Il y a une génération, la croissance de la population humaine devint une question explosive. Depuis elle a en grande partie disparu des médias. Mais les conséquences d’une démographie qui demeure galopante entrant en conflit avec une consommation des ressources en croissance rapide se sont sur certains aspects aggravées et elles engendrent toute une série de nouvelles préoccupations.
Il y a quarante ans, les femmes dans le monde mettaient au monde en moyenne six enfants chacune. Aujourd’hui ce chiffre se situe juste en dessous de trois. En 1960, 10 à 15 % des couples mariés dans les pays en développement utilisaient un moyen contraceptif ; ils sont aujourd’hui 60 %.
Dans une large mesure importante, ces faits simples résument le changement survenu en une quarantaine d’années quant aux perspectives démographiques de la planète. Au milieu des années 1960, il n’était pas rare de considérer la question démographique comme une bombe à retardement. En 1971, le biologiste des populations Paul Ehrlich estima que si le nombre d’humains continuait à augmenter aux taux élevés de l’époque, aux environs de l’année 2900, la planète devrait faire face à 60 millions de milliards de personnes (60’000’000’000’000’000). Mais la croissance a en fait atteint son apogée durant les années 1960 et les démographes prévoient un nivellement du nombre d’humains sur la planète au cours du siècle actuel.
Tous les deux ans, la Division de la population de l’ONU publie des projections sur la population humaine pour 2050. En 2002, les démographes des Nations Unies ont donné une image de la situation démographique pour le milieu de ce siècle bien différente de celle qui paraissait probable une génération plus tôt, avancée par les tenants de la « bombe démographique ». La population mondiale, avec une croissance de 76 millions de personnes par année (approximativement 240’000 personnes par jour), passera les 6,4 milliards d’individus cette année. La dernière estimation moyenne des Nations Unies prévoit une population mondiale de 8,9 milliards d’individus d’ici 2050. Toujours selon ce scénario, la population totale va commencer sa décroissance au cours du siècle à venir.
Ces chiffres ont amené certaines personnes à estimer que la bombe démographique était désamorcée. Quelques nations, comme l’Italie et le Japon, se sont même inquiétées d’une natalité trop faible et se demandent si leurs populations grisonnantes ne constitueront pas un poids pour l’économie (certaines études suggèrent que la Chine, le pays le plus populeux du monde, pourrait même avoir « besoin » de davantage de gens pour soutenir les centaines de millions de personnes qui vont prendre leur retraite durant les décennies à venir).
Nous ne sommes pas encore sortis du bois. Si le taux de croissance annuel de la population a chuté depuis 1970 - de 2 à 1,3 % aujourd’hui -, ce taux s’applique à une population beaucoup plus importante aujourd’hui, ce qui signifie que l’augmentation démographique annuelle est bien plus importante. Ces chiffres montrent que la plus importante génération de l’histoire arrive aujourd’hui : 1,2 milliards de personnes entre 12 et 19 ans. Dans une large mesure, ce seront leurs choix - ceux qu’ils ont, ceux qu’ils feront - qui détermineront le niveau de la population mondiale au milieu du siècle.
Population x Consommation
Le potentiel d’une catastrophe persiste. Dans de nombreux endroits, la croissance de la population couve sous la cendre, mais pourrait se rallumer à tout moment. Des pays aussi différents que l’Éthiopie, la République Démocratique du Congo ou le Pakistan pourraient doubler leur population d’ici 2050, bien que leurs approvisionnements en eau, en bois, ou en céréales montrent déjà des signes de tensions et que les autres espèces qui y vivent sont confinées sur des territoires de plus en plus étroits. Le Yémen, un pays aride, va vraisemblablement voir sa population quadrupler pour atteindre 80 millions en 2050. Et si les femmes dans le monde font en moyenne un demi-enfant de plus que les prévisions de l’ONU, la population mondiale pourrait croître et atteindre 10,6 milliards de personnes au milieu du siècle prochain.
C’est une erreur de penser que la croissance de la population est un problème confiné aux pays en développement. Alors que les niveaux de consommation ont besoin d’être augmentés pour les 2,8 milliards de personnes qui vivent aujourd’hui avec moins de deux dollars par jour, une croissance démographique rapide, combinée à de hauts niveaux de consommation dans les pays riches, pèsent déjà d’un poids important sur les ressources naturelles de la Terre.
Le niveau de dioxyde de carbone aujourd’hui est plus élevé de 18 % par rapport aux années 1960, et il est estimé être supérieur de 31 % à ce qu’il était à l’aube de la révolution industrielle en 1750.
La moitié de la couverture forestière de la planète a disparu et 30 % de ce qu’il en reste est dégradé ou fragmenté.
Selon une étude parue dans Nature en 2003, les flottes industrielles ont pêché au moins 90 % des grands prédateurs des océans - le thon, le marlin, l’espadon, la morue, le flétan, la raie, le carrelet - uniquement durant le cinquante dernières années.
On estime que 10 à 20 % des terres agricoles et 70 % des pâturages sont dégradés.
Alors que la production mondiale de pétrole, de viande, d’électricité, de produits papetiers et de toute une gamme de produits de consommation augmentent, l’impact de la démographie prend une nouvelle pertinence. Bien que chaque nouvel individu fasse augmenter la demande totale sur les ressources de la Terre, la taille de « l’empreinte écologique » de chacun - la zone biologique productive nécessaire au support de cette personne - varie immensément d’un individu à l’autre. Les empreintes les plus prédominantes appartiennent aux habitants du monde industrialisé.
Par ailleurs les nouvelles tendances démographiques peuvent également avoir un impact significatif. Depuis 1970, le nombre de personnes vivant à plusieurs par ménage s’est réduit de par l’augmentation des revenus, l’urbanisation accélérée et la taille décroissante des familles. Un logement pour une personne seule aux États-Unis utilise 17 % d’énergie de plus, par personne, qu’un logement pour deux personnes.
Alors que certaines nations s’inquiètent du déclin de leur natalité, pour la plupart des régions du monde, la fin de la croissance démographique n’a rien d’imminent. Bien que la baisse des taux de fertilité soit amorcée, la poursuite de cette trajectoire n’est pas garantie. Les projections envisageant une croissance moins importante des populations tiennent pour acquis que davantage de couples à l’avenir pourront choisir d’avoir des familles moins importantes et que les investissements pour la santé génésique pourront suivre la demande croissante. Mais sur la route vers une stabilisation de la population mondiale, des plateaux sont possibles. Des familles plus petites ne peuvent être assurées dans des pays où les ressources à la disposition des États sont limitées, et où la santé, l’éducation, et les droits des femmes sont faibles sur la liste des priorités.
Au Niger en Afrique de l’Ouest, par exemple, l’accès à la planification familiale et aux services génésiques de santé ont décliné alors que les naissances ont augmenté. Selon un récent rapport de la Banque Mondiale, une femme donnera naissance à huit enfants en moyenne au cours de sa vie, un chiffre qui était de sept en 1998, et qui est aujourd’hui le plus haut taux de reproduction du monde. Le Niger est déjà plein à craquer de personnes jeunes ; 50 % de la population y a moins de quinze ans et 70 % moins de vingt-cinq.
Biologie n’est pas diversité
Une série de conférences mondiales durant les années 1990 - parmi lesquelles le Sommet de la Terre en 1992, la Conférence sur la femme à Pékin en 1995, le Sommet du millénaire organisé par les Nations Unies en 2000 - ont mis les questions environnementales, de développement, de pauvreté, et celles relatives aux droits de la femme à l’ordre du jour de la politique internationale. Il en est ressorti que les débats sur les relations entre la croissance de la population humaine et la capacité de la Terre à fournir à cette population ce dont elle a besoin sont de plus en plus articulés en termes de relations entre les sexes. Il est aujourd’hui généralement accepté que s’il est essentiel de faciliter l’accès à des méthodes modernes de planification familiale à un nombre croissant d’hommes et de femmes, ce n’est pas suffisant. Étendre les choix et les capacités de la femme en amplifiant les actions en sa faveur est devenu un des éléments centraux de la question démographique. La consommation - ce dont nous avons besoin et ce que nous voulons - en est un autre, tout aussi crucial.
De nombreuses études ont montré que plus le niveau d’éducation des femmes est élevé, plus leurs familles sont réduites et en bonne santé, et plus leurs enfants ont de chances de ne pas souffrir de la pauvreté. De même, les femmes jouissant d’un meilleur revenu et du droit de prendre leurs propres décisions en ce qui concerne leur vie et leur corps font également moins d’enfants. Quant aux femmes qui peuvent choisir de repousser leur mariage, de même que le moment où elles enfanteront à l’âge adulte, elles tendent à avoir moins d’enfants que ces femmes - et il y en a encore des millions - qui sont mariées avant d’avoir quitté l’adolescence. Rendre plus égales les relations entre les hommes et les femmes est également un bien social : c’est non seulement équitable, mais un rapport récent de la Banque Mondiale révèle que dans les pays où il y a retard dans l’égalité entre les sexes, il y a également retard dans les efforts pour combattre la pauvreté et assurer une croissance économique.
Et pourtant les droits des femmes continuent à être supprimés et leurs voix étouffées de par le monde. Plus de cent millions de filles seront mariées avant leurs dix-huit ans au cours de la décennie à venir, parmi lesquelles des enfants de huit ou neuf ans. Les grossesses précoces sont la première cause de mortalité et d’infirmité pour les femmes entre quinze et dix-neuf ans dans les pays en développement. Au moins 350 millions de femmes ne peuvent encore avoir accès à une gamme complète de méthodes contraceptives, cela dix ans après que la Conférence du Caire se fut donné pour objectif d’équilibrer, en vingt ans, la population mondiale et les ressources planétaires disponibles.
L’épidémie du SIDA touche également de plus en plus les femmes : plus de 18 millions de femmes vivent avec le virus VIH, et en 2003, le taux d’infection des femmes a égalé celui des hommes pour la première fois. Dans la région la plus durement frappée, l’Afrique sub-saharienne, 60 % des adultes vivant avec le VIH sont des femmes. Les deux tiers des 876 millions d’illettrés dans le monde sont des femmes et une majorité des 115 millions d’enfants qui ne vont pas à l’école sont des fillettes. Dans aucun pays du monde, les femmes ne sont considérées avoir les mêmes pouvoirs politiques, économiques et sociaux que les hommes.
Même aux États-Unis, les droits génésiques des femmes sont de plus en plus limités par un nombre croissant de restrictions et de conditions à leurs choix, imposées par des lois étatiques ou fédérales. Comme le mode de vie américain, le regard étriqué que porte la présente administration sur la sexualité s’est mondialisé. En raison de la polémique sur l’avortement, les États-Unis, sous l’administration Bush, ont retiré 34 millions de dollars par année du Fonds des Nations Unies pour la population. Et la « loi mondiale du bâillon » (global gag rule), un reliquat de la présidence Reagan, ré-imposée par le président Bush, entrave l’assistance américaine au planning familial en rendant taboue toute discussion sur l’avortement dans les cliniques se consacrant à la santé génésique, même dans des pays où il est légal.
Les impacts de ces politiques vont bien au-delà de la rhétorique : du fait de la perte des financements américains, les services de santé génésique ont été réduits ou éliminés dans certains des pays les plus pauvres, précisément là où les taux de fertilité sont les plus élevés et où l’accès des femmes au planning familial est le plus ténu. Au Kenya par exemple, les deux principaux fournisseurs de services de santé génésique ont refusé de signer un engagement à respecter la « loi du bâillon », attitude qui leur valut de perdre des fonds, ce qui entraîna la fermeture de cinq cliniques consacrées à la planification familiale, interdisant ainsi aux femmes d’avoir accès aux soins de santé lors de la grossesse, à la contraception, et à des consultations volontaires pour des tests de dépistage du SIDA. En Éthiopie, où 6 % des femmes seulement utilisent des méthodes modernes de contraception, la « loi du bâillon » a décimé l’offre existante : les cliniques ont réduit leurs services, congédié du personnel et réduit les programmes de santé communautaires ; nombre d’entre elles ont souffert de pénurie de moyens de contraception.
Les besoins augmentent alors que les fonds se réduisent
Une étude récente du Fonds des Nations Unies pour la population et de l’Institut Alan Guttmacher estime que répondre aux besoins actuels des femmes préviendrait chaque année :
23 millions de naissances non planifiées
22 millions d’avortements
1,4 millions d’enfants morts-nés
142’000 décès liés à une grossesse (dont 53’000 provoqués par des avortements bâclés) ; et
505’000 enfants qui perdent leur mère pour des causes liées à leur grossesse
Les bénéfices non médicaux ne sont pas quantifiés mais nous savons qu’ils sont considérables : une plus grande estime de soi et un pouvoir de décision pour les femmes ; une plus grande productivité et de meilleurs revenus ; une épargne plus élevée, bénéficiant de meilleurs taux d’intérêt ; une santé, une alimentation et des moyens d’éducation accrus pour chaque enfant ; une égalité accrue entre hommes et femmes. Nous savons ces choses par expérience : des recherches récentes aux États-Unis, par exemple, attribuent le nombre plus important de femmes étant entrées en droit, en médecine et dans d’autres cursus de formations professionnelles de haut niveau, dans les années 1970, aux choix élargis rendus possibles par la mise à disposition de la pilule.
Malgré ces bénéfices, des besoins très importants ne sont pas satisfaits puisque le plan d’action du Caire demeure sous-financé. Les États-Unis ne sont pas seuls responsables. Les rapports du Fonds des Nations Unies pour la population relèvent que les fonds de donneurs pour financer un paquet de base en faveur des services de santé génésique et pour l’évaluation et les politiques démographiques ont totalisé 3,1 milliards de dollars en 2003 - soit 2,6 milliards de moins que la somme prévue par le programme de la Conférence Internationale sur la Population et le Développement en 1994. Les ressources des pays en développement y avaient été estimées à 11,7 milliards de dollars, dont une grande partie est le fait d’une poignée de pays. Un grand nombre de pays, et parmi eux les plus pauvres, dépendent largement de dons pour assurer des services de planification familiale, la santé génésique, pour faire face au SIDA, pour compiler des données et constituer les politiques nécessaires.
Dans une année, la contribution des donneurs devrait s’élever à 6,1 milliards de dollars par année, soit 3 milliards de plus que les contributions actuelles. Pour Thoraya Obaid, directeur exécutif du Fonds des Nations Unies pour la population : « Un monde qui engloutit entre 800 milliards et 1 billion de dollars chaque année en dépenses militaires peut se permettre l’équivalent de légèrement plus qu’une journée de celle-ci afin de combler les 3 milliards manquant du financement extérieur visant à sauver les vies de millions de femmes et de familles dans les pays en développement ». Mais comme les priorités mondiales se trouvent dans d’autres domaines, il semble improbable que les objectifs du Caire - malgré leurs coûts modestes dans un monde où le coût d’une guerre peut atteindre les 100 milliards de dollars - soient atteints.
Mais ce n’est pas uniquement les gens pauvres dans les pays en développement qui vont déterminer si le scénario démographique catastrophique passe de la spéculation à la réalité. La taille des familles a décliné dans la plupart des pays riches, mais la population américaine a cru de 32,7 millions (13,1 %) au cours des années 1990, ce qui correspond à la plus forte croissante de l’histoire américaine au cours d’une décennie. Avec approximativement 280 millions de personnes, les États-Unis sont aujourd’hui le troisième pays le plus peuplé du monde et sa population devrait atteindre les 400 millions d’ici 2050. Une étude récente suggère que si chaque personne vivant aujourd’hui consommait au rythme moyen américain, trois planètes supplémentaires seraient nécessaires pour répondre à la demande.
Que le taux des naissances continue à chuter ou non, les niveaux de la consommation et son style (une consommation d’abondance), couplés avec la technologie, prennent une nouvelle importance. La classe consommatrice - approximativement 1,7 milliards de personnes, soit plus du quart de l’humanité - croît rapidement. Ces individus sont collectivement responsables de l’essentiel de la consommation de viande, de l’utilisation du papier, de la circulation des voitures, de la consommation l’énergie, tout comme de l’impact de ces activités sur les ressources naturelles. Alors que la population bondit dans les pays en développement et que les échanges se mondialisent chaque jour plus, la proportion de gens ayant accès à une grande diversité de produits et de services - et qui en ont les moyens - connaît une croissance sans précédent.
C’est l’effet combiné du nombre de personnes et de la consommation humaine qui crée une telle situation, potentiellement explosive. Les décisions concernant la sexualité et le style de vie sont des décisions à la fois profondément personnelles et politiques que les sociétés et leurs citoyens peuvent prendre. L’avenir de la présence humaine sur la Terre sera déterminé en bonne partie par ces décisions et par la manière dont leurs implications se manifesteront dans les années à venir. Cette histoire démographique reste à écrire.
Danielle Nierenberg est chercheuse associée à l’Institut Worldwatch et l’auteur de Correcting Gender Myopia : Gender Equity, Women’s Welfare and the Environment (Worlwatch Paper 161). Mia MacDonald est analyste politique, pigiste, et associée à l’Institut Worldwatch.
- Source : L’Etat de la Planète Magazine
par Danielle Nierenberg Mia MacDonald
traduit de World Watch
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