Un groupe de bâtiments de guerre de la Flotte russe du Nord comportant le croiseur lourd Piotr Veliki, le navire anti-sous-marin Admiral Tchabanenko et deux navires auxiliaires est entré en mer Méditerranée, où le navire d’escorte Neoustrachimy de la Flotte de la Baltique et le tanker Ivan Boubnov de la Flotte russe de la mer Noire l’ont rejoint.
Pour la première fois depuis le démembrement de l’URSS, un groupe de navires appartenant aux trois flottes « occidentales » russes, reformation à plus petite échelle de la 5e Escadre méditerranéenne de la Marine de guerre de l’URSS, s’est réuni « à la croisée des mondes », à savoir en mer Méditerranée.
Les navires des trois flottes participeront à plusieurs exercices puis repartiront pour accomplir leurs tâches personnelles : ceux de la Flotte du Nord mettront le cap sur le Venezuela, la frégate baltique se dirigera vers la Somalie, et le tanker de la mer Noire regagnera son port d’attache après avoir fourni du combustible aux bâtiments de l’escadre.
Pour comprendre le sens de ces manœuvres, il faut saisir l’importance que la mer Méditerranée revêt pour la flotte russe depuis plus de deux cents ans et quelles sont les tâches assignées à la flotte lors de ses déplacements dans cette région, et ce, à compter de l’époque de l’amiral Spiridov, qui triompha des Turcs lors de la Bataille de Chesmé, jusqu’à l’époque de la 5e escadre opérationnelle.
Au XVIIIe siècle, lorsque des navires battant pavillon russe apparurent pour la première fois en mer Méditerranée, ceux-ci avaient pour objectif principal de détruire la flotte turque afin de l’empêcher de pénétrer en mer Noire. La destruction de celle-ci lors de la Bataille de Chesmé et le blocus des Dardanelles jouèrent un rôle important dans la guerre de 1768-1774, contribuant à la victoire de la Russie.
Les expéditions en mer Méditerranée devinrent alors pour longtemps l’une des tâches principales de la flotte. Au XIXe siècle, après la Guerre de Crimée en particulier (lorsque la flotte de la mer Noire, en vertu du traité signé à Paris, fut d’abord démantelée, puis reconstituée mais privée du droit de passage par le détroit du Bosphore et des Dardanelles), les expéditions effectuées par les navires de la Baltique étaient la seule occasion de brandir le drapeau russe dans cette région.
Outre l’effet psychologique, ces expéditions avaient également une importance pratique. « Qui tient la mer tient le commerce du monde, qui tient le commerce tient la richesse, qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même » : cette phrase de l’explorateur anglais Walter Raleigh est peut-être légèrement exagérée, mais dans l’ensemble, elle reflète la réalité. Le contrôle de la mer, qui permet de transporter librement des marchandises d’un bout du monde à l’autre et d’empêcher, si nécessaire, l’ennemi de le faire, fut un facteur important lors des deux guerres mondiales. En temps de paix, il assure au pays dominant ou à une alliance de pays des avantages considérables dans le commerce mondial. Ces derniers siècles, ce sont les pays anglo-saxons - la Grande-Bretagne puis les Etats-Unis qui l’ont remplacée dans son rôle de « Seigneur des Mers » - qui règnent sans réserve sur l’océan mondial. La Russie n’a jamais eu l’ambition de dominer les mers, mais elle a toujours cherché à entretenir une flotte de guerre capable de saper une telle prédominance.
Et c’est précisément en vue de pouvoir saper la prédominance maritime d’un ennemi éventuel que les navires russes organisent des expéditions en mer Méditerranée. Au XIXe et au début du XXe siècle, dans le cas d’une guerre en mer Méditerranée, les bâtiments russes auraient eu à mener des hostilités actives contre les navires britanniques, en évitant autant que possible les affrontements avec les forces ennemies, qui surpassaient manifestement la flotte russe. Dans le cas d’une guerre contre la Turquie, ils auraient eu à appuyer l’opération de la Flotte de la mer Noire visant à bloquer et occuper les deux détroits (Bosphore et Dardanelles).
A l’époque des missiles stratégiques, des armes nucléaires et des porte-avions, la Marine de guerre soviétique restait active en mer Méditerranée afin de pouvoir, en cas de guerre, combattre et détruire les porte-avions et sous-marins lanceurs d’engins des pays de l’OTAN déployés dans cette région, qui étaient susceptibles de frapper directement le territoire de l’URSS.
A l’heure actuelle, la tension a considérablement diminué et la présence américaine en mer Méditerranée s’est beaucoup réduite. Cependant, cette région, qui représente un carrefour entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, conserve une importance critique. Etant donné que le drapeau de Saint-André (pavillon de la marine de guerre russe) apparaît de plus en plus souvent entre Gibraltar et Port-Saïd, on peut en conclure que la Russie se rend également compte de son importance.
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