Cuba commémorera lundi la mort d’Ernesto « Che » Guevara, le plus célèbre des compagnons d’armes de Fidel Castro, l’homme au béret frappé d’une étoile devenu l’icône de la lutte contre l’impérialisme américain et d’un peu toutes les rébellions contre l’ordre établi.
A la veille du 40e anniversaire de sa disparition, une cérémonie aura lieu sur la tombe où ont été transférés en 1997 les restes du « Che », au pied de l’immense statue de bronze du révolutionnaire, à Santa Clara, dans le centre de Cuba. Le frère de Fidel Castro, Raul, pourrait faire une apparition. Le Lider Maximo âgé de 81 ans qui lui a « provisoirement » cédé le pouvoir exécutif le 31 juillet 2006 poursuit sa convalescence à la suite d’une opération de chirurgie intestinale d’urgence.
Les 40 ans de la mort du « Che » devraient aussi être marqués en Bolivie : des admirateurs se rassemblent dans la jungle où il a été capturé par les soldats boliviens ainsi qu’à La Higuera, où il a été exécuté par balle le lendemain, le 9 octobre 1967. Une nouvelle statue du héros est en cours d’érection dans son Argentine natale, le Venezuela organise un festival d’art et de musique en son honneur. Et à Mexico, des étudiants peignent de gigantesques portraits du Che dans le métro.
Car Che Guevara continue d’inspirer ferveur et fureur dans le monde. « Pourquoi pensaient-ils qu’en le tuant, il cesserait d’exister en tant que combattant ? Aujourd’hui, il est partout, partout où il y a une juste cause à défendre », avait lancé Fidel Castro en 1997.
Aux yeux du président vénézuélien Hugo Chavez, le « Che » reste « un exemple » pour les jeunes gens d’Amérique latine qui se battent pour un « meilleur avenir ».
Qui ne connaît aujourd’hui la photo du « Che » réalisée par Alberto Korda en 1960 : cheveux au vent, le regard déterminé et portant un béret décoré d’une étoile, le révolutionnaire alimente un commerce florissant, et on le retrouve sur toutes sortes d’affiches, T-shirts et autres objets lui rendant hommage ou raillant ses idéaux.
Le général bolivien à la retraite qui l’a capturé, dépeint, lui, un autre Guevara dans ses derniers instants. Un homme triste, malade, affamé, vêtu de haillons et seul dans la jungle, qui a simplement laissé tomber son pistolet et s’est rendu sur ces paroles : « Ne tirez pas, je suis le Che ». Dans un entretien accordé jeudi à l’agence Associated Press, Gary Prado ne cache pas son amertume, reprochant au président bolivien Evo Morales de rendre hommage à Che Guevara plutôt qu’aux 55 soldats qui ont mis la révolution en échec dans le pays.
Fidel Castro affirme quant à lui que Guevara n’a été pris que parce que son arme fonctionnait mal. Selon Gary Prado, l’ordre n’est pas venu des agents de la CIA participant à l’opération mais du président bolivien, désireux d’éviter la publicité d’un procès.
Ceux qui l’ont côtoyé font le portrait d’un « Che » exigeant, avec lui-même comme avec les autres. « Il faisait toujours ce qu’il avait dit qu’il ferait », se souvient Alberto Granados, qui a traversé l’Amérique du Sud à moto avec le jeune Ernesto en 1952.
Les ennemis cubains du Che, qui vivent en exil, rappellent qu’une fois au pouvoir il a supervisé les tribunaux militaires et les exécutions de centaines de personnes liées à la dictature renversée de Fulgencio Batista.
A la fin du mois, un exilé cubain et ancien agent de la CIA Gustavo Villoldo, 71 ans, qui habite désormais en Floride, mettra en vente aux enchères aux Etats-Unis une mèche de cheveux qu’il affirme avoir prélevée sur la tête du rebelle mort en Bolivie. Reste à savoir qui l’achètera : des fans, ou des exilés soucieux d’empêcher la vénération d’une nouvelle relique ?
Eduardo Garcia
LA PAZ (Reuters)
Quarante ans après sa mort, Ernesto « Che » Guevara reste une icône en Amérique latine mais ses appels à l’insurrection armée paraissent datés dans une région qui a depuis longtemps embrassé la démocratie.
Une nouvelle génération de dirigeants socialistes est arrivée à maturité depuis la capture du guérillero d’origine argentine et son exécution le 9 octobre 1967.
Du Vénézuélien Hugo Chavez à l’Equatorien Rafael Correa, au Bolivien Evo Morales, tous rendent hommage au Che et saluent l’image romantique du hors-la-loi au béret étoilé.
Ils partagent certains objectifs du révolutionnaire, en voulant par exemple imposer un contrôle étatique sur les ressources pétrolières ou gazières de leurs pays.
Mais contrairement à Guevara, leur arrivée au pouvoir s’est effectuée pacifiquement, par les urnes. Le sous-continent a fortement changé en quarante ans, la plupart des dictatures militaires en place à l’époque du Che ont pris fin, ouvrant la voie à l’alternance démocratique.
« Dans les années 1960 et 1970, les gens ont pris les armes, avec raison, pour changer un système, un modèle, en quête de justice et d’égalité », soulignait récemment le président Evo Morales, interrogé par Reuters à propos de l’héritage du Che. « Mais l’époque a changé. »
Morales, le premier président d’origine indienne démocratiquement élu en Bolivie, a un portrait de Che Guevara dans son palais présidentiel de La Paz et évoque le révolutionnaire en des termes élogieux.
« Quarante ans après, le Che est toujours le symbole de la libération, de la souveraineté, de la dignité et par-dessus tout de la justice et de l’égalité », déclare-t-il.
TEE-SHIRTS
Le mythe a récemment été écorné par une biographie de l’écrivain cubain en exil Jacobo Machover, « La Face cachée du Che », où Guevara est décrit comme un tueur froid ayant supervisé des exécutions et présidé une commission de purification à La Havane après avoir aidé Fidel Castro à s’emparer du pouvoir à Cuba en 1959, aux dépens du dictateur Fulgencio Batista.
Dans la même veine, Veja, le magazine le plus lu du Brésil, a sorti un article ce mois-ci intitulé « Le Che, la farce du héros ».
En Equateur, le président Correa a bien chanté en public des chansons en hommage à Guevara mais déclare que son gouvernement est d’abord préoccupé par les problèmes actuels, loin des luttes des années 1960.
« Le Che est l’un des plus grands Latino-Américains de l’histoire, mais la nôtre est celle du socialisme du XXIe siècle », a-t-il dit à Reuters. « Nous ne croyons pas à la lutte des classes et au matérialisme dialectique. Nous sommes convaincus qu’il est possible d’apporter des changements profonds, radicaux, socialistes en s’appuyant sur les structures existantes et les moyens démocratiques. »
Même s’il n’inspire plus les aspirants à l’insurrection, Guevara reste un puissant symbole de l’opposition aux élites au pouvoir pour les jeunes générations.
« Je pense que sa position est intéressante, même si c’est dommage qu’il soit parti faire la révolution ailleurs que dans notre pays », lâche une étudiante argentine.
« Le visage le plus célèbre du monde » est imprimé sur des milliers de tee-shirts, de couvertures de magazines, de posters, jusqu’aux bikinis.
Un concert d’hommage est prévu à Santiago cette semaine et des centaines de personnes devraient se joindre à Evo Morales pour une cérémonie organisée sur les lieux où il fut exécuté.
Un rassemblement aura lieu aussi à Santa Clara, à Cuba, où Guevara gagna une bataille fameuse pendant la révolution castriste, et où sa dépouille a été inhumée.
Signe des temps, Fidel Castro, qui à 81 ans n’est plus apparu en public depuis 14 mois, ne devrait pas y assister.
Mes rencontres avec Che Guevara
Témoignage de l’ex-agent soviétique Nikolaï Leonov.
Che Guevara (Ernesto Rafael Guevara de la Serna, dit le Che) est mort il y a quarante ans, le 9 octobre 1967. Nikolaï Leonov, éminent agent soviétique des services secrets, historien et journaliste qui a fait la connaissance de Che Guevara il y a plus d’un demi-siècle, évoque ses rencontres avec cet homme légendaire.
Cela s’est passé en juin 1956 à Mexico où les révolutionnaires cubains s’apprêtaient, sous la direction de Fidel Castro, à partir pour Cuba sur le yacht Granma. Je suis passé chez mon ami Raul Castro avec qui j’avais traversé l’Atlantique en mai-juin 1953 à bord du paquebot italien Andrea Gritti. J’étais alors interprète stagiaire à l’ambassade soviétique. Ce jour-la, Raul était malade. Un homme assis près de son lit racontait des anecdotes pour le faire rire. C’était Che Guevara. Raul a dit en plaisantant que le Che était venu non pas pour essayer de guérir son camarade malade, mais parce qu’il avait appris qu’un colis de cigares était arrivé de Cuba et qu’il espérait bien en tirer sa part de bonheur. Raul a sorti un paquet de cigares qui se trouvait sous son lit et en a remis une douzaine à Che Guevara, dont les yeux pétillaient de joie.
A cette époque-là, les régimes de dictature militaire qui régnaient sur l’Amérique Latine défendaient les intérêts des monopoles américains et de leurs clans oligarchiques. Le Mexique restait l’unique parcelle de démocratie sur le continent où se précipitaient les émigrés de beaucoup de pays au fur et à mesure des échecs des tentatives visant à se débarrasser de telle ou telle marionnette américaine.
Che Guevara m’a demandé de lui procurer les meilleures oeuvres de la littérature soviétique : « Et l’acier fut trempé » de Nikolaï Ostrovski, « Tchapaïev » de Dmitri Fourmanov et le « Récit d’un homme véritable » de Boris Polevoï. Tout en promettant de satisfaire sa demande, je lui ai donné ma carte de visite pour qu’il puisse me trouver à l’ambassade. A peu près une semaine plus tard, un employé de service de l’ambassade m’a invité à passer dans la salle de réception des visiteurs où Che Guevara m’attendait. Je lui ai remis les livres. Le Che avait l’air préoccupé. Il m’a laissé entendre que des épreuves dangereuses les attendaient lui et ses camarades. Ensuite, nous ne nous sommes pas vus pendant trois ans et demi.
Une semaine après cette rencontre, la presse mexicaine a publié des informations faisant savoir que la police locale avait lancé, sous la pression du dictateur cubain Fulgencio Batista, des perquisitions et des arrestations parmi les émigrés cubains. L’un des journaux a mentionné qu’une carte de visite d’un employé de l’ambassade d’URSS avait été découverte à l’appartement de Che Guevara. Les Cubains ont été accusés de contacts avec Moscou, j’ai été convoqué par l’ambassadeur qui m’a accusé d’avoir entretenu des contacts « non autorisés » avec des représentants douteux des milieux d’émigrés. J’ai dû alors retourner dans ma patrie car j’avais violé les instructions reçues en n’informant personne de mes contacts avec des émigrés.
Nous sommes partis presque simultanément : en novembre 1956, les expéditionnaires du Granma avec à leur tête Fidel Castro se sont dirigés vers le littoral de Cuba et moi, vers Moscou, avec de mauvaises recommandations et l’interdiction de travailler au ministère des Affaires étrangères.
Notre rencontre suivante a eu lieu à Cuba où je suis arrivé en février 1960 en tant que traducteur d’Anastas Mikoïan, premier vice-président du Conseil des ministres de l’URSS. Les cadeaux ont été choisis suivant mes conseils, notamment pour Che Guevara : des pistolets Stetchkine et Margoline avec munitions. Nous nous sommes rencontrés dans une modeste maisonnette des officiers de la cité militaire « Columbia » où il vivait. Le Che a examiné les pistolets avec la curiosité d’un enfant et m’a pressé de questions sur l’URSS, ma vie privée, et l’attitude de Moscou envers la révolution cubaine.
Ma troisième, et dernière, rencontre avec Che Guevara a eu lieu à l’automne 1960, lorsqu’il m’a demandé d’être son interprète au cours de sa première visite à Moscou : Fidel Castro l’avait chargé de trouver des débouchés pour écouler 2 millions de tonnes de sucre à cause du blocus imposé par les Etats-Unis. Il a réussi à signer des accords sur la vente de 1.200.000 tonnes de sucre à l’URSS et à vendre les 800.000 tonnes restantes sur les marchés d’autres pays socialistes et de la Chine.
Cette fois, nous avons eu davantage la possibilité de parler à coeur ouvert. Le Che m’a même demandé d’organiser un dîner familial. La plupart des Soviétiques vivaient dans des appartements communautaires où il était impossible de recevoir. Nous avons trouvé à grand-peine un studio convenable dans le gratte-ciel du quai Kotelnitcheskaïa où vivait Alexandre Alexeïev, futur ambassadeur à Cuba qui connaissait bien Che Guevara. Nous avons décidé d’épater notre hôte avec de célèbres produits russes : caviar, saumon, esturgeon, etc. Mais, voyant tous ces mets délicieux sur la table, Che Guevara nous dit qu’il ne mangeait pas de poisson car cela lui provoquait des crises d’asthme. Comme il était tard dans la soirée, tous les magasins étaient déjà fermés, mais notre panique a disparu lorsque le Che a ouvert le réfrigérateur avec l’autorisation de la maîtresse de maison et y a découvert un morceau de saucisson à l’ail bon marché qu’il s’est mis à dévorer avec plaisir en disant : « Je n’ai rien mangé d’aussi délicieux au cours de mon séjour en URSS ! ».
A ce propos, les crises d’asthme dont il souffrait se sont atténuées à Moscou. L’air froid et plus sec que sous les tropiques était salutaire pour lui. Cela le rendait de bonne humeur.
Nous avons parlé du rôle de la personnalité et de la révolution. Il a déclaré qu’il n’était pas certain que la révolution cubaine supporte le blocus et les actes de subversion mais que même en cas d’évolutions tragiques, nous ne le verrions pas sur les listes de réfugiés politiques ayant trouvé asile dans les ambassades étrangères.
J’ai découvert de nombreux traits de caractère inconnus de Che Guevara. Il ne se pâmait pas devant les dirigeants soviétiques. La dignité, la noblesse et la modestie lui étaient propres comme une harmonie naturelle.
Le 7 novembre 1960, le Che a été invité à une parade sur la place Rouge. Puisqu’il était hôte du ministère du Commerce extérieur, il se tenait dans les tribunes de granit près du Mausolée. J’étais à côté de lui. Tout à coup, un employé de l’appareil du Comité central du PCUS (Parti communiste de l’URSS) nous a fait savoir, en haletant, que Nikita Khrouchtchev invitait Che Guevara à monter sur la tribune du Mausolée. Le Che a refusé, en estimant que celle-ci était destinée aux chefs de gouvernement ou aux leaders des partis frères. L’envoyé est parti, mais est revenu en transmettant cette fois l’ordre de monter à la tribune du Mausolée. Che Guevara a obéi, mais il n’était pas d’accord.
Peu après, je me suis rendu au Mexique où j’ai suivi l’activité de Che Guevara dans la presse et en écoutant les récits de nos amis communs. C’est là que j’ai appris la nouvelle de sa mort en Bolivie. Cette nouvelle tragique a bouleversé un grand nombre de personnes. Je l’étais également. Il était impossible de concevoir que l’humanité ait perdu l’un de ses fils, peut-être le plus intègre, noble et pur.
Propos recueillis par Iouri Ploutenko.
Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.