question d’un secteur par excellence stratégique avec toutes les conséquences que cela implique – et avec toutes les conclusions que l’on devrait en tirer.

Enjeux stratégiques

D’après un rapport de l’UEO (Union de l’Europe occidentale) en 2004 : « L’aéronautique, l’espace, la défense constituent à n’en pas douter une industrie spécifique dont les enjeux relèvent des intérêts de l’Etat, de telle sorte que la question de la coopération ou de la compétition est alors tout autant industrielle que géopolitique ». En effet, les secteurs stratégiques sont ceux qui sont perçus par les Etats comme étant déterminants pour assurer leur sécurité et leur prospérité, car présentant un avantage (ou de par leur faiblesse un handicap) décisif dans leurs rapports de force. Par conséquent, les gouvernements, normalement, s’activent et prennent des mesures exceptionnelles à leur égard. Que ce soit en termes de financement, de régulation, de stockage, de sécurité de l’approvisionnement, ou des moyens variés pour s’assurer un droit de regard plus ou moins extensif de l’Etat.

Dans le cas de l’armement s’y ajoutent certains éléments supplémentaires. Vu que le secteur est intimement lié à la défense physique des citoyens, il met directement en jeu la crédibilité d’un pays, toute faiblesse ou sujétion dans le domaine étant susceptible de l’exposer à des chantages et pressions divers. Aussi, comme le remarque une note du Ministère français de la Défense, au-delà de l’efficacité militaire proprement dit, « l’accès du pays aux capacités technologiques et industrielles de défense conditionne non seulement son efficacité militaire, mais aussi ses marges de manœuvre diplomatique et, partant, son autonomie de décision et d’action ».

Dans le même temps, le domaine de l’armement joue un rôle clé dans la course globale à la technologie, laquelle est considérée comme étant cruciale dans la reconfiguration en cours des rapports de force sur la scène internationale. Ceci d’autant plus que l’industrie de défense bénéficie d’un statut privilégié par rapport au dogmatisme du marché qui règne tout autour. Grâce aux exemptions sous étiquette « sécurité » que l’on retrouve à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) comme à l’UE, l’armement reste l’un des rares domaines qui offrent une opportunité directe aux choix et action politiques. S’y ajoute encore le fait que les ventes d’armes, en plus de rentabiliser la production et faciliter ainsi l’argumentaire pour le maintien des capacités de production nationales et autonomes, sont un instrument traditionnel de la politique étrangère des grands Etats. Elles sont l’un des moyens les plus efficaces pour tisser et renforcer des relations d’alliance – entre égaux, ou entre un maître et ses vassaux, ceci dépend des conditions de vente.

Finalement, pour le chercheur, ce secteur est une aubaine, vu que les notions fondamentales que l’establishment politico-financier voudrait balayer d’un revers de la main sous prétexte qu’elles seraient trop abstraites, y trouvent une traduction on ne peut plus concrète. En l’occurrence, il est possible de remonter le processus de sauvegarde ou d’abandon de souveraineté jusqu’aux pièces détachées d’un appareil ou le code source d’un avion militaire. Du coup, la traduction (ou non) en sens inverse est une bonne mesure de nos systèmes démocratiques. Il est, en effet, très instructif de regarder où et quand le grand public est informé des implications stratégiques majeures de telle ou telle décision, dite de détail, que l’on préfère lui présenter (si jamais on la lui présente) comme étant « purement technique ».

L’histoire d’un déséquilibre

Pour ce qui est du dernier demi-siècle des relations transatlantiques dans le domaine de l’armement, il convient de noter qu’elles se sont traditionnellement inscrites dans la philosophie du « renvoi de l’ascenseur ». L’équation a été plutôt simple : en échange de la protection américaine, les Européens s’équipent de matériel venant d’outre-Atlantique. Déjà en 1961, un aide-mémoire du Département d’Etat précise la position de négociation américaine : « le déficit des Etats-Unis est entièrement dû à la défense du monde libre. Sans ces obligations librement assumées, les Etats-Unis enregistreraient un surplus » en matière de balance de paiement. Le mot d’ordre a donc été lancé : il faut parvenir à un partage plus équitable du fardeau. Notamment en faisant en sorte que le reste du « monde libre » achète des équipements US pour leurs armées. Derrière la rhétorique, déjà omniprésente, sur la nécessité d’éviter les duplications et d’assurer l’interopérabilité entre alliés, c’est donc de compensation, de « contrepartie » dont on parlait (aurait dû parler).

Si l’idée pouvait se comprendre, à un certain moment et à un certain degré, son application n’en soulève pas moins des questions à méditer. Outre le caractère factice du soi-disant parapluie protecteur et l’effet suicidaire d’une telle politique pour la BITD (base industrielle et technologique de défense) européenne, la nature sans règles et sans limites des revendications américaines a largement dépassé les cadres d’un simple « renvoi de l’ascenseur ». Sans parler du fait que, à l’évidence, ni ce choix, ni les conséquences qui en découlent pour nous Européens, n’a jamais été débattu, encore moins approuvé, en public.

A la fin de la guerre froide, tout ce système bien rodé se trouve confronté à une donne radicalement changée. La disparition de l’URSS prive la présence (pour ne pas dire contrôle) US en Europe de son apparente raison d’être, en même temps que les opinions publiques attendent avec impatience ce qu’elles croient être les « dividendes de la paix ». On assiste à une chute libre des budgets militaires occidentaux, avec des effets particulièrement sérieux pour les Etats-Unis, dont l’économie, à la fin des années 1980, peut être considérée, de par sa structure, comme orchestrée autour du secteur militaire. Entre 1985 et 1997 le budget d’acquisition du Pentagone diminue de près de 75% pour les avions, 82% pour les missiles, et de 56% pour les équipements spatiaux. Ce qui entraîne une réorganisation à marche forcée de l’industrie de défense américaine, pilotée par l’Etat et accompagnée d’une agressivité politico-commerciale accrue sur les marchés extérieurs. Ce mouvement est perçu comme particulièrement menaçant du point de vue de la base industrielle et technologique européenne : pour Martin Bangemann, Commissaire européen chargé des affaires industrielles à l’époque, c’est sa survie même, tant dans son volet civil que militaire, qui est remise en cause

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Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que le traité d’Amsterdam signé en octobre 1997 mentionne pour la première fois que la mise en place « progressive » d’une défense européenne sera soutenue par une coopération entre les Etats membres sur le plan de l’armement. Ou qu’en décembre de la même année les dirigeants français, britannique et allemand fassent une déclaration commune où ils disent partager « un intérêt politique et économique essentiel à ce que l’Europe dispose d’une industrie aérospatiale et d’électronique de défense efficace et compétitive ». Des développements qui anticipent le lancement de la politique de défense européenne à Saint-Malo un an après, au point que l’on serait même tenté d’y soupçonner une relation de cause à effet…

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