La Grande Muette : un produit financier pour les régions ?

On sent bien qu’il y a un problème, à Triffouillis sur Garnison comme ailleurs. Mais attention à la petite goutte de fiel qui fait déborder le vase. Les militaires ne vont pas bien, personne ne va très bien dans notre société aujourd’hui. C’est dur pour chacun d’entre nous et ne nous méprenons pas ; nous vivons une fracture d’époque.

Ancien militaire, je suis bien placé pour l’affirmer, mais c’est toujours mieux de la vivre avec une petite rente de situation – la solde – qu’avec le kit de survie qui équipe plus de quinze millions de nos concitoyens aujourd’hui. Bref, mais ce n’est pas non plus une raison pour tout accepter.

L’inquiétude des élus : perte des soldes des militaires ou regrets de perdre les militaires ?

La défense n’est pas une composante de l’aménagement du territoire, affirme Hervé Morin, mais les premières concessions en matière de maintien d’unités dans telle ou telle région vont à l’encontre de son affirmation. Quelle crédibilité alors, si par copinage politique, ou tout autre artifice, les uns font plier le ministre et les autres obtempèrent. Tout cela fait un peu désordre et égratigne quelque peu l’objectif de crédibilité opérationnelle du redéploiement des aires de défense. Puisque les intérêts de telle région prédominent sur les souhaits de telle autre, il faut bien prendre en compte celui des militaires eux-mêmes et comprendre qu’ils bougonnent.

Il faut admettre que s’ils représentent un produit financier pour une région qui s’est battue pour les maintenir sur son sol, ils sont en droit d’en attendre des contreparties.

J’admire la discipline de l’immense majorité d’entre eux et un peu moins celle de certains élus qui oublient qu’ils sont aussi des citoyens - avec une carte d’électeur.

Un manque de communication

Comme dans toute situation qui pourrit au soleil – c’est bientôt l’été de la sortie attendue du Livre blanc – les rumeurs délétères ne manquent pas d’alimenter les popotes. Comme toujours, elles sapent un moral dont l’acier se fissure déjà depuis pas mal de temps. Qu’aurait-il fallu faire ? Communiquer, expliquer et agir de façon pédagogique au lieu de promettre le bâton et de le billot.

Le devoir de réserve

Les militaires n’aiment pas davantage leur ville de garnison que leur ville de garnison ne les aime, mais la plupart du temps l’osmose s’accomplit. J’ai cependant l’impression depuis quelque temps que des règlements de compte se dessinent avec des dérapages individuels dommageables à la cohésion du fait d’individus incapables d’assumer leur condition. Et ça, c’est inadmissible. Bien sûr, il ne s’agit que de quelques individus ; mais la vulgarisation de leurs récriminations, par le Net notamment, prend d’énormes proportions qui ne sont pas en rapport avec le réel. Que faut-il faire ? Censurer les anonymes en mal de reconnaissance ? Je ne pense pas que ce soit la solution car, ces interventions peuvent, du point de vue du commandement, avoir utilité de révélateurs et anticiper les répliques. C’est tout le problème du devoir de réserve. A quel moment est-il franchi ?

Un général (2° section), en signant un papier dans le Monde est-il dans le franchissement ou dans l’affranchissement de ce devoir ?

Commet-il un acte politique ? Comment ne pas avoir la tentation de l’imiter avec plus ou moins de hauteur, de succès, de talent, de partialité et de crédibilité ? Attention, les risques ne sont pas les mêmes…

La condition militaire

On sent bien que c’est dur pour les militaires, aujourd’hui, de vivre l’incertitude et d’endurer des situations personnelles et familiales peu propices à l’épanouissement des leurs et de la carrière des conjoints. Mais est-ce plus facile ailleurs ? A deux pas du Louvre, de la Tour Eiffel ou de la Place de la Comédie ? La vie peut y être tout aussi infernale…

Pas si malheureux

Ceux qui ont quitté l’armée ; carrière courte, moyenne ou longue pourront vous le dire : il ne se passe pas une journée sans qu’ils ne pensent à cet « avant » et à son contenu certainement plus rassurant pour le moral des ménages. Quand on fait un choix, on se doit de l’assumer. J’ai une pensée particulière pour les milliers de militaires qui se sont succédé dans des garnisons perdues et qui ont, comme moi, consommé de la saucisse locale surpayée sans pour autant cracher dans la soupe. Grandeurs, servitudes et, soyons honnêtes : contreparties.

Un moral pas terrible

Nos petites affaires, nos moyennes mesquineries et nos grosses désillusions ne doivent pas nous faire oublier que nous sommes toujours libres de nos choix. Je suis cependant plus heurté par les comportements de certains élus qui prennent les militaires pour des faires valoir et des vaches à lait que par certains militaires qui se lâchent sur des forums. Mais c’est ainsi, anonymat oblige, il est plus facile de se lâcher que de se retenir. Quoi qu’il en soit, si je ne sens pas un moral d’acier dans nos troupes je ne sens pas non plus un moral d’airain chez nos concitoyens.

Louis Pinou

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