Les autorités russes optent pour le statut de fournisseur de matières premières des pays industrialisés - expert

publié le dimanche 1er janvier 2006

MOSCOU,

L’ordre du jour du sommet du G8 qui se tiendra cet été à Saint-Pétersbourg privilégiera le problème de la sécurité énergétique.

Le choix est évident mais pas tout à fait heureux. La Russie a entamé l’année de la « sécurité énergétique » par des actions généralement interprétées en Occident comme un chantage pur et simple, alors que la vague de froid a montré que les autorités auraient mieux fait de penser à la sécurité énergétique de leur propre pays. Qui plus est, la décision de se concentrer sur la « sécurité énergétique » prouve que les autorités ont accepté que la Russie reste un fournisseur de matières premières pour les pays industrialisés du monde et ont reconnu ainsi la « provincialité » de leur propre pays, écrit Vladislav Inozemtsev, docteur en économie, président du Conseil d’expertise de la revue « La Russie et la politique globale », cité par la Nezavissimia gazeta.

Naturellement, au cours des préparatifs du sommet ce thème ne pourra pas être changé.

La question suivante demeure : la Russie pouvait-elle marquer l’année de sa présidence au G8 par l’ouverture d’un débat sur un sujet qui préoccupe dans une mesure égale les hommes politiques et l’opinion publique de tous les pays membres et qui fait rarement l’objet de discussions à ce forum aussi prestigieux ? A savoir le thème de la migration qui n’a jamais été examiné sérieusement dans le cadre du G8. Cependant, la Russie et ses partenaires dans ce « club des élus » ont plus que jamais besoin de repenser de façon approfondie les questions liées au déplacement global des populations qui échappe au contrôle.

Ni le silence « politiquement correct » fait sur ce thème en Occident, ni les spéculations chauvines qu’il alimente dans notre pays ne sont de nature à fournir des recettes de coexistence du G8 avec le reste du monde.

Le problème de la sauvegarde de l’identité nationale à l’époque de la mondialisation devient de plus en plus ardu pour les pays industrialisés.

Certes, la migration n’est pas l’unique problème que la Russie pouvait proposer pour les débats à Saint-Pétersbourg. Tout porte à croire que ce sommet est d’avance conçu par Moscou comme une rencontre publicitaire plutôt que constructive.


L’ombre d’une « OPEP du gaz » plane sur les accords russo-algériens

Par Igor Tomberg, de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences de Russie - RIA Novosti

En dépit de sa brièveté, la visite que le président russe, Vladimir Poutine, a effectuée dans la première quinzaine de mars 2006 s’est avérée très fructueuse. Les médias ont surtout remarqué l’entente concernant l’annulation de la dette de l’Algérie en échange d’achats d’équipements russes.

Cependant, c’est dans le volet énergétique de la coopération que le succès essentiel de la visite a été obtenu.

Premièrement, les parties ont convenu de préférences supplémentaires attribuant à des sociétés russes le droit exclusif d’extraire du pétrole dans le désert du Sahara. Pour les réserves de brut, l’Algérie occupe la troisième place en Afrique derrière la Libye et le Nigeria.

Des ententes concrètes sur la coopération dans le secteur énergétique seront énoncées dans des documents qui seront signés un peu plus tard. Il s’agit notamment d’un mémorandum de compréhension entre Lukoïl et la Société nationale des hydrocarbures d’Algérie (Sonatrach). Un document analogue sera également signé par Gazprom.

Deuxièmement, et c’est certainement là le principal résultat de la visite, le bilan des négociations dans le domaine gazier aura sur le long terme une portée exceptionnelle pour la Russie. Selon le patron de Gazprom, Alexeï Miller, la Russie (en la personne de Gazprom) et l’Algérie (en la personne de la Sonatrach) exploiteront conjointement des gisements de gaz en Afrique du Nord.

« Nous aiderons l’Algérie à moderniser ses systèmes d’extraction, elle nous fera partager sa précieuse expérience en matière de liquéfaction du gaz. Dans les années 60, l’Algérie avait été pionnière dans ce domaine. La Russie elle aussi s’apprête à produire du gaz liquide », a déclaré Alexeï Miller en ajoutant que la partie algérienne avait déjà promis de prendre part à la construction d’unités de production de gaz naturel liquide (GNL) en Russie.

Il convient de relever à part que la Russie et l’Algérie vont travailler ensemble sur le marché européen : théoriquement les Algériens pourraient obtenir une partie des contrats russes concernant l’approvisionnement de l’Europe en gaz. Toutefois, les partenaires ne souhaitent pas révéler les détails de ces ententes.

L’Algérie occupe la septième place dans le monde pour les réserves de gaz naturel et la quatrième dans le monde pour ses exportations, derrière la Russie, le Canada et la Norvège, avec 60 milliards de mètres cubes par an. Le gaz algérien est acheminé par pipelines vers l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Tunisie et la Slovénie. Il est exporté sous forme liquide en France, en Espagne, aux Etats-Unis, en Turquie, en Belgique, en Italie, en Grèce et en Corée du Sud.

La visite du président russe a matérialisé les ententes intervenues en janvier dernier et en vertu desquelles Gazprom aura accès aux gisements du Sahara. De cette façon, le gaz algérien sera utilisé par le monopole gazier russe pour remplir ses engagements, notamment en ce qui concerne l’approvisionnement en gaz de la péninsule ibérique.

Les résultats de la visite éclair effectuée par le président russe en Algérie doivent être estimés dans le contexte de la détermination de Moscou à faire de la Russie le leader énergétique mondial. Ici, la situation qui se forme sur le marché mondial du gaz revêt une très grande importance.

De nouvelles interdépendances, des groupements géopolitiques, des chaînes de coopération industrielle et des cartels de prix (régionaux et même mondiaux) voient le jour au fil de ce processus. Plus le gaz naturel devient un objet du commerce mondial et plus son rôle grandit en tant que facteur de développement durable.

L’organisation regroupant les pays exportateurs de gaz joue un rôle de plus en plus grand sur le marché gazier mondial. Le poids de la Russie dans cette organisation ne cesse de croître. Sur le plan pratique, il est parfaitement possible que le Forum international des pays exportateurs de gaz, fondé en 2001 et dont le rôle est encore consultatif, pourrait bientôt se transformer en « OPEP du gaz », à la tête de laquelle on trouverait assurément la Russie.

Les experts sont arrivés à l’idée d’une OPEP du gaz probablement après que la Russie ait examiné avec le Kazakhstan et le Turkménistan divers aspects de la politique gazière (surtout celui des prix). Gazprom est soupçonné de vouloir assurer ses engagements contractuels extérieurs en recourant aux ressources des voisins. Cette manœuvre permettrait à la Russie de faire office d’élément intégrateur dans la totalité de l’espace post-soviétique.

« Les prix du gaz sur le futur marché intégré seront fixés par la Russie », estiment les auteurs d’un rapport préparé conjointement en 2005 par les universités de Standford et de Houston. Les chercheurs en sont arrivés à cette constatation après avoir envisagé plusieurs scénarios. Des scénarios qui, semble-t-il, commencent à se réaliser. A la mi-novembre 2005, le Kazakhstan et la Russie ont conclu un accord concernant le transit du gaz turkmène et ouzbek. Ce qui signifie de facto que la totalité des ressources des trois républiques centrasiatiques sont désormais contrôlées par Gazprom.

L’association des efforts et des intérêts politiques de la Russie, du Kazakhstan, du Turkménistan et de l’Iran, pays disposant d’immenses réserves de gaz et développant activement son extraction ainsi que leur infrastructure de transport, implique objectivement la création d’une grande alliance gazière régionale. La présence de marchés à conquérir comme l’Inde, le Pakistan, la Chine et autres, rend cette idée de plus en plus attractive. D’autre part, on prévoit un accroissement de 70% de la part du gaz dans le bilan des sources de production d’énergie électrique.

En outre, plus forts sont les tiraillements entre les pays européens consommateurs de gaz et les producteurs islamiques du Proche et du Moyen-Orient, et plus grandes sont les chances de voir se constituer une alliance des producteurs de gaz. Nous assistons aujourd’hui à une exacerbation du conflit entre l’Occident et l’Iran. Il y a aussi l’agitation des ressortissants d’Afrique du Nord en France. Dans ce contexte, l’Iran et l’Algérie ne peuvent pas ne pas souhaiter un renforcement de leurs positions dans le secteur énergétique.

L’accord énergétique de la Russie avec l’Algérie peut être envisagé comme un pas important vers l’adhésion de ce pays d’Afrique du Nord au futur cartel des pays exportateurs de gaz. La présence de l’Algérie, que l’on tend en Europe à considérer comme le principal concurrent de la Russie sur le marché gazier européen, conférerait à l’alliance un statut suprarégional et renforcerait notablement la position de tous les participants aux négociations avec les consommateurs. La présidence de la Russie au G8 ne laisse aucun doute quant à la candidature russe au leadership au sein de cette structure interétatique encore informelle. La récente visite du président Poutine en Algérie et son bilan pétrogazier ne seront pas considérés par les observateurs autrement que dans l’optique de la formation d’une OPEP du gaz fortement influencée par la Russie.


Les accords sur les livraisons de gaz à la Chine permettront à la Russie d’en finir avec sa dépendance face aux marchés européens, selon les experts qui ont commenté mardi à RIA Novosti le mémorandum gazier russo-chinois.

Le document a été signé mardi par le directeur général de la China National Petroleum Corporation (CNPC), Chen Geng, et le président de Gazprom, Alexeï Miller.

La Russie livrera d’abord à la Chine du gaz ouest-sibérien et ensuite est-sibérien. A chaque étape les livraisons pourront atteindre 30 à 50 milliards de m3 par an. Le gazoduc Russie-Chine, d’un coût de 10 milliards de dollars environ, pourrait être mis en service en 2011, a annoncé aux journalistes russes en poste à Pékin un membre de la délégation russe.

Le directeur général du Centre d’étude de la conjoncture politique, Konstantin Simonov, a déclaré à RIA Novosti qu’il trouvait raisonnable d’exporter du gaz de Sibérie occidentale dans le contexte actuelle. Comme les nombreux terminaux en construction sur le littoral est de la Chine sont destinés à recevoir du gaz naturel liquéfié (GNL), la variante occidentale est préférable, a-t-il expliqué.

La Russie a besoin de développer plus activement les voies d’exportations orientales parce que l’Europe étudie de plus en plus fréquemment la possibilité de s’approvisionner en gaz par d’autres sources et de développer d’autres sources d’énergie, notamment le nucléaire, a souligné l’expert.

« On cherche à nous faire chanter avec des projets de remplacement tandis qu’il est évident que l’Europe n’a pas d’alternative particulière compte tenu de la chute de la production de gaz », a fait remarquer Konstantin Simonov. Dans ces conditions, l’Europe a du mal à parler de sécurité énergétique, a-t-il ajouté.

« Mais comme l’Europe fait pression sur la Russie et ne cesse d’affirmer qu’une plus ample présence russe sur son marché du gaz n’entre pas dans ses plans, il est raisonnable de lui indiquer que nous avons un autre débouché », a-t-il estimé. « La Russie a tout à gagner à déboucher le plus vite possible sur ce marché parce qu’il existe une concurrence entre le GNL et le gaz transporté par canalisation. Plus tôt la Russie débouchera sur ce marché et plus aisément elle pourra s’y installer », a-t-il expliqué.

Un analyste de Troïka-Dialogue, Valeri Nesterov, rappelle à son tour que la stratégie énergétique adoptée par la Russie en 2003 met l’accent sur la diversification des exportations de pétrole et de gaz. « C’est que la Russie est très dépendante du marché européen, qu’il s’agisse des exportations de pétrole ou de gaz. Et surtout de gaz », a-t-il déclaré à RIA Novosti. La diversification permettra de s’installer sur d’autres marchés et d’améliorer les positions de Gazprom et de la Russie dans les négociations sur le gaz avec les partenaires étrangers, selon l’expert.

La récente crise gazière ukraino-russe a incité certains pays européens à réclamer une moindre dépendance en gaz russe. Gazprom leur a donné à comprendre que non seulement la Russie dépendait de la volonté de l’Europe d’acheter du gaz russe mais que les consommateurs européens eux-aussi dépendaient de la volonté de la Russie de leur livrer du gaz. Autant dire qu’en cas de réduction, d’ailleurs fort peu probable, des achats européens, le surplus qui se formera pourra être canalisé vers d’autres marchés, notamment vers le marché chinois en pleine extension, a supposé Valeri Nesterov.

« C’est là le sens du mémorandum, à mon avis. Il est parfaitement possible de livrer à la Chine 20 à 30 milliards de m3. Peut-être même davantage. Les positions concurrentielles de Gazprom seront ainsi renforcées », a fait remarquer l’expert. Le mémorandum signé ne compliquera nullement les relations avec l’Europe. S’il y a des complications, elles viennent des pays de transit et jamais de Gazprom qui s’efforce de garder sa niche de 25-26% du marché européen", estime Konstantin Nesterov.

Un analyste de la société d’investissement Prospekt, Dmitri Manguilev, a déclaré pour sa part qu’en ce qui concerne les livraisons de gaz russe à la Chine, des ententes sérieuses sont intervenues, qui requièrent des investissements considérables. Mais après la mise en service du gazoduc, les avantages du projet seront durables. « Il s’agira d’un volume garanti de livraisons car la Chine ne cessera d’augmenter la consommation de gaz », a-t-il indiqué.

D’après lui, les accords russo-chinois répondent à la volonté de la Russie d’accéder à des marchés nouveaux. La Chine et le marché asiatique sont aujourd’hui les consommateurs dont la demande se développe le plus rapidement", a expliqué Dmirti Manguilev qui n’a pas exclu la possibilité d’amplifier par la suite la présence de la Russie sur ce marché.


La stratégie gazière russe tournée vers l’Orient et vers l’Europe

Par Alexandre Yourov, commentateur politique de RIA Novosti.

La visite du président russe en Chine s’est déroulée dans une ambiance encourageante. Depuis ces dernières années, le partenariat commercial entre les deux pays a acquis une dimension nouvelle. En 2005, le chiffre d’affaires des échanges bilatéraux s’est accru de presque 40% par rapport à 2004 pour atteindre 30 milliards de dollars environ et la Russie bénéficie toujours d’un solde commercial positif, ses exportations s’étant élevées à 15,9 milliards de dollars et ses importations à 13 milliards. Résultat : la Chine est devenue le deuxième partenaire de la Russie pour les opérations commerciales extérieures, après l’Allemagne. D’ailleurs, à en juger par le bilan des négociations des dirigeants des deux pays, ce n’est que le début.

L’un des thèmes principaux de cette rencontre au sommet a été la signature, par le chef de Gazprom, Alexéi Miller, et le directeur général de la China National Petroleum Corporation (CNPC), Chen Geng, d’un protocole sur la livraison de gaz russe à la Chine. Ce document favorise le développement de la coopération bilatérale à long terme. Ainsi, à partir de 2011, le gaz sibérien ira non seulement en Europe mais également en Chine. A la première étape le voisin oriental de la Russie recevra jusqu’à 80 milliards de m3 de gaz par an. A titre de comparaison, l’année dernière le géant gazier russe a produit 547,2 milliards de m3 de gaz dont il a exporté 151 milliards de m3. Chiffres énormes.

Pourtant, ces ententes sont loin d’être sensationnelles. En Chine et en Russie, le débat sur les perspectives de coopération dans le secteur pétrogazier dure depuis une dizaine d’années. Dès le milieu des années 1990 les analystes prédisaient à la Chine le rôle de grand importateur de gaz russe à l’horizon de 2010.

On ne sait toujours pas où la Russie trouvera des quantités aussi importantes de gaz et qui financera la construction des gazoducs nécessaires traversant les immenses territoires sibériens, depuis les gisements d’hydrocarbures russes jusqu’aux consommateurs chinois. D’après les calculs de Gazprom, le coût du projet s’avère impressionnant. La construction de la seule canalisation Russie-Chine traversant l’Altaï, longue de 3 000 km, coûtera 5 milliards de dollars. Le géant gazier a aussi d’autres engagements. Il projette d’investir 6 milliards de dollars dans la construction du Gazoduc nord-européen, d’une longueur et d’un débit analogues, qui reliera le Nord de la Russie à l’Allemagne. Il doit être mis en service à peu près à la même date, au début des années 2010.

Les autorités russes ne semblent pas gênées par des engagements aussi coûteux. Le président a déclaré avec assurance que le gaz serait acheminé en Chine suivant deux itinéraires : à l’Ouest via l’Altaï et à l’Est en contournant le lac Baïkal. Les deux systèmes de gazoducs auront chacun à peu près le même débit : jusqu’à 40 milliards de m3 de gaz par an. La Chine pourra satisfaire ses besoins en gaz tandis que la Russie aura la possibilité de conférer une nouvelle impulsion à son développement économique. Les experts estiment que grâce aux cours élevés du gaz Gazprom pourra amasser une trentaine de milliards de dollars d’ici cinq ans. Autant dire qu’il est parfaitement possible qu’à l’horizon de 2010 non seulement l’Europe mais également l’Asie dépendent du gaz russe.

A noter que les dernières négociations en Chine ne sont que l’une des étapes du développement des relations économiques et culturelles étroites entre les deux pays. Le président russe a été accompagné dans son voyage par de nombreux industriels et hommes d’affaires russes qui ont examiné avec leurs collègues chinois d’autres moyens de développer la coopération bilatérale. Par exemple les perspectives de la coopération mutuellement avantageuse dans la production de minerais polymétalliques dans la région du Baïkal. D’autre part Vladimir Poutine a donné le coup d’envoi de l’Année de la Russie en Chine. Ainsi, après le président et les hommes d’affaires russes, les scientifiques et les travailleurs de la culture sont attendus en Chine.

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