La professionnalisation de l’armée française : conséquences sur l’autorité
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Les armées ont changé, et c’est un paradoxe, pour une institution dont la pérennité est garantie par des logiques d’action prévisibles et continues.
Sébastien JAKUBOWSKI est enseignant-chercheur en sociologie à l’Université des sciences et technologies de Lille. Il est membre du Clersé et de l’Ifrési. Son travail de thèse, dont est issu cet ouvrage, a été récompensé par deux prix de thèse : le prix scientifique de la Délégation générale pour l’armement (ministère de la Défense, année 2005) et le premier prix de thèse de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN, année 2006).
Les armées françaises ont changé. Ce changement est surprenant pour une institution dont la pérennité est garantie par des logiques d’action prévisibles et continues. La professionnalisation des armées, dont la décision est intervenue en 1996, offre une occasion de s’interroger sur les processus de transformation des institutions d’Etat et d’étudier les rapports à l’autorité dans une institution où la hiérarchie est centrale. Pour ce faire, cet ouvrage analyse de façon dialectique la tension, mise à jour par le processus de transformation, qui existe entre les concepts d’institution et d’organisation.
A l’aide d’entretiens et d’observations dans plusieurs régiments de l’armée de terre, la recherche opérée par l’auteur met en avant une adaptation du commandement qui tend à converger vers un modèle plus organisationnel. Or, jusqu’ici, la sociologie des organisations utilise de façon confondue les deux termes sans distinguer les types de rationalités et d’autorité auxquels ces termes renvoient. L’exemple de l’autorité dans l’armée de terre rend compte des implications de la transformation sur l’exercice du commandement militaire. Pour ce faire, cet ouvrage nous fait pénétrer dans l’enceinte même des casernes militaires pour faire découvrir au lecteur le fonctionnement quotidien de l’organisation du travail.
Résumé d’ouvrage
Les armées ont changé, et c’est un paradoxe, pour une institution dont la pérennité est garantie par des logiques d’action prévisibles et continues. La professionnalisation des armées françaises, intervenue en 1996, offre une occasion de s’interroger sur les processus de transformation des institutions publiques et d’étudier les rapports à l’autorité dans une institution où la hiérarchie est centrale. La question du changement social des institutions d’Etat, et donc des armées, se pose, en effet, avec une acuité tout à fait nette. Trois raisons peuvent être évoquées.
La première fait état du diagnostic de changements profonds qui affectent les Etats occidentaux compte tenu des nouvelles légitimités européennes ou de regroupement des Etats ; du processus de décentralisation des compétences publiques ; de la mondialisation des échanges économiques, matériels et humains ; des exigences croissantes des citoyens en termes de droits et de qualité de l’action publique ; des formes de protestation judiciaire. Ces éléments participent de l’idée selon laquelle il s’avère aujourd’hui nécessaire de repenser le rôle de l’Etat (qui tend à se retirer), de son organisation, de ses modalités mêmes de fonctionnement ; c’est-à-dire de sa rationalité.
La seconde raison est la manifestation, par la professionnalisation des armées, de l’espoir de corriger les défaillances de l’armée de conscription illustrées lors de la guerre du Golfe, de rationaliser les dépenses publiques militaires tout en tenant compte des principes d’une lecture multipolaire des relations internationales.
La troisième concerne l’érosion, voire la crise de légitimité, des rapports d’autorité que certains auteurs, comme François Dubet ou Alain Renaut, remarquent. L’ouvrage postule que l’autorité est fondatrice de tout système organisationnel, dans la filiation des travaux de François Bourricaud. Dès lors, le processus de changement affecte les relations d’autorité et les raisons du consentement des individus. Il est alors question de la gouvernance des organisations et de la construction de l’action collective.
A la suite des travaux contemporains sur les institutions et sur leur transformation, cet ouvrage défend la thèse selon laquelle il s’avère aujourd’hui nécessaire de distinguer, de nouveau, les concepts d’institution et d’organisation afin de révéler les dynamiques du changement et de comprendre cette réalité sociale. Des auteurs, comme Jean-Gustave Padioleau, défendent, en effet, l’idée d’une décomposition conceptuelle puisque le changement révèle le spectre de l’organisation qui pose problème et prend le pas sur l’institution. Or, jusqu’ici, la sociologie des organisations utilise de façon confondue les deux termes sans distinguer les types de rationalités et d’autorité auxquels ces termes renvoient. Mais, en se transformant, cette réalité sociale produit des points de vue contradictoires. Le passage de l’un à l’autre des modèles est analysé de façon dialectique en raison de la coexistence de deux sphères de référence au sein du même univers social. Or, la dialectique est ce qui permet à la fois de concourir à un rapprochement avec la théorie hégélienne de l’Etat et de procéder au diagnostic d’une dynamique de changement à dimension historique, construite comme un modèle d’analyse synchronique.
L’ouvrage s’organise alors en trois temps principaux. Le premier montre la persistance de pratiques institutionnelles et la continuité de rapports d’autorité plus traditionnels. Le second moment fait émerger les mécanismes d’une certaine désinstitutionnalisation des armées sous les effets croisés de la politique publique et des blocages internes. Le troisième temps consacre l’avènement relatif de l’organisation par l’intermédiaire de nouvelles pratiques de commandement et par des dysfonctionnements dans l’organisation du travail.
Sur le plan méthodologique, l’ouvrage repose sur une enquête empirique menée dans l’armée de terre française. Selon des hypothèses de travail, plusieurs unités ont été choisies puis investies : un régiment d’infanterie, un état-major décentralisé, un régiment de chars de combat et un régiment parachutiste, celui des forces spéciales françaises. Quatre-vingt-dix-huit entretiens ont été conduits dans ces unités. Les personnels militaires ont été choisis selon des variables discriminantes et ponctionnés suivant les grappes hiérarchiques de l’organisation en question. Les entretiens ont été complétés par des questionnaires qualitatifs de fin d’entretien et par des situations d’observation in situ.
Cette recherche met ainsi à jour une adaptation de l’exercice du commandement militaire qui tend à converger vers un modèle plus managérial ou plus industriel pour reprendre l’idée de Charles C. Moskos. La professionnalisation des armées se traduit par une “technicisation” et une spécialisation des métiers militaires. Cette standardisation des savoirs brouille les cartes d’une lecture traditionnelle des métiers militaires jusqu’ici déterminés suivant le principe de la polyvalence et de l’interchangeabilité. En outre, ceci produit de la mise en concurrence des savoirs et aboutit à une reconnaissance organisationnelle des individus par les compétences qu’ils ont acquises. Dès lors, les relations sociales et professionnelles ne peuvent plus faire l’impasse sur l’individu. D’une part, la modification des règles de gestion du personnel militaire conduit à cette personnalisation. D’autre part, la volonté des individus de comprendre ou d’être associés aux décisions produit un commandement plus “participatif” et plus explicatif. La contractualisation généralisée des militaires concourt bien en cette direction. Deux groupes d’acteurs sont alors en tension au sein des armées. D’un côté, les “institués” ; de l’autre, les “organisés”. Les premiers manifestent une adhésion puissante aux valeurs de l’institution. Ils s’avèrent être très critiques à l’égard du recrutement, du manque de moyens et de l’évolution de leur armée. Les seconds ont une ancienneté généralement plus faible. Ils sont très critiques à l’égard des rituels militaires qui leur font perdre du temps, très nuancés sur le mode de socialisation et de commandement qui leur donnent le sentiment d’une infantilisation voire d’un traitement irrespectueux. Ils manifestent une démotivation certaine en raison des sacrifices qu’occasionne le service des armes sur leur vie personnelle et remettent en cause la légitimité de l’autorité du supérieur lorsque celle-ci ne repose pas sur des compétences.
En conséquence, l’autorité ne s’exerce plus à l’identique. Sur le plan juridique, il s’opère une mise en conformité progressive avec l’ensemble de la fonction publique. Sur le plan de la doctrine, les armées, de façon “schizophrénique”, développent l’idée d’une libéralisation des contraintes pesant sur les subordonnés. Sur le plan des pratiques, l’intégration de militaires volontaires rend plus âpre l’automaticité de la discipline. La négociation des rapports sociaux et les marchandages locaux succèdent aux formes d’assujettissement. La nature du lien social (du type communautaire au type transactionnel) s’en trouve modifiée.
Les analyses comparatives, interarmes, de cet ouvrage peuvent tout à fait être étendues à d’autres armées, y compris étrangères, ou à des organisations publiques, notamment industrielles.
TABLE DES MATIERES
1. Le changement dans les armées et la problématique de l’autorité
2. La transformation des institutions d’Etat en question
3. Un lien dialectique entre institution et organisation
4. L’architecture de l’ouvrage
CHAPITRE 1. MISE EN INTERROGA TION DE LA PERTINENCE D’UNE LECTURE INSTITUTIONNELLE DES ARMEES : DE L’INSTITUTION A L’ORGANISATION
1. L’institution : un univers, une organisation et une doctrine
2. De la tension entre institution et organisation
3. Quel avenir, quel devenir pour les institutions ? Les organisations ?
PREMIÈRE PARTIE. UNE INSTITUTION OÙ L’AUTORITÉ EST FONDÉE PAR LES TRADITIONS ET LES PRATIQUES
CHAPITRE 2. UN RAPPORT INSTITUTIONNEL A L’AUTORITE HERITE DE L’HISTOIRE ET MEDIATISE PAR UN DISCOURS AXIOLOGIQUE
1. La centralité de la théorie de l’autorité dans les institutions
2. Le commandement dit « traditionnel »
3. Une doctrine de commandement qui insiste sur les valeurs de l’institution
CHAPITRE 3. UNE INSTITUTION NORMALISEE, SOCIALISANTE ET CONTRAIGNANTE
1. Une organisation normalisée qui fait référence à la communauté
2. Une socialisation singulière et totale ?
3. Une institution totale
DEUXIÈME PARTIE : LES INDICES, D’UNE DÉSINSTITUTIONNALISATION CHAPITRE 4. UNE INSTITUTION QUI SE BLOQUE
1. Un rapport de force constant entre les « traditionnels » et les « modernes » ou entre les « institués » et les « organisés »
2. Une organisation du travail qui se bloque
CHAPITRE 5. LOGIQUES DE DIFFERENCIATION : COMMANDEMENT ET IDENTITE PROFESSIONNELLE DANS LES UNITES
1. Des exercices du commandement typés selon le type d’action
2. Des identités professionnelles militaires différenciées
3. L’instrumentalisation en question
TROISIÈME PARTIE. UNE ORGANISATION SUR UN FOND INSTITUTIONNEL RECOMPOSÉ CHAPITRE 6. UNE MODIFICATION DU RAPPORT A L’AUTORITE ENTRE POUVOIR, MANAGEMENT ET INSPIRATIONS CIVILES
1. L’émergence de l’organisation ou la victoire du pouvoir sur l’autorité
2. Un management moderne tourné vers les recrues
CHAPITRE 7. UNE ORGANISATION QUI SE DEVOILE
1. Une organisation du travail défaillante
2. La profession en question
3. Une appartenance séquentielle et séquencée à l’organisation : passage du collectif au transactionnel
CONCLUSION GENERALE
1. L’autorité face à la dualité
2. Quelle dialectique entre institution et organisation ?
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Reneabel 17 mai 14:39
Un point qui devra bien être abordé un jour : l’armée (autrefois, force de la nation) défendait, en toutes occasions, le drapeau de la nation. Mais si la nation disparaît : les forces armées sont un corps de supplétifs placé sous commandement suprême non-national (OTAN). Personne ne voudrait mourir pour le drapeau , ni de l’Europe, ni de l’OTAN. Dès lors : pourquoi payer pour une force supplétive ?
Il me semble que le malaise de l’armée procède d’un autre malaise : l’absence d’une Europe européenne (laquelle est sans défense et sans diplomatie). Cette Europe (ce grand marché aux frontières floues) ne mérite guère d’être défendue. Qui donc voudrait mourir pour elle ? Et comment pourrait vivre ce que personne n’a envie de défendre ? -
toubib 21 novembre 2008 10:42
Vos réactions reflettent parfaitement l’objet de l’étude menée par ce chercheur en sciences sociales. Vos sentiments sont légitimes et partagés, mais pas en rapport avec le contenu de son bouquin. Il fait une analyse intellectuelle et multiréférencée sur la structure de l’institution et ses paradoxes, bloquages, inertie, qui aboutissent aux situations ubuesques que nous arrivons à vivre au quotidien.
Le militaire, s’il évolue désormais sur une logique compétences, cette dernière reste toujours la guerre (même si elle est mise au service de la paix). Le métier du militaire c’est le métier des armes (au sens large). Qu’est qui différencie un métier d’une profession ? Un ordre ex : ordre des médecins, des avocats etc...Vous avez vu ça dans l’armée ? Non bien sûr, nous avons donc une construction qui se fait sur un postulat qui n’existe pas, et vous dites que vous avez des problèmes ? Je ne vois vraiment pas d’où cela peut venir ? Ce genre d’ouvrage est tout à fait salutaire pour notre chère institution militaire, mais compte tenu que, comme toute les grandes institutions de la République, elle est dirrigée par des politiques et des responsables qui sortent du même moule (sociologique, idéologique, grandes écoles...) il n’y a que très peu de chance que ça change.
Le langage populaire avait retenu une expression : l’armée de bourbaki, et ben on en est plus qu’à un godillot !
Allez, chantons "Allons enfants de la patrie....." -
bob 3 novembre 2008 16:47
le cuirassier :
C’est scandaleux.
Et quand les gros problemes vont se pointer, les militaires vont encore etre traités d’incompétents par les politiques.C’est pas suffisant qu’ils risquent leur vie pour le drapeau.
Non.
Il faut qu’en plus, ils soient sous équipés, que la flotte soit quasi imbuvable et que leurs supérieurs ne prennent le temps de les considérer qu’au travers d’un bignou.Bienvenu dans la vie point com.
Et merci d’avoir participé. -
le cuirassier... 2 novembre 2008 09:58
la realité c’est 20 000 jours de congés maladies dans mon régiment de 1500 militaires,que l’épreuve décentralisée de tir des COVAPI (PA modèle antidélluvien de 1950 pour les cadres et FAMAS pour les mecs) est annulée depuis 2 ans car il n’y a pas de munitions, que j’ai des pilotes leclerc avec en 3 ans d’armées(2 et demi sur ce véhicule)avec 20 minutes de pratique réelle, que seuls les civils du régiment ont de l’eau correcte : les syndicats à juste titre ont obtenu les fontaines à eau refusées à tout le personnel militaire alors que la qualité de l’eau du robinet est minable.Sinon ont fait des cérémonies pour un Colonel absent qui met tout le monde au garde à vous par...téléphone portable !!!!
Mais ne vous inquiétez pas, la section équestre fonctionne tres bien, avec des tenues élégantes...De plus, faire de l"équitation permet d’apprendre à commander les hommes (enseignement de Saumur...).
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le cuirassier... 2 novembre 2008 09:57
la realité c’est 20 000 jours de congés maladies dans mon régiment de 1500 militaires,que l’épreuve décentralisée de tir des COVAPI (PA modèle antidélluvien de 1950 pour les cadres et FAMAS pour les mecs) est annulée depuis 2 ans car il n’y a pas de munitions, que j’ai des pilotes leclerc avec en 3 ans d’armées(2 et demi sur ce véhicule)avec 20 minutes de pratique réelle, que seuls les civils du régiment ont de l’eau correcte : les syndicats à juste titre ont obtenu les fontaines à eau refusées à tout le personnel militaire alors que la qualité de l’eau du robinet est minable.Sinon ont fait des cérémonies pour un Colonel absent qui met tout le monde au garde à vous par...téléphone portable !!!!
Mais ne vous inquiétez pas, la section équestre fonctionne tres bien, avec des tenues élégantes...De plus, faire de l"équitation permet d’apprendre à commander les hommes (enseignement de Saumur...).
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