Les cinquante ans de l’Europe

Max Saint John : Pierre de Villemarest, la Communauté européenne fête cette semaine le cinquantième anniversaire du Traité de Rome qui, en 1957, a constitué l’acte de naissance d’une Communauté désormais passée de six pays fondateurs à vingt-sept. Cela signifie-t-il une progression, sinon un progrès en direction d’un continent uni ?

Pierre de Villemarest : Il s’agirait de savoir en quoi consiste « l’unité » aujourd’hui proclamée. Un des héritiers des signataires du Traité de Rome, Valéry Giscard d’Estaing, se plaignait dans le magazine Newsweek du 26 mars de « l’absence de vision » des vingt-sept gestionnaires de la CEE, et soulignait que, « jusqu’en 1985 », lui et les prédécesseurs de l’actuelle Commission européenne « faisaient ce qu’ils voulaient » (sic).

C’est-à-dire qu’ils avaient créé un Marché commun, un Conseil de l’Europe, un Parlement européen, une monnaie commune. Puis, selon l’ancien président de la République et président de la Commission qui a rédigé la Constitution européenne rejetée en 2005 par referendum par les citoyens français et néerlandais, la marche à l’Europe a été alors entravée. D’abord avec l’arrivée au pouvoir à Londres de Margaret Thatcher, réticente à l’idée d’un super-État européen et d’une monnaie unique, l’euro substitué aux monnaies nationales. Ensuite, la réunification allemande brusquée en 1990 changeait une partie de la donne « européenne »…

MSJ : Certes, mais Tony Blair a marché dans les chausses de Mme. Thatcher lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 1997, ne serait-ce qu’en refusant de remplacer la livre sterling par l’euro.

P.V. : Exact. La Grande-Bretagne faisait sur ce plan déjà bande à part, et ce n’est pas la moindre entaille faite dans « l’Europe » dont rêvaient les équipes de Jean Monnet de 1949 à 1957, ceux que j’appelle les « européistes » dans le Tome II de Faits et Chroniques interdits au public, qui démontre que, finalement l’Europe dont on célèbre le cinquantenaire n’était qu’une création artificielle élaborée dans l’ombre des technocrates, dont les aspirations ou convictions étaient en majorité socialistes. En tout cas décidés à détruire les nations pour les remplacer par un Super-État, c’est-à-dire une entité économique « continentale ». Cette arrière-pensée était quasiment secrète, car la coterie des équipes de Jean Monnet, camouflées derrière la silhouette de Robert Schuman, pour teinter leur socialisme d’une couleur chrétienne, œuvrait dans une mouvance équivoque à plus d’un titre.

MSJ : Pouvez-vous expliciter votre pensée ?

P.V. : Je parle d’équivoque pour plusieurs raisons, encore une fois détaillées dans le Tome II auquel j’ai fait allusion plus haut, et consacré au groupe de Bilderberg.

Le cercle de Bilderberg fut créé en 1954 pour prétendument « harmoniser » les rapports entre l’Europe et les États-Unis. Depuis, en 1973, il a été coiffé par le nouvel instrument du mondialisme : la Trilatérale.

Il faut savoir :

a) que derrière Jean Monnet et ses fidèles, l’appareil qui a donné naissance à l’Europe du charbon et de l’acier, laquelle amorçait l’entente franco-allemande, laquelle a ensuite entraîné l’adhésion des six pays de la première Communauté européenne, était financé de façon occulte par les Américains.

b) que le prétexte invoqué pour justifier cette Union « européenne » était que la guerre froide est-ouest imposait de réconcilier la France et l’Allemagne, et de regrouper les six pays de la Communauté face au communisme de l’Est.

Or, un des adjoints de Z. Brzezinski (qui se proclame l’« architecte » de la Trilatérale), G.S. Smith, à l’époque directeur de la branche Amérique de la Trilatérale, disait en 1975 : « en aucun cas le Trilatéralisme ne doit être anticommuniste ».

Brzezinski avait lui-même écrit en 1975 : « Nous devons chercher la coopération avec les pays communistes, en visant d’abord avec eux à un accommodement philosophique. » Le prétexte « anticommuniste » et, a fortiori, « antisoviétique » couvrait donc en réalité les approches secrètes des meneurs du jeu mondialiste auprès des autorités de l’Union soviétique, pour les convaincre de participer au Nouvel Ordre Mondial, au lieu de s’y opposer. Radio-Moscou avait répondu dès le 19 novembre 1958 aux appels du pied américains dans une déclaration diffusée ensuite en Europe par l’agence américaine UPI (alors concurrente de Reuter et d’Associated Press). L’éditorialiste de Radio-Moscou soulignait :

« Ce qui est dommage dans l’instable combinaison diplomatique triangulaire Paris-Londres-Bonn, c’est son caractère agressif, et qu’elle soit dirigée contre l’URSS. Car il existe de véritables possibilités de normalisation de la situation… Ce qu’il faut, c’est étendre les frontières artificielles de la petite Europe. La réalisation des propositions soviétiques de coopération économique entre tous les États européens diminuerait les rivalités sur les marchés ouest-européens. Seule une grande Europe pacifique, incluant l’URSS et les autres payes socialistes sur un pied d’égalité, préparerait la voie à la prospérité économique et à la sécurité de tous les peuples européens… »

D’ailleurs Radio-Moscou parlait déjà en juillet 1958 « d’une maison européenne, grâce au rapprochement des deux parties du continent européen ».

Ce qui a rompu provisoirement ce chant d’amour soviétique à l’égard de l’Europe de l’Ouest, ce fut, dix ans plus tard, en août 1968, l’irruption des blindés et des spetsnaz soviétiques dans Prague. Mais, quatre jours après cette invasion, Charles de Gaulle fit publier ce communiqué : « La France, pour ce qui la concerne, ne modifie pas sa ligne politique. Elle est prête à s’associer à tous les États européens, et notamment à l’Union soviétique, qui seraient prêts à présenter une politique plus humaine : celle de la Paix. »

MSJ : Était-ce de nouveau la vision gaulliste de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ?

P.V. : Certes. À l’époque, les Américains prenaient d’ailleurs acte des pressions gaullistes qui, finalement, les conduirent à évacuer vers la Belgique leur base principale en France, dans la banlieue d’Evreux, une des plus importantes d’Europe. De Gaulle quittait l’état-major conjoint de l’Otan, mais maintenait une antenne de liaison avec cet organisme. Une ambiguïté qui coïncidait avec son étonnante note diplomatique, alors que Prague était envahie par l’armée soviétique.

J’en ai profité pour stigmatiser dans ma Lettre d’information, alors diffusée par le Centre Européen d’Information (CEI) dans dix-huit pays, la supercherie qui consistait à installer plus que jamais l’Europe issue du Traité de Rome sur les cadavres de millions de déportés et victimes de la dictature soviétique en Europe. Cadavres ignorés délibérément par les chancelleries occidentales et les affairistes avides de contrats avec l’Est occupé, des États baltes à la Mer Noire.

MSJ : Selon vous, la Trilatérale poursuivrait dans ce sens la politique déjà suivie par les affiliés du Cercle de Bilderberg et autres organismes ou institutions issus du Council on Foreign Relations, le CFR ?

P.V. : Évidemment. Je le démontrerai d’ailleurs prochainement dans le Tome III de Faits et Chroniques interdits au public, citations et organigrammes à l’appui.

Inaugurée en 1973, la Trilatérale a presque tout de suite ouvert des bureaux à Moscou. Avec plus de 300 membres et des réunions annuelles groupant, autour de David Rockefeller, une cinquantaine de multinationales industrielles et financières, elle se veut l’embryon d’un Nouvel Ordre Mondial incluant, dès avant l’implosion de l’empire soviéto-satellite, l’URSS et, depuis, la Chine. Et cela sur la base de grands ensembles économiques substitués aux États-Nations, sauf leurs chefs de file continentaux : USA, Russie, Japon, Chine et Sud-Ouest asiatique.

La Trilatérale a tenu sa dernière réunion plénière à Bruxelles dans la semaine qui précédait la célébration du cinquantenaire du Traité de Rome, dans une sorte de huis-clos remarquable, alors qu’y siégeaient des personnalités telles que David Rockefeller, Henry Kissinger et autres Brzezinski, également animateurs de Bilderberg et autres clubs et sociétés de pensée…

MSJ : Comment expliquez-vous le silence (relatif) des médias à ce sujet ?

P.V. : Il est de règle depuis longtemps que même les journalistes membres de ces « sociétés » n’en profitent pas pour révéler les propos tenus par les sommités de la Trilatérale. De plus, il y a une crise visible dans les organismes qui, nés du CFR américain, ont été, via Bilderberg, Aspen, la Trilatérale, mêlés à la politique de G.W. Bush, notamment en Irak. Il existe également une crise qui découle du fait que bâtir un monde sur les seuls critères économiques ne suffit pas aux hommes, et entraîne des rivalités insurmontables.

Il manque une âme à l’Europe issue des Traités de Rome et de Maastricht. Or les initiés de cette Europe sont en majorité empreints de la laïcité la plus fanatique, ce qui exclut toute aspiration morale qui tournerait le dos au Siècle des Lumières et au matérialisme absolu dont se recommandent les bâtisseurs du Nouvel Ordre Mondial.

© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) avec Max Saint John.

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