Le partenariat stratégique se cultive comme un jardin

Les Russes sont fermement convaincus que l’Inde est un partenaire stratégique naturel et fiable de leur pays.

Les intérêts nationaux des deux Etats coïncident ou pour le moins n’entrent pas en contradiction. Les considérations géopolitiques prédéterminent la nécessité du renforcement des relations bilatérales. Souvenons-nous que l’ouvrage antique indien Arthashastra soulignait à son époque que « le voisin de ton voisin est un ami ». Ce n’est donc pas un hasard si la Russie et l’Inde occupent des postions très proches sur les questions globales.

L’analyse de la fréquence des coïncidences des votes à l’Assemblée générale de l’ONU sur l’ensemble des problèmes politiques montre que la Russie et l’Inde votent souvent de la même façon et émettent pratiquement un avis unanime sur les problèmes de la sécurité internationale. Du point de vue objectif, s’agissant des pays du Nord, les deux Etats se fixent les mêmes objectifs. Ils rejettent l’idée du monde unipolaire qu’on cherche à leur imposer et jugent nécessaire de maintenir avec eux pour le moins de bonnes relations de travail. La Russie et l’Inde sont d’autre part objectivement intéressées à réduire le potentiel de conflit dans les relations entre le Nord et le Sud.

Les processus politiques en Asie du Sud affichent une ressemblance évidente avec les réalités postsoviétiques.

Elle provient a) de l’existence d’un Etat surpassant tous les autres pour les principales caractéristiques économiques, politiques, intellectuelles et militaro-stratégiques, b) de la communauté de l’historie des pays de la région, c) de la similitude des cultures et des civilisations, d) de l’aspiration des petits pays à renforcer leurs positions géopolitiques aux frais des puissances extérieures à la région, e) de la rupture des liens économiques au sein d’un complexe économique autrefois uni. Répétons, la position de l’Inde rappelle étonnamment celle de la Russie.

A noter également l’unité des tâches que la Russie et l’Inde se fixent dans le domaine des relations économiques extérieures. Les deux pays doivent intégrer l’économie mondiale et améliorer leur compétitivité, tout en protégeant leur propre production. La communauté d’objectifs de la Russie et de l’Inde résulte aussi bien de la place qu’elles occupent dans l’économie mondiale que de la dimension de leur territoire et de l’importance de leur population.

Le développement du partenariat des deux pays est favorisé par l’opinion publique russe et indienne. Les sondages montrent que la Russie reste l’un des pays les plus prestigieux et les plus amicaux pour les Indiens tout comme l’Inde pour les Russes. Les deux pays se sentent très solitaires depuis ces derniers temps. On comprend que dans ces conditions il leur importe grandement de rétablir la cordialité qui a toujours été propre aux relations soviéto-indiennes.

La coopération militaire s’avère extrêmement importante. Les commandes militaires passées par l’Inde, qui est l’un des principaux importateurs d’armements du monde, représentent 40% des exportations russes destinées aux pays en développement (sur ce terrain, on dit que la Russie s’est hissée au premier rang dans le monde, en laissant derrière elle les Etats-Unis).

Il y a lieu de rappeler aussi la proximité des approches que les deux pays ont adoptées pour s’attaquer aux problèmes fondamentaux du développement, ainsi que la communauté de leurs échelles de valeurs culturelles. Ces deux facteurs ont permis à nos deux pays de développer le dialogue dans la recherche de mécanismes et d’instruments de coopération positive entre différentes civilisations et de rapprochement des peuples et de leurs cultures dans les domaines les plus divers.

A noter que ce dialogue a été noué dans les temps les plus reculés. Il existe une hypothèse, parfaitement logique, selon laquelle certains de nos ancêtres auraient cohabité il y a plusieurs millénaires, probablement dans le Nord de la Russie, dans la zone arctique. Il y a longtemps que l’on a constaté l’étonnante proximité du sanscrit et des langues slaves (du point de vue du lexique et de la grammaire). Nos aïeuls se seraient séparés il y a au moins 3.500 ans, ce qui n’empêche pas les structures des valeurs culturelles des deux pays de continuer à se ressembler jusqu’à présent. Cette ressemblance se manifeste par exemple à travers la spiritualité propre à nos civilisations qui s’oppose au matérialisme, au pragmatisme et au consumérisme des pays industrialisés. Le service et la conscience sont deux idées qui traversent toute la culture russe. Ce sont des principes moraux fondamentaux de la civilisation russe. Idem pour la civilisation indienne. Tulsi Das écrivait que le sens de tous les textes religieux et poétiques se ramenait à ceci : « Faire du bien à autrui, il n’y a pas de loi supérieure ! »

Je voudrais signaler la tolérance relative des deux pays envers les cultures étrangères. Il est symptomatique qu’en Inde comme en Russie, même dans les conditions de la colonisation (essentiellement pacifique), aucun peuple n’a jamais été exterminé, à la différence de beaucoup d’autres civilisations. Nos deux pays n’ont connu d’épurations ethniques que lors des invasions de la civilisation occidentale : Alexandre le Grand a décimé les tribus malis dans le bas Pendjab. Les hordes nazies ont massacré les Juifs et les Tsiganes en Russie.

C’est la tolérance qui a fait de la Russie et de l’Inde deux pays multinationaux et multiconfessionnels, facteur qui rapproche les deux Etats. Malheureusement, il existe dans les deux pays des forces qui préconisent le séparatisme racial et religieux, d’où la nécessité pour la Russie et pour l’Inde d’adopter une approche commune du problème de l’« autodétermination », du terrorisme et du séparatisme, aussi bien dans leurs Etats respectifs que dans le monde. L’Inde s’en est toujours rendu compte et a soutenu pleinement et dans tous les cas sans exception les efforts déployés par le gouvernement russe pour rétablir l’ordre constitutionnel dans le pays. L’établissement de relations avec le monde islamique constitue actuellement une autre priorité pour les deux pays. Il leur importe de normaliser les relations avec cette partie du monde et de faire face aux extrémistes islamistes et aux tentatives de certaines forces de nous mettre à l’avant-garde de la lutte contre les Etats musulmans.

La proximité culturelle de la Russie et de l’Inde prédétermine l’énorme intérêt pour la culture du partenaire. Fait curieux : la littérature ancienne russe n’a pratiquement pas de sujets empruntés à l’Orient, sauf à des écrits indiens. La culture indienne a vivement attiré l’attention d’Alexandre Pouchkine tandis que l’historien Nikolaï Karamzine et le poète Vassili Joukovski ont traduit en russe les plus beaux joyaux de la littérature indienne. Cet intérêt a existé à toutes les époques dans les couches supérieures et inférieures de la société russe. A noter que les films indiens restent très populaires en Russie depuis un demi-siècle déjà.

En même temps, les relations bilatérales ne se développent pas sans problèmes dont le plus important est le programme nucléaire de l’Inde qui dope les ambitions nucléaires d’autres pays « prénucléaires », ce qui conduit à la destruction du système de sécurité mondial.

Certes, il est impensable que les armes nucléaires indiennes soient braquées sur la Russie, mais le Pakistan a eu les mains déliées et voilà que ses armes nucléaires, bien que dirigées actuellement sur son voisin du sud, présentent une menace sérieuse pour la Russie. Au Pakistan qui est l’un des principaux protecteurs de l’extrémisme islamique, on entend déclarer sans cesse, depuis un quart de siècle déjà, que l’arme nucléaire pakistanaise est une « arme musulmane ».

Bien des questions se posent au sujet des relations économiques.

Les liens économiques extérieurs des deux pays ne cessent de se réorienter vers le Nord. La Russie cède aux entreprises des pays industrialisés des contrats très importants de construction d’ouvrages industriels ou de modernisation d’usines construites par l’Union Soviétique. Le chiffre d’affaires des échanges commerciaux bilatéraux a chuté par rapport aux années 1980 et reste actuellement dans la fourchette de 1,2 à 1,8 milliard de dollars. Aujourd’hui, étant entendu que la première partie de l’accord sur le remboursement de la dette indienne envers l’URSS a été réalisée (avec cette dette la Russie achetait des marchandises indiennes pour 1 milliard de dollars environ par an), on a du mal à croire que le chiffre d’affaires pourrait augmenter.

A qui la faute ?

Les hommes d’affaires russes connaissent mal les réalités indiennes. De surcroît, l’Inde vient en tête du classement des pays quant au nombre d’enquêtes antidumping ordonnées à l’encontre de la Russie. Les industriels indiens ont pris l’habitude d’avoir affaire avec les structures soviétiques et n’ont pas encore de liens solides avec le jeune secteur privé russe. D’autre part, ils ne cessent de se heurter à la corruption et aux mafias en Russie.

La Russie a pratiquement arrêté toute publicité en Inde, si bien que les médias indiens relayent l’information négative sur notre pays circulant dans les pays industrialisés et déformant l’image de marque de la Russie. Le discrédit jeté sur la Russie n’est pas seulement dangereux du point de vue politique car il est aussi un des moyens d’écarter notre pays comme un concurrent économique de l’Occident.

Sans mener un effort quotidien dans toutes ces directions le « partenariat stratégique » de la Russie et de l’Inde proclamé par les leaders des deux pays restera une simple déclaration très peu différente du « dialogue stratégique » annoncé entre l’Inde et les Etats-Unis.

Sergueï Lounev, professeur à l’Institut des relations internationales de Moscou, maître de recherche à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de Russie.

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