Le colonel Jules Yao Yao multiplie les accusations contre l’entourage du président Laurent Gbagbo, pépinière supposée des « escadrons de la mort ». Cet ancien porte-parole de l’armée dénonce par voie de presse les principaux auteurs d’assassinats politiques survenus depuis septembre 2002.
« L’ex-porte-parole des Forces de défense et de sécurité [FANCI] voudrait couler la refondation qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Depuis plus de trois semaines en effet, Jules Yao Yao trouble le sommeil du président Gbagbo et sa suite en déballant, au jour le jour, les pages sombres de leur gestion », constate le journal Dernière Heure.
Ahoussaou Jules Yao Yao, ancien officier habitué des plateaux de télévision de par sa fonction de porte-parole de l’armée, a été limogé en juin dernier en raison de propos contradictoires avec les thèses gouvernementales. Son passage à tabac par la garde présidentielle dans la nuit du 28 au 29 juin a semble-t-il provoqué son entrée en dissidence. « Yao Yao n’était pas un homme à frustrer », note Dernière Heure, relevant « qu’il y a toujours des esprits rebelles qui ne s’accommodent pas des falsifications de l’Histoire ». Yao Yao entend donc dénoncer un à un les responsables des « escadrons de la mort », chargés des basses œuvres de Laurent Gbagbo.
Sa « lettre ouverte au président, publiée le 16 août par Le Patriote, restera sans doute l’une des révélations majeures de la crise ivoirienne », avance le quotidien d’opposition. Non sans déférence à l’égard de son ex-responsable, Yao Yao écrit : « Avec votre permission, j’ai l’honneur de vous rendre compte qu’à la suite de l’appel que j’ai lancé à mes frères d’armes et aux populations en vue de neutraliser l’action malfaisante des escadrons de la mort [...] les informations ci-après m’ont été rapportées. » Suivent les noms des assassins présumés de l’ancien président Robert Gueï et de sa famille, du capitaine Fabien Coulibaly, du comédien Camara Yêrêfê, du dirigeant Emile Téhé et du Dr Benoît Dacoury.
Au total, Ahoussaou Jules Yao Yao livre les noms de neuf personnes qu’il accuse d’être impliquées dans divers assassinats à caractère politique. Et à une seule exception, « tous ceux mis en cause sont issus de votre entourage », lance le colonel au président Gbagbo. En ajoutant, candide : « Ces crimes de sang, commis vraisemblablement à votre insu, pourraient vous éclabousser. » Parmi les personnes mises en cause se trouvent Bruno Dogbo Blé, commandant de la garde républicaine, ainsi que le capitaine Seka Seka, l’aide de camp de la première dame du pays.
« Je voudrais souhaiter que vous autorisiez, dès maintenant, l’ouverture d’une enquête indépendante avec la participation de la commmunauté internationale, afin que votre honneur soit lavé », ajoute Yao Yao. En référence aux élections annoncées pour octobre 2005, le dissident estime que celles-ci « ne peuvent pas garantir le retour de la paix et de la concorde en Côte-d’Ivoire aussi longtemps que toutes les affaires de meurtre qui ont eu lieu depuis la transition militaire jusqu’à ce jour n’auront pas été élucidées ». Pour finir, il demande à Laurent Gbagbo de se retirer.
La visibilité médiatique du colonel a de quoi préoccuper les autorités ivoiriennes. Selon Dernière Heure, sa tête a été mise à prix pour « la bagatelle de 150 millions de francs CFA » [près de 230 000 euros]. « Une telle attitude de la part du pouvoir en place est un aveu implicite de son incapacité à réfuter la véracité des informations et thèses distillées. » Il est vrai que le dit pouvoir brille pour l’instant par son silence.
Seul l’éditorialiste du quotidien Notre Voie, un journal totalement acquis à Laurent Gbagbo, prend la défense du président, et n’hésite pas dénoncer Yao Yao comme un traître à la nation ivoirienne. « ’Le temps, c’est l’autre nom de Dieu’, a coutume de dire le président Ggagbo. [...] Si la guerre avait pris fin très tôt, qui aurait su que le porte-parole de l’armée était en réalité un agent de la France ? » La presse pro-Gbagbo accuse régulièrement les Français d’être responsables de tous les maux du pays.
Le journal Fraternité Matin, progouvernemental mais plus modéré que Notre Voie, se montre plutôt sceptique. « Dans les accusations qu’il formule contre le pouvoir, le lieutenant-colonel Yao Yao avait menacé de dénoncer les escadrons de la mort [...] Mais il aura laissé les partisans et adversaires du régime ivoirien sur leur faim. Car en fait de révélation, il n’en a rien été. Bien qu’ayant été au cœur du système, il n’en sait pas plus que le plus ordinaire des citoyens de ce pays. [...] Il n’a fait que ressusciter le rapport très controversé de la mission des Nations unies en Côte-d’Ivoire du 23 au 29 décembre 2002. »
Reste que « 200 familles endeuillées crient justice », comme le titre en une le journal d’opposition Le Patriote. Le collectif des parents et ayants droit des victimes des escadrons de la mort se réjouit de ces révélations. Son secrétaire général appelle désormais « la communauté internationale à prendre ses responsabilités », selon Le Patriote. Yao Yao, lui, a promis de lâcher prochainement « d’autres bombes ».
Courrier International