S’exprimant devant les élèves de l’Université de Moscou, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a reproché à l’Occident de se livrer à une concurrence peu scrupuleuse. Devant cet auditoire peu préoccupé par la déontologie politique, le ministre n’a pas jugé bon de dissimuler sa préoccupation face à ce qu’il appelle l’« idéologisation des relations internationales ». Sentant que les étudiants ne saisissaient pas le sens caché de cette formulation abstraite, Sergueï Lavrov a alors recouru au langage des négociateurs économiques. A propos des accusations de chantage au gaz émanant de l’Occident, le ministre a relevé sans détours : « Derrière elles il faut voir la volonté de l’Occident d’accéder aux ressources énergétiques russes sans rien donner en échange ».
Ce n’est pas un secret que Moscou, conscient qu’il est de son rôle de « superpuissance énergétique », se hâte de reconsidérer les principes régissant les rapports avec ceux qui consomment ses matières premières. Après la brusque hausse, en janvier dernier, du prix du gaz livré à l’Ukraine, il est devenu évident que le Kremlin était prêt à se résigner à de sérieux dommages politiques pour préserver ses intérêts économiques même à l’égard des proches voisins. A l’époque un compromis sur le prix était rapidement intervenu avec Kiev, et ici les pressions exercées sur l’Ukraine par les consommateurs occidentaux de gaz russe n’avaient pas été sans effet.
On peut dire, sans grand risque de se tromper, que Moscou entend aussi soulever la question du prix avec la Biélorussie également. Sergueï Lavrov ne pensait peut-être pas à Minsk en évoquant la nécessité de « donner quelque chose en échange », cependant il est patent que Gazprom n’est nullement satisfait de la position de Minsk en ce qui concerne les pipelines. La Biélorussie cherche à limiter le rôle du monopolisateur russe des exportations dans la gestion des pipelines traversant son territoire, ce qui a pour effet d’irriter Moscou où l’on parle déjà ouvertement de la nécessité de revoir - à la hausse, bien évidemment - les prix du gaz pour la Biélorussie.

Cette dureté du dialogue énergétique du Kremlin avec ses voisins a soulevé en Occident une vague d’accusations selon lesquelles la Russie s’apprêterait au nom de ses ambitions politiques à faire chanter l’Europe. Il semblerait que dans certaines capitales européennes les nouvelles réalités économiques aient remis au goût du jour le lexique qui était en usage à l’époque de la guerre froide et que l’on croyait bel et bien enterré.
On ne saurait ne pas admettre que le désir de la Russie de diversifier sa politique énergétique, la rigueur de son ton et de ses démarches inquiètent les analystes occidentaux. Effectivement, quand le patron de Gazprom, Alexeï Miller évoque de nouveaux marchés gaziers potentiels en Asie-Pacifique et en Amérique du Nord, cela soulève quelques inquiétudes dans les capitales européennes. Gazprom entend prochainement signer un contrat avec la Chine, il envisage sérieusement des livraisons de gaz naturel liquéfié aux Etats-Unis. Voilà en quoi consistent les réalités nouvelles qui doivent être interprétées et surtout pas donner naissance à des suspicions de chantage économique. Alexeï Miller affirme que « la Russie est pleinement à même de remplir ses engagements en Europe... tout en développant la coopération avec les compagnies de la région Asie-Pacifique ».
L’intensité des travaux sur le chantier du gazoduc Nord-Europe atteste que ces propos ne relèvent aucunement de la rhétorique. Cette conduite connectera directement le système pipelinier de Gazprom sur le réseau de transport de gaz de l’Europe. « C’est là notre apport concret et substantiel à la sécurité énergétique des pays européens », souligne Alexeï Miller.
Si l’on ajoute à cela les très sérieuses ambitions de Gazprom concernant la création d’un nouvel axe de transport vers l’Europe via la Turquie, le gazoduc Blue Stream, les propos sur la réorientation des exportations de gaz russe exclusivement vers l’Est perdent tout leur sens.
Cependant, le fait que par ses exportations croissantes de gaz la Russie rend l’Europe de plus en plus dépendante d’elle suscite lui aussi des craintes en Occident. Des craintes qui d’ailleurs remontent au début des années 1980 du siècle dernier, lorsque le gazoduc Ourengoï-Pomary-Oujgorod était en chantier. C’est à cette époque qu’avait été énoncée la thèse de l’inacceptabilité de la dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. Cependant, au cours des vingt années qui se sont écoulées depuis la Russie n’a jamais fourni une occasion de douter de la sûreté de ses livraisons. Ce qui s’explique par son souci de préserver sa réputation de fournisseur fiable ainsi que par plusieurs raisons objectives. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la Russie n’est pas moins dépendante des consommateurs occidentaux que ceux-ci le sont d’elle. Dans une mesure décisive la situation économique de la Russie dépend des exportations d’hydrocarbures, aussi on imagine mal que Moscou puisse se permettre de faire chanter l’Europe.

D’une manière générale, lorsque l’on parle de chantage politique, ce n’est que du pur bluff. Personne n’est à même d’expliquer de manière convaincante ce que pourrait être ce chantage à l’égard des démocraties européennes. La réaction serait approximativement la même que celle de Moscou face aux exigences de l’Occident d’appliquer les standards démocratiques en vigueur en Europe. Même à l’époque de la guerre froide les rapports commerciaux de l’Union soviétique avec les pays européens se développaient indépendamment des tendances politiques. C’est pourquoi il est difficile de ne pas être d’accord avec le ministre russe des Affaires étrangères quand il déclare aux étudiants que « les aspects qui nous unissent à l’Occident sont bien plus nombreux que ceux qui nous en séparent ».
Nouvelle victoire pour Gazprom dans la lutte pour le marché européen

Paris a accordé à Gazprom l’accès à ses consommateurs finaux. Les responsables de Gazprom et de Gaz de France (GDF) ont prorogé mardi soir, à Moscou, le contrat de livraisons de gaz russe de 2012 à 2030. Les experts qualifient les ententes intervenues de victoire intermédiaire du monopole du gaz russe dans sa grande bataille pour les consommateurs européens.
GDF achètera 12 milliards de m3 de gaz. A partir d’octobre 2007, Gazprom pourra vendre environ 1,5 milliard de m3 de gaz directement aux consommateurs finaux. Conformément au contrat, la France recevra également par an 2,5 milliards de m3 de gaz acheminé par le gazoduc Nord Stream à partir de 2010.
Gazprom a déjà conclu en novembre un accord analogue avec la compagnie italienne Eni, prorogeant le contrat de livraison de gaz jusqu’à 2035. Qui plus est, à partir de l’année prochaine, Gazprom pourra vendre du gaz en Italie aux consommateurs finaux et, vers 2010, le volume des ventes atteindra 3 milliards de m3 de gaz par an.
« Par rapport au prix européen moyen de 250 à 260 dollars les 1.000 m3, la prime minimale que recevra le consortium russe en accédant directement aux consommateurs sera de 100%, estime Alexandre Razouvaïev, chef du service analytique de la société financière Megatrustoïl, car le prix du gaz livré aux consommateurs finaux atteint dans certains pays d’Europe 600 à 700 dollars ».
Selon Jean-François Cirelli, PDG de GDF, Gazprom pourra participer à l’achat d’actifs de la compagnie unifiée Gaz de France - Suez. Le processus de fusion des deux grands opérateurs du marché français du gaz entre dans sa phase active. Sur décision de la Commission européenne, les deux compagnies devront se débarrasser de leurs filiales en Belgique.
Commentant la proposition de Jean François Cirelli, le patron de Gazprom Alexeï Miller a fait remarquer que ce projet se trouvait, pour l’instant, en marge de l’accord de prorogation du contrat. « Le temps montrera la façon dont nous coopérerons sur d’autres projets », a souligné le numéro un du géant gazier.
De l’avis des experts, le scénario selon lequel Gazprom recevra aussi bien des actifs énergétiques qu’un accès plus ample au marché européen devient de plus en plus probable. « En échange, les compagnies occidentales obtiendront, en fin de compte, 49% des participations à l’exploitation du gisement de Chtokman », estime Alexandre Razouvaïev. Ce n’est qu’une question de temps".
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On a appris cette semaine que Gazprom prétendait à l’acquisition de plusieurs actifs énergétiques français. Deux grandes sociétés - Gaz de France et Suez - envisagent un gigantesque projet de fusion. La Commission européenne les a obligées, pour éviter l’apparition d’un monopole, à vendre, avant la transaction, une partie de leurs actifs, dont des réseaux de distribution de gaz, à un tiers qui pourrait bien être Gazprom.
L’acquisition d’actifs français ne sera cependant possible qu’après la clôture de la transaction entre Gaz de France et Suez, différée par la justice française qui a décidé que les sociétés avaient besoin de temps pour prendre connaissance des conditions du contrat. De ce fait, le vote des actionnaires sur la transaction pourrait coïncider avec la phase active de la campagne présidentielle en France. La candidate socialiste à la présidence, Ségolène Royal, a déjà promis de renationaliser Gaz de France si elle était élue.
L’affaire gigantesque Gaz de France - Suez n’est qu’un aspect du processus d’agrandissement des sociétés énergétiques européennes déclenché en raison de la libéralisation et la dérégulation définitives du marché de l’énergie communautaire à partir de l’été 2007. La demande d’actifs énergétiques s’accroît chaque jour et Gazprom aura beaucoup de mal à s’adjuger une part sur ce marché : les autorités nationales préfèrent voir les sociétés énergétiques entre les mains d’hommes d’affaires nationaux.
Gazprom s’était déjà informé du prix de Centrica, ce qui avait provoqué l’indignation des parlementaires britanniques qui avaient promis de barrer la route à Gazprom par des moyens législatifs. Le projet avait échoué. En revanche, les partenaires allemands du géant gazier russe dans le projet de Gazoduc Nord-Européen (E.On et BASF) ont consenti à céder certains de leurs actifs en échange d’une participation dans le gisement Ioujno-Rousskoïé qui alimentera le futur gazoduc sous-marin. BASF a porté la participation de Gazprom dans leur coentreprise Wingas à 50% moins une action en échange de 25% plus une action dans le gisement Iounjo-Rousskoïé, tandis que E.On a obtenu une semblable participation dans le même gisement contre une partie de ses actifs hongrois. Gazprom est actuellement en négociations avec le groupe pétrolier italien Eni.
Le géant gazier russe a prolongé en novembre et décembre les contrats de livraison de gaz avec les Italiens et les Français. Avec Eni, le contrat a été reconduit jusqu’en 2035 en échange du droit de vendre directement à partir de 2007 à des consommateurs italiens jusqu’à 3 milliards de m3 par an. Avec Gaz de France, le contrat a été prorogé jusqu’en 2030 et Gazprom obtient le droit de livrer directement aux consommateurs français jusqu’à 1,5 milliard de m3 par an à partir d’octobre 2007. Comparées aux quantités de gaz globales, ces livraisons directes ne sont pas importantes et, qui plus est, ne sont pas garanties par des actifs dans les réseaux de distribution, ce que voudrait pourtant Gazprom.
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