On parle beaucoup, même de ce côté-ci de l’Atlantique, du vrai-faux journal télévisé présenté par la radio-télé publique belge au cours duquel on annonçait la déclaration d’indépendance de la Flandre. Il semblerait que 89% des téléspectateurs – wallons – y auraient cru.
Les Québécois ont toujours porté une attention sympathique à ce qui se passe en Belgique, pays où cohabitent – comme au Canada – deux « nations » différentes. Certes, l’évolution des communautés francophone et néerlandophone s’est faite de façon croisée par rapport à celle des communautés canadiennes. Au Canada, c’est la communauté francophone qui cherche à sortir de sa dépendance historique à l’autre, l’anglophone, ayant détenu, pendant longtemps, le contrôle de l’économie collective. C’est la communauté francophone qui se bat pour récupérer les leviers de son développement (immigration, main d’œuvre) et dont une partie des citoyens espèrent réaliser, un jour, l’indépendance du Québec (ici, cela s’appelle, de façon politiquement correcte, « la souveraineté »).
Mais la complicité culturelle des francophones, l’ancienne similitude religieuse et une immigration (faible, mais parfaitement intégrée dans la vie quotidienne du Québec) font que nous voyons l’actualité belge à travers les yeux et la sensibilité de nos amis wallons. (Comment ne pas avoir des « atomes crochus » avec des gens qui « dînent » et « soupent » en même temps que nous ?) Il y a aussi – avouons-le – les petits plaisirs délinquants de se rebeller, lors de soirées bien arrosées, contre les relents de supériorité auxquels cèdent, encore parfois, nos chers p’tits cousins français !
Nous n’avons donc pas été surpris que les Belges se soient laissés berner par une émission annonçant, faussement, la fin de leur pays. Cela s’explique de plusieurs façons. Sur le plan « macro », le 11 septembre de New York a rendu l’incroyable… crédible. Sur le plan « micro », le harcèlement médiatique provoqué par la multiplication des médias et la concurrence qu’ils se livrent pour attirer notre attention, crée un tel tapage d’informations qu’en en perd la connaissance de notre environnement. Les nouvelles des morts et des catastrophes nous proviennent des quatre coins de la planète. Les chiffres et les discours-slogans font oublier les explications. Les journalistes n’ont ni le temps ni l’espace dont ils auraient besoin pour cadrer ces nouvelles. Les « événements » se succèdent sans hier et sans lendemain.
Je ne sais qui a dit : « Nous n’avons jamais eu autant de médias ; mais jamais moins d’information. » Mais il avait tout à fait raison. La faute ne revient pas seulement aux journalistes. Mais aussi à leurs lecteurs qui n’ont, eux aussi, plus le temps de lire autre chose que les manchettes des journaux exposés dans les kiosques. Les journaux radio ou télé-diffusés se contentent de « clips » audio ou vidéo qui frappent l’imagination sans éclairer l’intelligence. Leurs consommateurs n’ont pas plus de temps à leur consacrer. Dans ce cas-là, ils n’ont même pas eu le temps de voir le bandeau annonçant à l’écran qu’il s’agissait d’une fiction !
Il n’est donc pas étonnant que les Wallons puissent croire qu’une déclaration d’indépendance puisse apparaître, comme une phénomène spontané. Sont-ils vraiment au courant de ce que pensent leurs concitoyens flamands (et vice-versa) ? Pas seulement de ce qu’en disent leurs porte-parole, souvent, comme ailleurs, autoproclamés !
Je suis à peu près certain qu’une bonne partie des CanadiANS du reste du Canada réagiraient de la même façon si on leur annonçait que le Québec venait de déclarer son indépendance !
Certes, ce mini-scandale médiatique témoigne aussi d’un malaise entre les deux communautés de la Belgique. Certains voudraient provoquer une catharsis qui forcerait les partenaires à prendre une décision quant à l’avenir de leur pays.
Philippe Dutilleul, l’un des co-auteurs de l’émission, a déclaré au journal Libération : « Je me sens belge, mais si c’est pour garder un pays qui n’est plus qu’une coquille vide, franchement, je ne vois pas l’intérêt. Si, entre Flamands et francophones, on n’est plus d’accord, faisons le constat du divorce. »
Nous, Québécois, serions malvenus de donner des conseils à ce sujet. Nous cultivons, depuis des années, une ambiguïté où la menace de la séparation contribue à maintenir l’union du pays, en forçant les concessions et les compromis. Je me demande si l’histoire de tout pays n’est pas composée d’une série de compromis.

Mais, le risque, c’est l’indifférence. C’est pourquoi, j’ai repris, en titre, celui du roman de Gabriel Garcia Marquez, « Chronique d’une mort annoncée ».
Sur la quatrième de couverture de la version Livre de Poche, on peut lire : « Pourquoi le crime n`a-t-il pu être évité ? Les uns n’ont rien fait, croyant à une simple fanfaronnade d’ivrognes ; d’autres ont tenté d’agir, mais un enchevêtrement complexe de contretemps et d’imprévus - souvent joyeusement burlesques -, et aussi l’ingénuité ou la rancœur et les sentiments contradictoires d’une population vivant en vase clos dans son isolement…, ont permis et même facilité la volonté aveugle du destin. »
Cette émission a eu le mérite de remettre le destin… dans l’actualité.
Contactez directement André A.LAFRANCE

.