Le réchauffement climatique est « très probablement » causé par l’activité humaine et les effets sont inéluctables pour plus d’un millénaire.
Membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui s’est réuni à Paris, le scientifique suisse Fortunat Joos explique à swissinfo pourquoi il est désormais réellement temps d’agir.
Le rapport de 21 pages publié le vendredi 2 Février 2007 à Paris met en évidence « l’augmentation des températures moyennes globales de l’air et des océans, la fonte des neiges et des glaces ainsi que la montée du niveau des mers ».
Les 500 scientifiques du monde entier réunis depuis lundi pour faire le point sur les enjeux climatiques avertissent également que, même si l’humanité réduit ou ralenti ses émissions de gaz à effet de serre, l’élévation globale de la température et du niveau des mers va se poursuivre durant des siècles.
Professeur à l’Institut de physique, du climat et de l’environnement de l’Université de Berne, Fortunat Joos estime cependant que si nous agissons dès maintenant, les effets pourraient être limités.
swissinfo : Selon le rapport des experts, l’activité humaine a « très probablement » influencé les changements climatiques. Est-ce que cette affirmation reflète bien l’opinion de la communauté scientifique ?
Fortunat Joos : La grande majorité des scientifiques spécialistes du climat est convaincue que le réchauffement global est en marche. Le réchauffement est évident un peu partout et les preuves que les humains changent la composition atmosphérique sont innombrables.
Des mesures ont mis en évidence que les gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone (CO2) ou le méthane sont à leur plus haut niveau depuis 650’000 ans.
Nous savons aussi que la réduction de l’activité des volcans combinée aux variations de l’énergie solaire a participé au refroidissement de l’atmosphère. Il est donc évident que l’activité humaine est responsable du réchauffement global constaté durant la dernière décennie.
swissinfo : Le rapport utilise la notion de « très probablement » - soit 90% en termes scientifiques – pour évoquer l’influence de l’activité humaine sur le réchauffement global. Cela signifie-t-il qu’elle est encore incertaine ?
F.J. : La terre est un système complexe et il y a une chance pour que nous ne comprenions pas tout. De plus, nous ne sommes pas en possession des données complètes du millénaire.
Il reste donc des zones grises. Durant la rédaction du document, des discussions ont eu lieu sur l’utilisation de mots plus forts. Mais la décision a été prise de rester prudent. Reste que neuf sur dix est une probabilité très élevée.
swissinfo : Vous dites que le rapport est un document prudent. L’absence d’une certitude absolue ne donne-t-elle pas des arguments à ceux qui veulent nier le réchauffement ou, du moins, son impact ?
F.J. : Je ne pense pas. Durant les 17 dernières années, le GIEC a tenté de présenter l’évidence scientifique de manière neutre. Il ne fallait pas être alarmiste ni nier les faits.
Au fil des années, les positions du GIEC sont devenues plus fortes et mieux documentées. Les plus sceptiques ont désormais du mal à remettre en cause les résultats scientifiques et c’est pour cela qu’ils affirment aujourd’hui que les coûts du réchauffement global sont exagérés.
swissinfo : Le rapport est destiné aux décideurs. Va-t-il réellement influencer leur politique ?
F.J. : Le rapport indique clairement que le réchauffement est en marche, que les humains sont responsables et que les changements climatiques vont avoir de graves conséquences. Je pense qu’il est assez facile pour les décideurs de comprendre cela.
Leurs choix de se tourner ou non vers des technologies alternatives aux énergies fossiles va dépendre de leurs intérêts et de leur opinion personnelle. S’ils effectuent ce choix, des secteurs de l’économie seront perdants, mais d’autres seront gagnants tout comme la société civile.
swissinfo-interview : Scott Capper
(Traduction et adaptation de l’anglais : Mathias Froidevaux)
Mieux comprendre les baromètres du climat
A l’occasion de l’Année polaire internationale, l’Organisation mondiale de météorologie lance le plus vaste programme de recherche polaire depuis 50 ans.
Malgré ses compétences scientifiques dans ce domaine, la Suisse restera à l’écart de l’ambitieux programme et se contentera d’observer.
Plus de 200 projets ont été lancés dans une soixantaine de pays dans le but de mieux comprendre le rôle essentiel que jouent les pôles dans l’équilibre climatique planétaire.
A la vitesse à laquelle progresse la pollution terrestre, la banquise de l’Antarctique pourrait n’être plus qu’un lointain souvenir à l’horizon de 2070. C’est en tout cas ce qu’ont prédit, il y a trois ans, plusieurs chercheurs qui s’étaient penchés sur les conséquences de l’effet de serre sur le réchauffement climatique.
Depuis, les cris d’alarme se sont multipliés. Ainsi, la NASA estime que l’Antarctique a perdu une portion de territoire égale à celle de la péninsule ibérique, entre 2004 et 2005. L’avertissement du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat de l’ONU, qui prévoit la disparition totale des glaces dans l’océan Arctique d’ici 2050 à 2100, n’est guère plus réjouissant.
Ce constat alarmant pour l’écosystème arctique, ne concerne pas que les ours et les Esquimaux, dont la survie est gravement menacée ; même les tropiques ne parviendront pas à survivre à la disparition de la banquise.
C’est donc pour se concentrer sur le rôle vital des régions polaires du globe que, le 1er mars prochain, sera officiellement ouverte l’Année polaire internationale (API).
« Nous voulons mieux comprendre les répercussions que les changements climatiques auront à terme sur l’ensemble de la planète », explique Mark Olivier, porte-parole de l’Organisation mondiale de météorologie (OMM), dont le siège est à Genève. L’OMM et le Conseil international pour la science (ICSU) sont les promoteurs de l’Année Polaire Internationale.
« Nous voulons avant tout sensibiliser l’opinion publique sur la situation de l’Arctique et de l’Antarctique et sur le changement climatique qui les bouleverse », poursuit Mark Olivier.
Préserver le secret des pôles
Le vaste programme qui forme l’agenda de l’API d’ici mars 2009, soit quelque 220 projets, doit couvrir un large éventail scientifique, qui va de la chimie à la physique, de la biologie à l’étude de l’impact climatique sur les populations de l’Antarctique.
En explorant aussi de nouveaux territoires aux confins de la planète, les scientifiques impliqués dans ce projet doivent effectuer de nouveaux carottages pour retrouver des traces du passé dans les profondeurs des glaces. Il s’agira aussi d’expliquer la présence de la vie en situations climatiques extrêmes ou encore d’illustrer la relation existante entre la superficie des océans et l’atmosphère.
« Il s’agit du programme de recherche scientifique le plus vaste qui ait été déployé au cours de cette dernière moitié de siècle », précise le porte-parole.
Cet événement majeur – dont le coût total devrait atteindre plusieurs milliards de dollars – se déclinera aussi par de nombreuses conférences, expositions et autres manifestations tout particulièrement destinées aux jeunes générations.
De leur côté, certains établissements scolaires de Genève offriront à leurs élèves l’occasion de s’approcher du monde de la recherche polaire, afin de mieux saisir les enjeux liés aux changements climatiques ainsi qu’au développement durable.
La Suisse : une simple observatrice
La Suisse ne figure par parmi la soixantaine de nations qui prendront une part active à l’API, entre mars 2007 et 2009. Une absence qui a de quoi surprendre en regard de l’engagement helvétique sur place, aux deux pôles, depuis une dizaine d’années. Et aussi en raison de l’excellente réputation dans ce domaine de la recherche qui auréole tant l’Université de Berne que l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich.
« Nous ne prévoyons aucune activité centrée sur l’API, confirme Urs Scherrer, président du Comité suisse pour la recherche polaire (CSP) mais cela n’empêche pas que nous poursuivrons nos projets sur le long terme. »
Pour Heinz Blatter, expert en glaciation auprès de l’Institut pour les sciences atmosphériques et le climat auprès de l’Université de Zurich, la non participation de la Suisse à l’API s’explique ainsi : « En Suisse, nous ne disposons pas d’un institut national pour la recherche polaire en tant que tel. Dans le passé et aujourd’hui encore, l’étude des pôles dépend en grande partie de l’initiative personnelle et individuelle des chercheurs. »
« Ceci dit, notre absence ne va pas nous écarter du réseau scientifique international puisque dans certains domaines, la Suisse figure même parmi les leaders mondiaux », précise encore le professeur Urs Scherrer.
Cependant, d’autres chercheurs se montrent plus critiques. Selon eux, la Suisse « est condamnée à observer » en raison de l’insuffisance de fonds disponibles accordés à la recherche polaire (seuls 200’000 francs, sur quelque 300 millions déployés chaque année pour la recherche scientifique sont réservés à ce secteur).
Et d’aucuns ont osé franchir un pas de plus. Ils invoquent un certain individualisme, qui caractériserait les chercheurs helvétiques qui défendraient jalousement leur propre projet. Et, comme l’API met l’accent sur la collaboration internationale...
swissinfo, Luigi Jorio
(Traduction de l’italien : Nicole della Pietra)