La crise du renseignement américain - La CIA malade de sa politisation

publié le mardi 18 mars 2008

La maladie dont souffre la CIA ne date pas d’hier. Des crises internes la rongent régulièrement en même temps qu’émergent des boutons de fièvre individuels qui sont le signal d’un malaise devenu permanent. L’attestent la parution d’un ouvrage de George Tenet, qui fut son directeur de 1997 à sa démission en juin 2004, et la réaction d’anciens de l’Agence qui trouvent son geste un peu tardif et plus encore son livre : At the center of the storm (Au cœur de la tempête). Selon eux, Tenet y contourne les réalités de la période qui, en 2003, a jeté les États-Unis dans un interminable conflit en Irak.


Par Pierre de Villemarest


Tenet souligne qu’il « n’y a jamais eu dans l’administration de débat sérieux sur l’imminence de la menace irakienne, mais en revanche des pressions constantes des néo-conservateurs pour frapper Bagdad ! » Vrai, mais ce n’est là qu’une demi-vérité. Il ne dit pas qu’une coterie politique s’est nichée dans certains postes clefs de l’Administration américaine, afin de dicter une stratégie simpliste, réduite à l’idée que la puissance militaire américaine devait en permanence faire corps avec celle d’Israël et, qu’une fois détruit le pouvoir de Saddam Hussein, la démocratie règnerait en Irak, et s’étendrait à tous les États musulmans du Moyen et du Proche-Orient.

Cette conviction – développée par Richard Perle, alors considéré comme le stratège du Pentagone, et ses amis Paul Wolfowitz, Secrétaire d’État adjoint à la Défense, et Douglas Feith, sous-secrétaire d’État au même ministère, membre en outre du Conseil national de Sécurité – s’inspirait à la fois de l’Institut d’Études du Moyen-Orient, dirigé par des penseurs issus de la communauté juive américaine et par l’AIPAC, association pour l’Amitié et la Coopération avec Israël (dont l’hebdomadaire en France, L’Actualité juive, dit qu’elle est « incontournable »).

Or ces « lobbies » ne représentent guère l’opinion de la majorité de la communauté juive, ni aux États-Unis ni dans le monde. En outre, pour étayer leur doctrine, ils ont eu à plusieurs reprises recours à l’espionnage en faveur d’Israël contre leur propre allié américain, ce qui a choqué l’opinion. Des amitiés au sein de l’AIPAC, servaient de relais vers le Mossad ou les renseignements militaires israéliens, ce qui prouvait que les très hauts fonctionnaires qui entouraient le président Bush, et qui se prêtaient à ce jeu, faisaient passer leur idéologie et leurs amitiés personnelles avant la vérité et les intérêts de l’État, donc « politisaient » le Renseignement. Le démontre le déferlement des protestations d’anciens et actuels officiers de la CIA à l’égard de la thèse développée par Tenet, qui a tardivement démissionné de ses fonctions, mais sans expliciter les raisons de son geste. Écoutons un ancien de la CIA, Larry Johnson, sur CNN :

« Par votre silence [jusqu’en 2004] vous avez trahi les officiers de la CIA, qui réfutaient clairement la prétendue menace qu’incarnait Saddam Hussein. Vous avez trahi les analystes de la CIA qui se dressaient contre les pressions exercées par le vice-président Cheney, Donald Rumsfeld et les néo-conservateurs… »

Michel Sheur, ancien de la CIA pour l’Orient arabe, affirme de son côté que si Tenet avait démissionné dès 2003, en expliquant son geste, « le cours de l’Histoire en eut été changé », face aux manipulations des faits par Douglas Feith et ses seconds.

Une CIA-bis contre la CIA

Il faut rappeler ici que, pour contrer l’opposition de la CIA au déclenchement du conflit contre l’Irak, Feith et ses amis avaient monté en toute illégalité au sein du Pentagone une cellule de renseignement (j’en avais dénoncé l’existence et les activités dans mes chroniques radio et dans la Lette d’Information). L’OSP, la cellule en question, enquêtait sur les talons de la CIA, ajoutant dans ses propres rapports directement transmis à la Maison-Blanche des informations fabriquées en grande partie par l’Irakien Ahmed Chalabi, exilé et douteux homme d’affaires. Ainsi la possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive et d’un arsenal chimique.

Dès décembre 2002, j’avais dénoncé ces faux qui tendaient à pousser Bush à entrer en guerre, suivant les conseils du trio Perle-Wolfowitz-Feith. Les deux premiers ont démissionné de leurs fonctions une fois l’armée américaine enlisée en Irak.

Ils se sont recyclés dans des postes civils plus tranquilles (par exemple à la Banque Mondiale), en arguant que si l’échec américain était patent en Irak, la faute en incombait aux militaires qui n’avaient pas su appliquer leurs plans. Tenus par leur devoir de réserve, les officiers du Haut Commandement se sont tus. Ils ont attendu mutations ou retraites pour enfin parler. Un peu tard, comme Tenet et comme d’autres, qui savaient pourquoi des guerres comme celles du Vietnam avaient été perdues, car une minorité de responsables servait les « libéraux » du CFR ou de ses filiales avant les intérêts des États-Unis.

L’évidence d’une politisation constante depuis 1943

On ne peut pas ne pas évoquer dans le domaine de la politique ouverte ou secrète des États-Unis le rôle du Conseil aux Relations Étrangères, le CFR, puissant organisme depuis qu’en 1940 le président de F.D. Roosevelt a fait entrer ses experts dans l’Administration, jusqu’à considérer qu’aucun poste ne pouvait être attribué que son titulaire ne soit membre de ce club de pensée élitiste. Ainsi en a-t-il été des Secrétaires au Trésor, au Département d’État, à la Défense, etc. Si le CFR ne comptait que 200 à 300 affiliés en 1940, il atteignait en 2006 plus de 4.235 initiés… pour plus d’un tiers placés à des postes de responsabilités auprès du président, ou qui, hors gouvernement, gèrent soit les Commissions majeures du Sénat et de la Chambre des Représentants, soit le destin des multinationales et groupes d’affaires dont le budget total dépasse celui de l’État. Ils sont donc à même d’influencer, sinon de dicter, la politique nord-américaine dans le monde. On les retrouve d’ailleurs dans la Commission Trilatérale, créée en 1973 pour orchestrer, sous la conduite de son créateur David Rockefeller, la marche contemporaine au mondialisme.

On notera ici que, dès 1943, lorsque l’OSS (la mère de la CIA, née en 1947) parachutait ses envoyés en Europe occupée, les meneurs de jeu de la guerre secrète, Allen Dulles et autres, appartenaient au CFR. Or, sous ce chapeau, se sont engouffrés des syndicalistes et des activistes de la gauche américaine qui, une fois en Europe, se considéraient comme les missionnaires de leurs convictions, en même temps que les libérateurs du continent. La politisation du Renseignement et des actions secrètes commençait. Elle n’a jamais cessé depuis.

À titre d’exemple, on citera le fait que les « missionnaires » envoyés en Yougoslavie ont soutenu de façon systématique Tito, alors agent de Moscou, et ses partisans plutôt que le général Mihaïlovitch, chef des maquis nationalistes. De même en Europe de l’Ouest, certains dirigeants de l’OSS faisaient parachuter en priorité les armements nécessaires pour libérer le pays aux organisations communistes ou socialistes plutôt qu’aux chefs de l’Armée Secrète et autres mouvements nationaux. J’ai vécu cela dans le Vercors durant de vives discussions avec le représentant américain d’une Mission inter-alliée venue inspecter les maquis régionaux du sud-est de la France, sans savoir qu’il appartenait au CFR, dont j’ignorais à l’époque l’existence.


Une preuve récente de l’intrusion politicienne

La lecture d’un ouvrage paru en mars dernier aux États-Unis : Spy wars (La guerre de l’espionnage) sous la signature de Tennent H. Bagley (Éd. de Yale University) me confirme dans ce constat, même si Bagley ne fait aucune allusion à l’existence du CFR ni d’ailleurs de la Trilatérale et autres clubs de pensée.

Bagley l’a dédicacé avec éloge son ouvrage qui traite avant tout du cas d’un faux transfuge soviétique du côté américain : Youri Nossenko, chargé d’une mission de désinformation très particulière : discréditer aux États-Unis les renseignements apportés aux dirigeants de la CIA par d’autres transfuges. L’histoire a fini par reconnaître que ceux-là avaient une valeur considérable, malgré le doute instillé par Nossenko. Cette histoire se déroula de 1962 à 1973 avec des rebondissements si graves que furent limogés, entre 1973 et 1975, les dirigeants du contre-espionnage de la CIA et de la division chargée des affaires soviétiques. Bagley en était le numéro 2, après avoir traité en Autriche des transfuges de poids, dont l’un avait appartenu à la garde personnelle de Staline, avant d’être versé dans le contre-espionnage soviétique.

Lire ses ouvrages, c’est constater comment a été détruit de façon systématique un service spécialisé qui gênait les infiltrations soviétiques dans la CIA et au FBI. Ont été détruits pas seulement ce service, mais ses protagonistes, car ils entravaient le rapprochement prétendument sincère entre l’URSS et les États-Unis.

James Angleton fut qualifié par ses adversaires de paranoïaque qui voit des « taupes » partout. Mais en furent aussi victimes des opérationnels comme Bagley et autre contre-espions qui, dans le monde entier, avaient démantelé des hommes et des réseaux jusqu’alors intouchables ou insoupçonnés.

Le livre de Bagley raconte sa longue lutte et celle de ses amis ou supérieurs, tel David Murphy, et leur défaite, à la satisfaction des « libéraux » de la « maison ». Richard Helms lui-même fut contraint à la démission en février 1973 après six ans et demi d’une gestion irréprochable de la CIA. Bagley n’examine par les raisons profondes d’une mise à l’écart de ses fonctions pour terminer ses 22 ans de carrière dans un semi-exil à Bruxelles.

Je prends sur moi de le faire en extrayant d’un de mes livres sur les dessous de la guerre interne de la CIA, cette citation d’Arthur Schlesinger. Poussé par Henry Kissinger pour « nettoyer » la CIA, il déclarait à peine entré en fonctions : « La CIA est surchargée d’espions recrutés durant la guerre froide, qui n’arrivent pas à s’adapter au monde bien plus pacifique d’aujourd’hui. » (Voir OSS, de l’universitaire R. Harris Smith – 1972 University of California Press).

Arthur M. Schlesinger était un vétéran du socialisme fabien aux États-Unis. Il devint plus tard un des conseillers très écouté du président Kennedy. Du temps de l’OSS, il faisait état avec satisfaction des rapports, datant de 1944, d’un analyste selon lequel « l’Armée rouge est accueillie avec enthousiasme par les populations bulgares, et son arrivée apparaît comme un élément de stabilisation qui renforce du même coup l’appui au nouveau régime ». Régime qui bascula peu après sous dépendance totale de Moscou, avec à la clef des centaines d’arrestations dès février 1945 et 15.000 déportations en Sibérie.

Affecté en France, Schlesinger s’intéressa en 1947, avec Irving Brown et autres spécialistes de l’OSS mais aussi du CFR, aux moyens de provoquer une scission entre communistes et socialistes de la CGT. Tous étaient anti-staliniens, mais pas anti-communistes, et ont donc aussi bien soutenu le Maréchal Tito lorsqu’il refusa de suivre docilement Staline en 1951, que Fidel Castro, lorsqu’un débarquement menaça son pouvoir en 1961, mais fut saboté par les « libéraux » qui entouraient Kennedy. Ce dont ont témoigné quelques années plus tard des experts de la CIA comme Ray Cline et D.A. Phillips.

Une fois chargé d’épurer la CIA, Schlesinger se vengea des campagnes qui mettaient depuis plusieurs années en évidence ses liens avec les progressistes de la gauche américaine. En moins de dix mois, il mit à la porte de la CIA plus de 2.000 vétérans, inclus ceux contraints à prendre une retraite anticipée. En revanche, quelques dizaines de promotions eurent lieu, dont on découvrira une décennie plus tard que certaines avaient été octroyées à des agents de Moscou. Puis, mission Schlesinger accomplie, Henry Kissinger poussa à la direction de la CIA, William E. Colby.

Quand Colby prit ses fonctions, le magazine Time, daté du 24 février 1975, avait salué l’éviction de l’équipe de Bagley en ces termes : « Certains ne tiennent plus pour indispensable un organisme de contre-espionnage tant ils ont foi dans une détente durable, et sont donc mal à l’aise avec un bureau qui persiste à considérer le KGB comme une menace. » Le régime perdura quatorze ans encore. La porte s’ouvrait toute grande à la pénétration de la CIA par l’espionnage adverse et à ceux qui, dans la CIA et au FBI, étaient enclins, pour des raisons financières ou des ambitions déçues, à offrir leurs informations au KGB ou au GRU. Les cas d’Aldrich Ames et de Robert Hanssen en témoignent, puisque l’un a dénoncé à Moscou pendant plus de sept ans les officiers de la CIA en mission chez eux ; et l’autre, pendant près de quinze ans, ceux du FBI.

D’autres comme Youri Nossenko faisaient leur nid dans les services secrets américains malgré les mises en garde de Bagley et de ses amis. Son livre Spy wars est à lire, tant il révèle cet aspect de la guerre secrète jusque dans les couloirs de la CIA. Il est une sorte de démonstration, de rage contenue, d’amertume, des drames qui découlent lorsque le renseignement n’est plus au service de l’État, mais est malade de sa politisation.

© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) avec Max Saint John.

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