Iran-USA : l’épreuve de la tentation

publié le mardi 6 juin 2006

Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions d’Armees.com

Dans un entretien avec un monarque ouest-européen, le pape Jules III prononça l’un des aphorismes les plus connus de l’histoire humaine : « An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur » (Tu ne sais donc pas, mon fils, avec quel peu de sagesse le monde est gouverné).

Si l’argent et la police américaine me le permettaient, je tracerais en lettres d’or cette sentence quelque part au pied de la statue de la Liberté, car elle semble inspirer plus d’une génération de locataires de la Maison blanche. J’ai parfois l’impression que ce sont les paroles que Bush père avait soufflées à son fils avant son investiture. Sinon comment expliquer l’audace avec laquelle l’actuelle administration américaine mène sa politique étrangère ?

Aucun scrutin dans le monde ne semble avoir suscité ces dernières années autant d’émotions à Washington que la présidentielle en Iran. L’atmosphère est visiblement stressante à la Maison blanche, pour ne pas dire explosive. La victoire de Mahmoud Ahmadinejad en Iran met à rude épreuve le bon sens pour les dirigeants politiques contemporains.

D’une part, selon une opinion largement répandue, le nouvel homme fort de Téhéran est un populiste et un radical qui évoque ouvertement la confrontation avec les États-Unis et insiste sur le développement du programme nucléaire qui, potentiellement, pourrait engendrer une nouvelle puissance nucléaire. D’autre part, il s’agit du choix démocratique du peuple iranien qu’il faut respecter. Les déclarations de Washington et de Londres sur les fraudes électorales ne sont que de la démagogie : les élections sont démocratiques dans un Irak occupé et déchiré par la guerre, mais ne le sont pas en Iran où Ahmadinejad remporte une victoire convaincante au second tour. Par contre, dans la société démocratique, celui qui arrive au pouvoir n’est pas forcément celui qui plaît.

Si l’on se souvient de la vieille antipathie entre les États-Unis et l’Iran, de toutes les menaces préélectorales américaines vis-à-vis de Téhéran et des pressions obstinées de Washington sur l’AIEA, la Russie et l’Union européenne autour du dossier nucléaire iranien, il se trouve que les Américains eux-mêmes ont largement déterminé l’issue du scrutin. Force est de souscrire à la déclaration du mouvement Hezbollah selon laquelle les résultats de la présidentielle en Iran est un camouflet pour les États-Unis. Bien sûr, l’électeur iranien avait d’autres intérêts, à part le désir d’offenser George W. Bush. Il y a aussi le problème du pain quotidien qui manque tant à la majorité de la population après des années de réforme libérale. Ahmadinejad a promis des changements sociaux, et l’électeur l’a suivi, même si le facteur américain ne jouait pas un moindre rôle.

L’administration Bush semble ne pas comprendre qu’elle se trouve dans une impasse. Déjà la plupart des Américains estiment, selon les derniers sondages, que les États-Unis se sont embourbés en Irak. Et voilà le problème iranien qui refait surface, toujours sous la houlette de la Maison blanche.

On imagine l’épreuve de la tentation qui torture George W. Bush. Son désir profond de réduire en poussière le détestable régime des ayatollahs est facile à deviner, mais l’empire américain qui hier encore semblait tout-puissant est à bout de ressources. Les Américains peuvent bombarder Falouja, mais ils ne peuvent pas restaurer la démocratie et même rétablir l’ordre élémentaire dans un Irak occupé. En d’autres termes, les stratégies militaire et politique de l’opération irakienne ont complètement échoué. Le plus horrible est que la politique américaine sombre dans l’inertie : récemment, le président Bush a une nouvelle fois confirmé que l’occupation de l’Irak durera autant qu’il le faudra. Apparemment, rien ne changera, du moins avant la prochaine présidentielle aux États-Unis. Une fois le pied à l’étrier, il est difficile de s’arrêter.

Au bout du compte, les frontières américaines ne sont pas devenues plus sûres après le 11 septembre 2001. Personne ne peut se hasarder à garantir qu’un nouvel attentat ne sera pas perpétré quelque part sur le territoire américain. Qui plus est, l’administration Bush a gaspillé l’immense compassion internationale née après la tragédie du 11 septembre. L’image de Washington est aussi négative qu’à l’époque de la guerre du Vietnam. Les défis lancés à l’ONU et au droit international ne lui ont pas non plus apporté de points. Pour sortir de l’isolement, il a fallu mobiliser toutes les ressources, forger une coalition, certes puissante mais discréditée, telle une association de criminels. Le coup frappe l’Europe par ricochet. Les difficultés européennes d’aujourd’hui résultent de la crise irakienne et de la division qui règne parmi les Vingt-Cinq. Il est toujours difficile de retrouver le consensus après les offenses réciproques. En préconisant une Europe unie en tant qu’alliée dans la lutte contre le terrorisme, la Maison blanche n’a fait qu’affaiblir son partenaire.

De toute évidence, la présidentielle en Iran n’ajoutera pas à l’unité de la coalition antiterroriste. La Russie et l’Iran entretiennent un partenariat économique et politique normal, ainsi l’entrée en vigueur des sanctions américaines - le minimum que peut faire et que fera l’administration Bush - touchera essentiellement Moscou, ce qui ne manquera pas de compliquer les relations bilatérales.

George W. Bush aura également des difficultés avec les pays qui se sont déjà opposés à la guerre en Irak et qui réagissent avec infiniment plus de lucidité aux événements de Téhéran. Paris s’est ainsi dit prêt à poursuivre le dialogue avec le nouveau cabinet iranien même s’il « restera vigilant » sur les dossiers sensibles telles que la non-prolifération nucléaire et les droits de l’homme.

Le raisonnement est lucide, mais comment résister à la tentation de frapper l’Iran ? Le globe est tellement petit... « An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur »

Piotr Romanov, commentateur politique de RIA Novosti.

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