L’Asie du Sud-Est victime d’une déferlante de dons ?

publié le mercredi 18 janvier 2006

SIMON PETITE

SolidaritéPOST-TSUNAMI - La générosité en faveur des victimes du tsunami a été sans précédent. Très réjouissant, ce phénomène ne facilite pas la reconstruction. C’est la thèse dérangeante du journaliste Richard Werly.

Les médias adorent les anniversaires. Pour rien au monde ils ne manqueront la commémoration du tsunami, qui, le 26 décembre 2005, ravageait les côtes de l’Océan indien emportant 232000personnes. Se pencheront-ils sur la deuxième vague, celle de la générosité ? Au total, entre 11 et 13 milliards de dollars ont été récoltés pour venir en aide aux victimes. A catastrophe sans précédent, élan sans précédent.

Mais voilà, un an plus tard, l’heure est déjà au bilan. La reconstruction prendra encore des années, préviennent les organisations humanitaires et de développement. Votre argent sera intelligemment dépensé et, en attendant, il est entre de bonnes mains, jurent-elles à leurs donateurs.

Hélas, la stratégie de communication est bousculée par les informations en provenance d’Asie du Sud-Est. Journaliste au Temps, Richard Werly voulait « raconter une belle histoire ». En 2005, il s’est rendu à sept reprises dans la région. « Avec de telles sommes en jeu, et une telle charge émotionnelle, la reconstruction s’annonçait modèle », écrit-il dans son livre intitulé « tsunami, la vérité humanitaire »[1].

Ses illusions s’envolent à son arrivée à Banda Aceh, épicentre du tsunami. Dans le port de Medan, le journaliste découvre des milliers de containers d’aide pourrissant au soleil. L’histoire a, parait-il, fait la une de toute la presse indonésienne. Il assiste ensuite à une scène surréaliste. Deux équipes d’aide se disputent un hélicoptère à coup de milliers de dollars. Il y a aussi les loyers qui explosent avec l’installation des ONG...

Effet démultiplié

Ces « effets collatéraux » sont bien connus des humanitaires. Mais dans le cas du tsunami, ils ont été surmultipliés par l’abondance de moyens et d’acteurs -plus ou moins compétents- qui ont afflué sur place. Richard Werly en est maintenant convaincu : l’énorme générosité n’a pas facilité le travail de reconstruction. Bien au contraire. Cette thèse a le mérite d’ouvrir le débat. Jeudi, le Programme interdisciplinaire en action humanitaire (PIAH) et le Centre d’études asiatiques (CEA), tous deux basés à Genève, organisaient un colloque au titre éloquent : « Le tsunami un an après, de la générosité à la confusion. » Pourquoi n’avoir pas suivi Médecins sans frontières (MSF) qui, dès le 4 janvier, annonçait n’avoir plus besoin de dons pour le tsunami ?

Médecins sans frontières dit stop

« Le 4 janvier, l’ensemble des sections de MSF avaient déjà reçu plus de 60 millions de francs. Nous évaluons le coût de nos opérations en Asie du Sud Est à environ 30millions », explique Thomas Kurmann, directeur de la communication et de la recherche de fonds à MSF-Suisse. Les « French Doctors » ont donc dit stop. Et vont encore recevoir 100millions de francs. MSF a donc contacté tous ses donateurs pour leur demander de réaffecter leurs dons en faveur de victimes moins médiatisées. « Nous n’avons dû rembourser que 1,6 million de francs. Les gens ont compris notre démarche. » En France, le coup d’éclat de MSF a déclenché une vive polémique, moins perceptible de ce côté-ci de la frontière. MSF s’est toujours défendu de donner des leçons aux autres. L’ONG a agi selon sa propre logique, celle d’une organisation spécialisée dans l’urgence. « Or, le tsunami a fait plus de morts que de blessés et ceux-ci étaient relativement légers », pointe M. Kurmann.

La reconstruction : plus chère !

Autre logique chez Caritas. « Notre priorité, c’est la reconstruction et elle coûte infiniment plus cher que l’aide d’urgence », affirme Bertrand Fischer, porte-parole de l’œuvre d’entraide pour la Suisse romande. D’ici à Noël, 200 maisons sur 600 prévues seront terminées en Inde. Au Sri Lanka, 70 familles passeront les fêtes sous un toit définitif. Sur l’île, un peu plus d’un millier d’habitations devraient être achevées d’ici 2007. Budget des opérations : 111,2 millions de francs. A l’heure actuelle, 30 millions ont été dépensés. Mais pas question de parler de surfinancement.

Idem à la Chaîne du Bonheur suisse, qui collabore avec une trentaine d’œuvres d’entraide. Pour le tsunami, la Chaîne a reçu la somme record de 225,8 millions de francs. A ce jour, 90 projets ont été approuvés pour un montant de plus de 122 millions.

« En aurons-nous assez ? »

A la mi-décembre, le directeur de la Chaîne, Felix Bollmann, a livré son appréciation à la presse : « Alors que beaucoup nous demandaient si nous n’avions pas trop d’argent, nous nous posons maintenant la question inverse : en aurons-nous assez au vu des demandes et des besoins. »

Personne ne doute de l’immensité des besoins sur les rivages de l’océan Indien. Mais en 2005, la Chaîne du Bonheur n’a reçu que 9,7 millions de francs pour le séisme qui a dévasté le Cachemire en octobre dernier. « Ce n’est pas un mauvais résultat en soi, mais comparé au tsunami... », commente Catherine Baud-Lavigne, porte-parole.

Et que dire des maigres 600000francs suisses donnés pour le Sahel ? La porte-parole admet que quelque chose ne tourne pas rond. « On est complètement dépendant de la couverture médiatique. Les images du tsunami ont davantage touché le public que celles récurrentes des famines en Afrique. Est-ce la faute des humanitaires ? », demande Mme Baud-Lavigne.

Sacro-sainte volonté du donateur

« On s’est évidemment posé la question de savoir s’il fallait réaffecter une partie des fonds tsunami à d’autres causes, signale Mme Baud-Lavigne. Mais il aurait fallu recontacter 400000 donateurs et il est rapidement apparu que nous n’aurions pas trop d’argent pour les victimes du tsunami. »

Quelque 103,8 millions de francs dorment donc dans les coffres des banques en attendant de prendre le chemin de l’Asie du Sud-Est. Outre les frais administratifs de la Chaîne du Bonheur, le produit des placements finance divers programmes d’aide à l’enfance à l’étranger et contre la pauvreté en Suisse. Une entorse à la sacro-sainte volonté du donateur ? Toujours est-il qu’à ce jour très peu d’organisations ont réalloué leurs fonds tsunami à d’autres victimes.

Note : [1]Editions du Jubilé, décembre 2005.

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