Après avoir commis nombre d’erreurs en Irak et en Afghanistan, l’US Army a adapté la formation de ses unités en partance pour ces régions. Compte-rendu d’une visite à Fort Polk et autres aperçus du niveau d’instruction actuel.
Roulant sur une piste rudimentaire, brillant légèrement sous la lune, un pick-up noir transporte une bombe de 500 livres. Les murs de la base américaine apparaissent, mais aucun cri et aucun tir ne retentissent. Le soussigné effleure son détonateur.
Sans résistance, le véhicule avance le long de la base, puis nous nous faisons exploser. La première détonation, en un flash jaune, illumine la tour de garde et le visage anxieux d’un jeune GI. La deuxième, après que nous autres se sont mis à l’abri, est bien plus grande - une explosion qui résonne et un feu orange qui s’élève de 30 mètres dans le ciel nocturne, éclairant les maigres pins tout autour. Lorsque les flammes se réduisent, mon co-terroriste suicidaire crie à la sentinelle : « Va dire à tes camarades que vous êtes tous morts. » « ... Voici deux ans, avec peu d’acteurs civils sur le faux champ de bataille, le principal objectif des soldats consistait à les éviter pour tuer l’ennemi. A présent, l’essentiel de l’entraînement tourne autour des acteurs civils. »

Cela devrait leur apprendre à ne pas laisser ouvertes les approches de leur périmètre, une erreur qui a coûté de nombreuses vies américaines au début de l’insurrection en Irak. Mais ces soldats vont vivre. Leurs murs blancs sont factices, la bombe est un effet spécial à souffle réduit, et bien que situés en apparence dans la région afghane de « Talatha », ils se trouvent à Fort Polk, en Louisiane du Sud, dans 80’000 hectares de forêts de pins que l’armée utilise pour l’entraînement. Les soldats, membres d’une brigade d’infanterie de 3500 militaires qui termine ses préparatifs pour une mission en Afghanistan, seront extraits des bois pour 24 heures et, après une réprimande, réinsérés pour combattre à nouveau.
Une nouvelle dimension
Les voitures piégées ne sont pas la seule similitude irako-afghane que la brigade a rencontrée en novembre dernier au Joint Readiness Training Centre (JRTC) de Fort Polk. Les attaques à la bombe le long des routes (que l’on nomme engins explosifs improvisés, ou IED), à la roquette, au mortier, au roquettes antichars (RPG) et aux armes légères, simulées par des effets spéciaux et des lasers, se produisent sans cesse.

Les assaillants, 160 soldats américains spécialisés dans cette tâche et habillés en conséquence, existent sous deux formes : des terroristes membres d’Al-Qaïda, basés dans un secteur boisé hors limite nommé Pakistan, et des insurgés taliban qui vivent dans 18 villages artificiels. Avec eux se trouvent 800 autres acteurs, qui jouent des rôles tels que travailleurs humanitaires occidentaux, journalistes, gardiens de la paix, maires afghans, mollahs, policiers, docteurs et cultivateurs d’opium, tous avec des personnages, des noms et des histoires fictifs. Quelque 200 Américains d’origine afghane à l’air blasé sont complétés par des locaux en habits afghans. Un groupe de vétérans amputés du Vietnam, inondés de sang factice, font de remarquables victimes d’attentats.
Fort Polk a connu des changements immenses ces deux dernières années. Conçu pour l’infanterie légère et les forces spéciales, il a toujours intégré certains éléments de guérilla, comme les pièges explosifs et les attaques au RPG. Mais par le passé, les « insurgés » portaient des brassards bleus pour être distingués, une tactique étonnamment peu prisées des ennemis de l’Amérique en Irak et en Afghanistan. Par ailleurs, il n’y pas plus de 50 acteurs civils sur le champ de bataille.
Les changements sont coûteux : les dépenses de base par brigade pour un mois au JRTC sont passées de 2 à 9 millions de dollars. Et des changements similaires sont en cours aux deux autres centres d’entraînement au combat de l’Army, où des batailles avec de niveau bataillon ou brigade sont simulées. Fort Irwin, en Californie, était consacré aux combats de chars. Voici deux ans, pas un seul bâtiment n’existait sur ses 240’000 hectares de désert. Il compte aujourd’hui une dizaine de faux villages, et des plans existent pour une ville factice de 50 millions de dollars. Deux entreprises à Hollywood ont été engagées pour améliorer les flashes et les explosions ainsi que pour donner des leçons aux acteurs.
C’est en raison de ses revers en Irak et en Afghanistan que l’US Army essaie de changer. Le défi est immense, et le passé récent donne quelques raisons d’être cynique.
Depuis leur retrait du Vietnam en 1973, les Etats-Unis ont mené des dizaines de contre-insurrections et de petites guerres. Mais la plupart de celles-ci, en Amérique centrale, étaient des opérations spéciales. Et dans des endroits tels que la Somalie et Haïti, ils ont souvent commis les mêmes erreurs que contre le Vietcong. Si les règles d’engagement sont devenues plus strictes, il y avait toujours trop de frappes sur des cibles innocentes, trop de puissance de feu et pas assez d’efforts pour comprendre la culture. Face à une insurrection, la tactique préférée de l’US Army était l’attrition.
Bien entendu, chaque guerre est différente des autres. Aucune campagne précédent n’aurait pu fournir un modèle pour le succès en Irak. Les attentats suicides sont une menace que l’on ne peut comparer aux guérillas marxistes. Mais l’histoire suggère quelques principes solides pour des campagnes victorieuses contre des insurrections ; et trop souvent, en Irak, les troupes américaines les ont ignorés. Une comparaison pré-irakienne entre les armées britanniques et américaines est instructive.
Dans la routine de la planification et de l’entraînement, les Britanniques s’attendaient à trouver des civils sur leur champ de bataille ; pas les Américains.
Les Britanniques ont enseigné les vertus de la maîtrise, afin de limiter les pertes civiles et leurs dommages stratégiques. Les Américains étaient entraînés à anéantir l’ennemi. Les soldats britanniques étaient entraînés au contrôle des foules et aux dialogues de base ; les soldats américains l’étaient rarement. En avril 2003, des soldats américains nerveux avaient ouvert le feu dans une foule d’opposants à Falloujah, tuant et blessant nombre d’entre eux. En quelques semaines, la ville irakienne s’est dressée contre l’occupation, ce qui a abouti à deux terribles batailles en 2004.
Dans le sud irakien davantage pacifique, pendant ce temps, les Britanniques ont tiré parti de leur entraînement. Leur premier objectif a consisté à gagner la confiance de la population. Une manière de le faire passait par les opérations d’information (IO), ce qui signifie, au niveau le plus simple, générer de bonnes relations publiques pour l’armée. « Les Brits font cela de façon routinière ; ils avaient une appréciation bien plus fine de la culture en Irak », affirme le lieutenant-colonel Chuck Eassa, chef remplaçant des IO à Fort Leavenworth au Kansas. Pour les forces américaines en Irak, dit-il, les IO étaient un « ensemble de compétence très restreint ». Chaque division de 19’000 soldats ne comptait que 2 officiers IO.
Une autre manière de gagner la confiance était l’habitude britannique de ranger les casques et de patrouiller à pied.
Cela n’est pas toujours possible : lorsqu’une insurrection chiite a éclaté au sud de l’Irak en 2004, les Britanniques se sont abrités derrière leurs blindés et ont tués des fanatiques par vagues entières. Mais lorsque la violence a décru, ils avaient la flexibilité de revenir à des tactiques plus amicales. Voir un sergent britannique au sud de l’Irak descendre d’un Land Rover entièrement équipé pour la guerre, évaluer l’humeur locale et puis dire à ses hommes, « Ok les gars, enlevez les casques », est impressionnant. Selon le lieutenant-général Sir John Kiszely, ancien commandant en second des forces coalisées en Irak et actuel chef de l’académie de défense britannique, « à l’avenir, probablement 9 opérations sur 10 ne seront pas purement du combat. Le soldat du futur devra être un guerrier, mais aussi bien plus que cela. »
Un changement difficile
L’impréparation de l’US Army à traiter avec les civiles vient en partie d’une dépendance envers le renseignement électronique, et non humain.
Lorsque des combats faisaient rage à la fin 2004 à Mossoul, peu après les forces de police se sont effondrées, un lieutenant-colonel a montré au soussigné son poste de commandement. Sur une grappe d’écrans d’ordinateurs, il pouvait voir en temps réel où était chacun de ses véhicules blindés Stryker et ce qu’il voyait. « C’est comme le disait Sun Tzu », s’enthousiasmait-il en rappelant l’ancien stratège militaire chinois, « pour gagner une guerre, vous avez besoin de trois choses : voir le champ de bataille, vous voir vous-mêmes... maintenant, je suppose que je n’ai plus qu’à voir l’ennemi. » Et si l’ennemi se cache parmi la population, la technologie peut fournir une aide mais pas se charger du travail.