De 1980 à 1988, une guerre impitoyable a opposé l’Irak à l’Iran. Les États-Unis soutenaient alors Saddam Hussein, et se vengeaient ainsi d’avoir encouragé une Révolution iranienne qui leur avait échappé. Cette guerre s’est achevée sans conclusion. L’Iran, soutenu par Moscou, s’est affirmé depuis comme une puissance à vocation nucléaire contre les vœux et les pressions de Washington, et comme une menace révolutionnaire dénoncée tous les jours dans les médias.
On s’imaginait que Washington – où le Département d’État américain annonçait des sanctions contre les firmes russes, qui avec leurs sœurs nord-coréennes, venaient de fournir à l’Iran du matériel utilisé dans la mise au point d’armes de destruction massive – se fâcherait avec Moscou.

Ces sanctions équivalent « à une déclaration de guerre économique contre la Russie », écrivait le 7 août le journal russe Kommersant. Et, en effet, les entreprises russes visées pour leurs livraisons de matériel de guerre n’étaient autres que RosoboronExport, présidée par un fidèle de Poutine, et la Soukhoï qui produit des avions de chasse. Mais Sergueï Ivanov, le ministre de la Défense et Premier vice-ministre du gouvernement, aussi bien que Vadim Razoumovski, directeur général de Soukhoï, haussaient les épaules. Sereins, ils attendaient la signature d’un accord portant sur 18 milliards de dollars entre la firme américaine Boeing et la société russe VSMPO-AVISMA, le leader mondial de la production de titane, un composant qui assure la légèreté, mais aussi la robustesse des infrastructures des avions, missiles, sous-marines, etc.
Le 11 août, flanqué de cinq de ses adjoints, Vladimir Poutine signait un accord avec les dirigeants américains de Boeing, et en présence de Thomas Pickering, ancien ministre des États-Unis en Russie, à présent sous-secrétaire d’État aux Affaires politiques.
Pouvait-on mieux démontrer que Boeing se moque des décisions du Département d’État, et que Moscou peut seconder l’armement iranien sans craindre une quelconque réaction de Washington ?
Le poids d’une firme américaine – qui compte en Russie 1.700 ingénieurs dans un centre unique en son genre – pèse plus lourd que les grands principes. L’idéologie est remise au vestiaire. Ni le Bien ni le Mal, hier brandis par G.W. Bush, n’existent plus devant les nécessités de la Technologie et du Commerce.
Autre ironie de l’Histoire : après quatre jours d’entretiens les Ministres du pétrole iranien et irakien ont, le 14 août 2006 décidé que l’Irak fournirait 100.000 barils de pétrole aux raffineries d’Abadan. Ils prévoient de plus d’aménager un oléoduc en sorte de développer jusqu’à 400.000 barils les livraisons irakiennes !
Ainsi les « frères ennemis » qui de 1980 à 1988 se sont livrés une guerre impitoyable, tandis que Washington soutenait alors l’Armée de Saddam Hussein, aujourd’hui jugé comme criminel, se réconcilient au nom du pétrole. Mais cela ne mène-t-il pas à une entente irano-irakienne contre Washington ? Les États-Unis n’ont pas réagi, ni le gouvernement de Bagdad, pourtant à leurs ordres, et Téhéran tient la dragée haute, face aux exigences américaines sur le nucléaire…
Une autre firme américaine se moque des « principes » de Washington : FORD qui dans la région de St-Petersbourg emploie 3.000 ouvriers pour sa production des marques Ford-Mondeo et Ford-Maverick et vient de signer pour 2.000 emplois supplémentaires, puisqu’après tout les sanctions contre les firmes russes qui ont livré des armements à l’Iran n’ont pas été suivies d’effet. Même symboliquement.
Des têtes nucléaires en possession de Téhéran
Exagère-t-on le rôle, la puissance, le danger de l’Iran ?
Si l’on en croit Regnar Rasmussen, qui durant plusieurs années a travaillé comme interprète et spécialiste auprès des Forces spéciales de l’Armée danoise, puis du département de la police criminelle de son pays, la clef du problème nucléaire iranien c’est qu’en 1991 le président du Kazakhstan Nursultan Nazarbaiev a vendu trois têtes de ce type à Téhéran.

Son pays était dépositaire de ces trois prototypes. L’éclatement de l’Empire soviétique, survenu dans la hâte et l’improvisation, tandis que les républiques asiatiques de l’URSS reprenaient leurs libertés, facilitait de telles transactions.
Rasmussen a rapporté au FrontPage Magazine de Jamie Glazov, le 23 août dernier, l’incroyable itinéraire de ces trois têtes nucléaires, dont Rasmussen a rencontré plusieurs spécialistes en contrebande des armements tous usages et de toute provenance, qui « exerçaient » depuis 1987 aux frontières du Pakistan, de la Turquie et du Caucase.
Selon ces sources, la transaction au profit des Iraniens aurait atteint plus de 7 milliards de dollars. Le cheminement des trois têtes est d’abord passé par train du Kazakhstan vers Makhachkala, en Daghestan. Puis à travers le Caucase par camion jusqu’à une localité, dite Dogubeyazit, où une équipe iranienne attendait, pour prendre le relais et convoyer l’ensemble vers l’Iran.
C’est sur le terrain militaire de Lavizan que des spécialistes iraniens du nucléaire ont finalement pris en main les prototypes. Selon Rasmussen, un soldat, témoin de ces passations, plus tard déserteur en Israël, a vendu la mèche aux interrogateurs de la Sûreté de Tel Aviv. Inutile de préciser plus : à l’époque des milliers de personnes de toute origine et pour des raisons diverses traversaient les frontières, souvent incertaines, des pays en question.
Le problème ensuite, selon Rasmussen et les indications de Jamie Glazov, était pour Téhéran d’avoir suffisamment d’uranium enrichi pour les ogives qui seraient copiées sur les prototypes parvenus en Iran.
Rasmussen estime que le retrait soudain du Liban de Tsahal s’explique à présent par le chantage iranien basé sur la ou les fuites dues au déserteur du terrain de Lavizan, et à l’espionnage constant des Américains ou des occidentaux.

Deux confrères, Roger Faligot et Jan Mather, ont d’ailleurs en 1992 éventé en partie cette histoire, dans le journal (disparu depuis) The European, en titrant leur article : « Iran has N-Bomb ». Mais ils n’avaient pas les détails fournis aujourd’hui par Rasmussen, dans le silence à peu près général des médias. Les contacts de l’intéressé, durant les années 1987-1994, et le fait qu’il parle couramment outre le danois, le russe, le farsi, le bengali, l’anglais et l’allemand, en font une mine de renseignements. Il souligne que si la Russie voulait vraiment participer au combat contre le terrorisme international, elle le prouverait en ouvrant aux spécialistes les archives que la STASI (les services secrets est-allemands) lui a confiées. Jusqu’en 1989, cette « filiale » du KGB tenait minutieusement à jour les fiches et renseignements sur les agents de toutes nationalités qui à l’époque étaient formés et financés par des Écoles spéciales implantées dans chaque pays de l’Est. Les espions est-allemands espionnaient les espions « frères ». Moscou centralisait ces dossiers et manipulait l’ensemble, selon ses besoins. Aujourd’hui encore. Et ses experts du nucléaire sont présents à l’ombre des mollahs. Ce que font semblant de ne pas savoir les chancelleries occidentales.
© Max Saint John
Source d’information et d’analyse : Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN)
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