HISTOIRE - 1917 : la longue lutte de Lénine pour Octobre

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A l’approche de son 90e anniversaire, c’est le moment de parler de la Révolution d’Octobre 1917. En la débarrassant des mythes qui l’accompagnent, ce qui est plus honnête et ô combien plus intéressant.

Cela semble paradoxal mais, pour pousser les hommes à se lancer à l’assaut du Palais d’Hiver, Lénine a dû commencer par combattre le marxisme, son propre parti et les Soviets. C’est une lutte qu’il a engagée dès l’instant même où il est rentré d’émigration, en avril 1917. Si l’on en croit les ouvrages écrits sur la question, plusieurs temps forts de l’arrivée du leader du prolétariat mondial à Petrograd, à la gare de Finlande, ont marqué les esprits. Premièrement, la déclaration stupéfiante de Lénine affirmant que "l’aube de la révolution socialiste mondiale est déjà levée" ("en Allemagne, tout bouillonne" et "le moment n’est pas loin où, à l’appel de notre camarade Karl Liebknecht, les peuples prendront les armes contre leurs exploiteurs"). Bien plus, le public venu accueillir le chef des bolcheviks avec le train blindé sur lequel s’était hissé l’orateur formaient "le détachement d’avant-garde de l’armée prolétarienne mondiale !"

Deuxièmement, c’est un chef aux cheveux roux qui a débarqué à la gare de Finlande. Personne n’attendait cela de lui. Enfin, la manifestation fut fort animée par le respectable haut-de-forme que le passager du wagon plombé agita énergiquement pour saluer les masses, jusqu’à ce qu’un spécialiste de la communication au sein du Comité central bolchevik ait l’idée de remplacer par une modeste casquette de prolétaire cette coiffure bourgeoise tout à fait incongrue au milieu de la foule des ouvriers, soldats et matelots. C’est avec cette casquette que Lénine est entré dans l’histoire mondiale.

Quant aux propos empreints d’esprit défaitiste tenus par le passager du wagon plombé, ils furent loin de faire l’unanimité. Des cris hostiles à l’égard du rouquin fusèrent plus d’une fois au sein de la foule (Lénine prononça plusieurs interventions le jour de son arrivée).

Les socialistes, public mieux averti, réagirent avec autant d’émotion aux discours de Lénine. Nikolaï Soukhanov, du Comité exécutif des Soviets, commenta en ces termes le premier discours de Vladimir Ilitch : "Ce ne fut pas un écho au "contexte" de la révolution russe, tel qu’il était ressenti par tous ses témoins et participants. Pour être tout à fait précis, le "contexte" de la révolution évoquait les intérêts nationaux et le passager en provenance de l’étranger se "planta" sur Karl Liebknecht, l’Allemagne et le prolétariat européen.

Autrement dit, Lénine et la Russie se retrouvaient après une longue séparation mais ne se reconnurent pas sur le champ. Même son propre parti ne reconnut pas son chef.

Il ne pouvait d’ailleurs pas en être autrement. La plupart des révolutionnaires russes avaient tout appris auprès de Marx, d’Engels et des socialistes occidentaux, si bien qu’ils se représentaient tous à peu près de la même façon le schéma révolutionnaire et, par conséquent, la succession des avancées révolutionnaires : on commence par une révolution démocratique bourgeoise à l’intérieur du pays puis, par le jeu des libertés démocratiques, au fur et à mesure du développement du capitalisme et de la montée du prolétariat, une lutte pour les transformations socialistes s’engage. Le milieu paysan, qui était à l’époque bien plus large que le milieu prolétaire en Russie, était considéré par la plupart des socialistes comme un milieu inerte, peu fiable, voire traître aux idéaux du socialisme. Faire évoluer la situation demandait du temps.

C’est bien pourquoi Gueorgui Plekhanov qui, du marxisme, connaissait tout ce que pouvait connaître un socialiste érudit, qualifia de "délirant" le premier discours prononcé par Lénine à son retour d’émigration. Le capitalisme devait moudre le grain paysan pour en faire une farine prolétarienne qu’il serait ensuite possible d’utiliser pour cuire un pain socialiste. C’est ainsi que Plekhanov formulait son idée. C’est ce qu’avaient légué Marx et Engels (Friedrich Engels avait parlé des dangers de mettre la charrue avant les boeufs, dans La guerre des paysans en Allemagne, par exemple, et dans sa lettre à Weydemeyer). C’était ce qui se faisait en Europe, c’était ce qui semblait devoir se faire en Russie également.

C’est bien pourquoi les Soviets se montraient aussi tolérants vis-à-vis du gouvernement provisoire et des rares ministres capitalistes encore en place en octobre 1917. Les partis socialistes russes ne se préparaient pas à la lutte armée pour prendre le pouvoir mais à de futures empoignades parlementaires avec leurs compagnons d’idées. Les socialistes étaient sereins pour l’élection de l’Assemblée constituante, sachant qu’ils obtiendraient une majorité ferme si la volonté du peuple s’exprimait librement. Pour des considérations théoriques, ils avaient volontairement reconnu la bourgeoisie en qualité de leader de la révolution russe, mais un leader qui avait, il est vrai, l’obligation de ne pas penser qu’à ses seuls intérêts.

Les bolcheviks regardaient à peu près dans la même direction que les divers partis socialistes. Jusqu’à ce que Lénine réussisse à les faire changer d’avis. La première joute avec les bolcheviks - "conciliateurs" eut lieu à distance et ne se termina pas à l’avantage du chef. La Pravda, journal qui était sous l’influence de Kamenev et de Staline depuis le mois de mars 1917 (leur retour d’exil avait été plus rapide que le retour d’émigration de Lénine), campait sur des positions modérées. Elle avait jugé utopiques les premiers articles envoyés de l’étranger et dans lesquels Lénine parlait de la nécessité de s’armer et d’engager sans tarder une révolution socialiste. La Pravda expliquait "l’utopisme" de Lénine par la longue coupure du chef d’avec sa patrie. Le journal publia la première des cinq "Lettres de loin" avec des coupures importantes. Il classa la seconde dans ses archives. Il semble que les autres ne lui soient pas parvenues, mais on peut supposer que Kamenev ne les aurait pas laissées passer. Staline, dont le bagage théorique ne pesait pas bien lourd à l’époque, prenait pour repère l’opinion de Kamenev qui, à cette période, était bien plus proche des idées de Plekhanov que de celles de Lénine.

Si Kamenev, comme de nombreux autres leaders bolcheviks, vit en Lénine, après une longue séparation, un utopiste effréné, coupé de ses racines, Vladimir Ilitch trouva au contraire que ses vieux amis étaient d’indécrottables provinciaux. Du point de vue du chef, "les vieux bolcheviks" avaient, au mois de février, laissé échapper l’occasion de s’emparer du pouvoir et de faire avancer tout de suite la cause de la révolution socialiste prolétarienne. Bien plus, après février 1917, ils avaient, de l’avis de Lénine, continué d’agir selon des concepts antédiluviens. Il leur apportait de l’étranger les idées et les recettes les plus modernes. Il est vrai que ce n’était plus du marxisme classique mais du marxisme-léninisme.

La donne du jeu politique en fut bouleversée en un instant. Il ne s’agissait plus d’un gouvernement démocratique bourgeois sous contrôle de la social-démocratie, mais d’une explosion sociale grandiose, qui sidèrerait tout le monde jusqu’au dernier et servirait de prologue à la révolution socialiste mondiale. C’est au mois d’avril que Lénine exposa plus en détails sa position, non plus dans le style des meetings mais sous forme de thèses, soulignant tout particulièrement que la situation était on ne peut plus favorable à un coup d’Etat. "La Russie est actuellement, de tous les pays en guerre, le pays le plus libre", un pays où "nulle violence ne s’exerce sur les masses". C’est-à-dire qu’il proposait de réaliser la deuxième révolution en trois mois dans "le pays le plus libre au monde". Tout cela pour : a) s’emparer du pouvoir et b) provoquer une révolution mondiale, sans quoi il serait impossible de se maintenir ce pouvoir.

A ce moment-là, Lénine ne réfléchissait pas réellement à l’édification d’un Etat prolétarien et à la construction du socialisme, et c’est pourquoi il n’en est pas fait mention dans les Thèses d’avril. Les objectifs fixés pour l’avenir immédiat étaient tout autres : réaliser un coup d’Etat, garder le pouvoir, prendre part à la révolution mondiale, créer une nouvelle Internationale de lutte et, parallèlement, démanteler la vieille machine bourgeoise. Concernant le programme agraire, à la différence du projet détaillé des socialistes-révolutionnaires, il ne l’évoquait qu’en quelques mots (sur la nécessité de s’appuyer, à la campagne, sur les plus pauvres, le prolétariat rural, les valets de ferme). Aucune tâche constructive concrète n’était posée, il était proposé, en principe seulement, d’examiner la question d’un "Etat - commune", dont la Commune de Paris devait être le prototype. C’était là toute l’esquisse de la future Russie.

Une lutte s’engagea autour de ces Thèses d’avril. Comme l’écrit fort justement l’Américain Robert Slasser, "en affirmant que le prolétariat avait commis une erreur en février, Lénine rayait d’un trait de plume l’idée de Marx selon laquelle les ouvriers ne pouvaient réaliser la révolution prolétarienne que si les conditions objectives pour cela étaient réunies". Pire encore, fait pertinemment remarquer Robert Slasser, à la surprise de tous, les constructions théoriques de Lénine se rapprochèrent brusquement et de la façon la plus étroite de Trotski le paria à qui, justement, l’on reprochait surtout son aventurisme et son refus de prendre en compte les "conditions objectives". "Léon Trotski, écrit Robert Slasser, avait inventé avec sa théorie de la révolution permanente un mécanisme très sophistiqué, grâce auquel la Russie arriérée allait contourner cette loi historique, incontournable semblait-il : les actions des ouvriers de Russie, affirmait Trotski, peuvent contribuer à faire naître une vague de révolutions qui se propagera rapidement dans les pays capitalistes développés de l’Occident et le prolétariat de Russie, alors numériquement faible mais combatif, trouvera des alliés puissants en la personne de ses frères ouvriers d’Europe occidentale. Sans reconnaître le moins du monde sa dette intellectuelle envers Trotski, Lénine émit une théorie de "la révolution ininterrompue" étrangement similaire.

Tous les bolcheviks ne furent pas, loin s’en faut, capables d’admettre inconditionnellement et sur le champ un changement de ligne aussi brutal. La Pravda avait d’ailleurs publié les Thèses d’avril en tant qu’opinion personnelle de Lénine. La rédaction se démarquait ouvertement du chef. "Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, écrivait la Pravda, il nous semble inacceptable dans la mesure où il part du fait que la révolution démocratique bourgeoise est parvenue à son terme et qu’il compte sur la réactivation rapide de cette révolution en une révolution socialiste." Les choses étaient plus simples avec la base du parti, peu formée théoriquement mais habituée à se soumettre aux ordres. Les principales difficultés apparurent au Comité central, parmi les membres du parti les plus proches de Lénine. En dépit de tout leur respect pour Vladimir Ilitch, ils avaient pris l’habitude de penser par eux-mêmes, nombre d’entre eux étaient considérés comme de grands théoriciens dans les milieux socialistes, si bien qu’ils ne voulaient ni ne pouvaient se contenter de claquer des talons.

Trotski, encore lui, narra en détails, dans son Histoire de la révolution russe, la bataille qui divisa les bolcheviks au retour de Lénine. Les faits n’y sont pas particulièrement altérés. C’est un exposé de la préparation et du déroulement du coup d’Etat d’octobre bien plus honnête que les multiples travaux parus sur ce sujet durant la période qui va du "secrétaire général" Staline au "secrétaire général" Gorbatchev. Le fait que la description de toutes les péripéties de cette lutte ne soit pas exempte du cynisme propre à Trotski est une autre chose. Sans même parler du plaisir qu’il prend et qu’il ne cache pas à narrer les querelles au sein du parti. Ceci est d’ailleurs compréhensible : c’est Trotski, deux fois fils prodigue du parti (avant la révolution, sous Lénine, puis sous Staline) qui, au moment historique décisif, se retrouva le plus proche du chef et fut alors considéré par Vladimir Ilitch comme le meilleur des bolcheviks.

La discussion qui se développa autour des Thèses d’avril fut sérieuse. Félix Dzerjinski, futur fondateur de la Commission extraordinaire panrusse (pour combattre la contre-révolution et le sabotage, Vétchéka), faisant allusion au fait que Lénine avait été coupé de la réalité russe, exigea au nom des "nombreuses personnes" qui n’étaient "fondamentalement pas d’accord avec les thèses du rapporteur", que l’on écoute le co-rapport "des camarades qui ont vécu concrètement la révolution". Le futur président du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS Mikhaïl Kalinine était indigné : "Je m’étonne de la déclaration du camarade Lénine, pour qui les vieux bolcheviks seraient devenus une entrave au moment présent". Et Lev Kamenev, futur premier président du Comité central exécutif de Russie, ne cessait d’expliquer à Lénine, comme à un élève capable mais qui aurait séché les cours principaux, quelles étaient les conditions objectives (en suivant strictement Marx) qui empêchaient de réaliser immédiatement la révolution prolétarienne en Russie. Lénine avait également contre lui Mikhaïl Frounze, futur héros de la guerre civile. Selon certains mémoires autobiographiques, dans les coulisses du parti, on disait alors du chef des choses tout à fait indécentes, comme quoi Lénine avait perdu la tête pendant ses années d’émigration et poussait le parti à sa perte.

Alexandre Chliapnikov, membre du Comité central, reconnaissait en évoquant ses souvenirs de cette époque que le "Temps des troubles" était venu pour les bolcheviks.


La discussion autour des thèses d’avril à l’intérieur même du parti bolchevique marqua le début d’une lutte âpre entre partisans et adversaires de l’insurrection immédiate. Finalement, Lénine sortit vainqueur de cette bataille, mais au prix d’incommensurables efforts.

La tentative de Lénine d’imposer au parti que la question d’une insurrection en septembre soit adoptée lors de la Conférence démocratique, convoquée à l’initiative des dirigeants des Soviets, fut un échec. La fraction bolchevique y était largement représentée, avec plus de cent délégués, ce qui transformait cette manifestation en une sorte de congrès du parti.

Ce congrès devait, selon Lénine (qui se trouvait alors toujours dans la clandestinité), adopter la décision de lancer sans tarder l’insurrection. "Nous devons diriger toute notre fraction vers les usines et les casernes, insistait Lénine dans une lettre aux participants à la conférence. Nous devons organiser un commandement des groupes d’insurrection, répartir les forces, faire avancer les bataillons dont nous sommes sûrs sur les positions les plus importantes, encercler le théâtre Alexandrine (où siégeait la Conférence démocratique), occuper la forteresse Pierre-et-Paul, arrêter les membres de l’Etat-Major et du gouvernement, envoyer au-devant des junkers et de la "division sauvage" (composée des montagnards du Caucase, ndlr.) des groupes qui soient prêts à mourir plutôt que de laisser l’ennemi avancer vers les centres vitaux de la ville. Nous devons mobiliser des ouvriers armés, les appeler à se battre jusqu’au bout, prendre immédiatement le contrôle du télégraphe et du téléphone, installer notre état-major d’insurrection dans le central téléphonique et établir la liaison avec toutes les usines, tous les bataillons, tous les postes de lutte armée, etc...".

La majorité de la fraction (du congrès) rejeta catégoriquement l’idée de son leader. Par la suite, Boukharine devait se souvenir : "Nous étions tous ahuris... C’est probablement l’unique fois dans l’histoire de notre parti où le CC (Comité central du parti, ndlr.) a décidé de brûler une lettre de Lénine". Heureusement, un des exemplaires de cette lettre a tout de même échappé au feu, nous fournissant la preuve que Lénine était bien disposé à supprimer toutes les forces démocratiques dans le pays dès le mois de septembre.

D’ailleurs, Trotski écrivait : "se heurtant à une résistance frontale, Lénine a ourdi une sorte de conspiration avec Smilga". Le Lituanien Ivar Smilga, un pro-Lénine pur et dur, était à l’époque à la tête d’un Comité régional des Soviets en Finlande où précisément vivait dans la clandestinité le leader du parti. Lors des événements de juillet, Smilga avec le Letton Martyn Latsis avaient insisté pour se lancer à l’assaut des gares, arsenaux, banques, télégraphe, etc... Lénine savait pertinemment sur qui il pouvait compter.

C’est ainsi que, contournant le CC, Lénine, avec l’aide de Smilga, tenta de constituer un noyau armé révolutionnaire dans le Nord, capable de frapper Petrograd à la première opportunité. "Nous sommes en présence d’un nouveau projet d’insurrection, poursuit Trotski, avec un "comité secret réunissant les militaires les plus importants" à Helsingfors en tant que commandement et les troupes russes se trouvant en Finlande en tant que force de frappe.

Pour toute une série de raisons, cette tentative échoua, mais l’existence "d’une certaine forme de conspiration" de Lénine contre ses propres camarades est incontestable. Resté les bras croisés en Suisse et ayant perdu tout espoir de vivre la révolution (Lénine avait été absent en 1905 et en février 1917), le chef bouillait d’impatience. A la différence des autres, il était prêt à faire la révolution par tous les moyens et avec n’importe quelles forces. A la limite même sans son propre parti. En s’appuyant directement sur les masses, qui à ce moment, croyait Lénine, étaient bien plus à gauche que le parti et encore davantage que le CC bolchevique.

Il n’est pas difficile de croire Trotski, car en réalité Lénine a souvent agi "un peu à l’écart" de son propre parti, formant, pour mener à bien ses projets, des groupes de conspirateurs comptant des gens utiles. Il suffit de rappeler par exemple la "troïka" qui apparaît en pleine révolution de 1905 et dont ne sont informés ni le parti ni même le CC. Elle est composée de Lénine, Krassine et Bogdanov et se charge d’organiser entre autres des actes terroristes, des braquages pour réunir de l’argent destiné à subvenir aux besoins de la révolution et de l’élite politique du parti en exil à Paris et à Zurich. Mais si le parti n’en était pas informé, la police, elle, était parfaitement au courant. Le général de gendarmerie Spiridovitch écrivait dans un rapport : "Lénine était le principal instigateur et dirigeant de l’activité armée".

Le chef lui-même n’était pas directement impliqué dans ces opérations, mais il en connaissait les moindres détails et participait personnellement à l’élaboration de nombre de ces projets. Quant aux acteurs à proprement parler, il s’agissait en règle général de Krassine, génie technique du parti (c’est lui qui installait à travers le pays des laboratoires secrets pour la fabrication de bombes), Staline, qui s’appelait encore Koba à l’époque, et le très audacieux Kamo, pseudonyme de Simon Ter-Petrossian. C’était habituellement ces deux derniers qui faisaient les "coups".

Ce n’est que très progressivement, en s’appuyant sur la base du parti et aussi en conspirant bien souvent, que Lénine parvint à attirer de son côté le noyau du CC, qui d’ailleurs par la suite s’écartera de la ligne en toute occasion et, par inertie, comme toute boule qui se respecte, reviendra à chaque fois à sa place initiale. Ainsi, ce n’est que sous la pression véhémente de Lénine et de Trotski que les bolcheviks se retirèrent de la séance de l’avant-parlement (auparavant, la fraction avait rejeté par 70 voix contre 50 l’idée du boycott). Ce fut pour Lénine la plus importante victoire stratégique, la question de l’insurrection étant ainsi de fait résolue. Mieux, Lénine à partir de ce moment n’intervint plus dans le parti comme chef de l’opposition mais comme véritable leader. Et il exigea que la discipline de parti soit respectée et que les décisions adoptées soient appliquées.

La question du renversement du gouvernement provisoire fut officiellement tranchée le 10 octobre lors d’une réunion du CC. Sur 21 membres, seulement 12 étaient présents, mais Lénine était là, venu pour cette réunion, la plus importante de sa vie, avec une perruque, des lunettes et sans barbe. Les statuts en vigueur à l’époque ne mentionnaient rien à propos du quorum (il aurait été difficile à atteindre dans la clandestinité), mais aucun parti respectueux des principes démocratiques au moins en son sein ne se serait permis d’adopter une décision aussi cruciale avec aussi peu de responsables présents. De plus, seulement dix membres du CC votèrent pour l’insurrection, deux ayant voté contre. Ces dix personnes, c’est-à-dire une minorité au sein du comité central du parti bolchevique, décidèrent donc du sort du pays.

Non moins éloquente est l’argumentation avancée par "les dix" pour justifier ce pas important, réellement historique : "Le CC reconnaît que le contexte international de la révolution russe (soulèvement de la flotte en Allemagne, ce qui témoigne de la montée de la révolution socialiste mondiale partout en Europe, ainsi que la menace du monde impérialiste d’étouffer la révolution en Russie), tout comme le contexte militaire (l’indiscutable détermination de la bourgeoisie russe et des Kerenski & Co à "livrer Petrograd aux Allemands"), le tout lié à la révolte des paysans et au fait que la confiance du peuple s’est tournée vers notre parti (élections à Moscou), enfin, l’évidente préparation d’un second coup d’Etat par Kornilov, mettent à l’ordre du jour l’insurrection armée".

Trotski, commentant ce texte écrit personnellement par Lénine (gribouillé avec un bout de crayon sur une feuille de cahier d’écolier à carreaux), appelle les choses par leur nom : "l’ordre d’énumération des conditions de l’insurrection est important pour apprécier le moment ainsi que pour caractériser l’auteur : en premier lieu - la montée d’une révolution mondiale ; l’insurrection en Russie est considérée comme un maillon de la chaîne. C’est la position constante de Lénine : il n’aurait pu faire autrement". Autrement dit, pour Lénine, le principal argument en faveur d’Octobre n’était sûrement pas l’intérêt national de la Russie.

Pratiquement tous les arguments formulés dans la décision du CC ne résistent pas à la critique. "Le monde impérialiste" dont parle Lénine ne pensait bien sûr pas alors (le 10 octobre 1917) à étouffer la révolution en Russie et y restaurer le tsarisme. Les Américains, les Anglais, les Français et les Italiens ne voulaient qu’une seule chose : que les Russes fassent la guerre. Quant aux Allemands, aux Autrichiens et aux Turcs, ils rêvaient d’une paix séparée avec les Russes.

"La détermination de la bourgeoisie russe et de Kerenski à livrer Petrograd aux Allemands" relève également du bluff, au même titre que le fait d’accuser Lénine d’être un espion allemand. Rappelons qu’à l’époque, la question de l’asservissement à "l’empereur Guillaume" était un plat politique servi quotidiennement. "Le gouvernement provisoire sous l’impulsion de la majorité bolchevique des Soviets agit en totale conformité avec les plans de l’Etat-Major allemand", affirmait quant à lui le séditieux général Kornilov.

Il n’existait pas non plus alors de préparation évidente d’un second coup d’Etat de Kornilov, ne serait-ce que parce que les officiers et généraux étaient encore désorganisés après l’échec du premier soulèvement. Non, c’était Lénine qui conspirait. Comme le faisait cyniquement remarquer Trotski : "la partie qui attaque a pratiquement toujours intérêt à faire croire qu’elle ne fait que se défendre".

Les troubles dans la flotte allemande, provoqués par le mécontentement des marins à propos de la qualité de la nourriture, par le fait qu’ils s’ennuyaient terriblement (le navire d’où était parti le mouvement contestataire était depuis presque un an à quai et ne participait pas aux opérations de guerre), ainsi que par une discipline jugée trop sévère, ne pouvaient sérieusement être considérés comme "une manifestation de la montée partout en Europe d’une révolution socialiste mondiale". Les marins allemands rêvaient bien plus de saucisses et de choucroute, de bière, de permissions et de femmes que de révolution mondiale. D’ailleurs, vers la mi-octobre, l’agitation diminua et rapidement le calme revint.

Les révoltes paysannes dont il est fait mention dans la résolution étaient un phénomène presque permanent pour la Russie, aussi bien tsariste que démocratique, et avancer cet argument comme condition pour déclencher sans tarder un coup d’Etat (à peine quelques mois après la révolution de février en Russie, et de plus en période de guerre) est pour le moins étrange. Sans parler du fait qu’une telle référence aurait été bien plus naturelle venant du parti paysan des socialistes-révolutionnaires que du parti prolétarien des bolcheviks, qui étaient bien moins intéressés par le paysan russe que par le docker anglais ou le métallurgiste allemand.

Dans cette résolution, le seul point véridique est le succès des bolcheviks aux élections à Moscou. Les résultats électoraux montraient que la sympathie des couches inférieures dans les villes venait effectivement de se tourner vers les bolcheviks. Ce mouvement des masses fut perçu par Lénine. Le balancier penchait du bon côté, mais cette position n’était pas stable, d’où la nécessité de prendre le pouvoir sans tarder.

A tout prix. Et aussi stupides que pussent paraître ces arguments aux historiens par la suite.

A suivre

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


1917 : la longue lutte de Lénine pour Octobre. Partie III

Piotr Romanov, RIA Novosti

Même après avoir dompté son propre parti et fait passer, enfin, au CC (comité central) la résolution sur la nécessité de l’insurrection, Lénine avait encore à éteindre les foyers de résistance qui, jusqu’au jour J, apparurent au sein du camp bolchevique. Beaucoup de membres du parti campaient sur les positions de Kamenev, Zinoviev et d’autres dirigeants bolcheviks, estimant qu’il fallait non pas se lancer dans une action armée aventureuse, mais avancer vers des élections à l’Assemblée constituante. Ils voyaient le futur immédiat de la Russie comme une sorte de dualité du pouvoir pacifique avec l’Assemblée constituante, où les bolcheviks seraient en minorité, et les Soviets, où ils seraient majoritaires.

"Ce serait un grave mensonge historique, affirmaient Kamenev et Zinoviev, que de présenter la question du passage du pouvoir entre les mains du parti des prolétaires en ces termes : aujourd’hui ou jamais. Non. Le parti du prolétariat continuera de grandir, et son programme convaincra des masses de plus en plus larges". Comparant leur position à celle de Lénine, ils disaient : "Ce sont deux tactiques qui s’opposent ici : celle de la conspiration et celle de la confiance dans les forces motrices de la révolution russe". Leur position n’était pas moins utopique que l’idée de révolution mondiale aussi chère à Lénine et à Trotski. La formule "l’Assemblée constituante plus les Soviets" n’était pas convaincante, cette formule de pouvoir bicéphale ne pouvait éternellement exister en Russie. Mais, au moins, il s’agissait d’une utopie misant sur le compromis et non sur la guerre.

Une lettre de Kamenev, publiée dans le journal de Maxime Gorki, constitua l’ultime tentative d’arrêter Lénine : "Prendre l’initiative d’une insurrection armée actuellement, avec le rapport de force existant dans la société, indépendamment du congrès des Soviets et à quelques jours de la tenue de celui-ci, serait une démarche inacceptable, suicidaire pour la cause de la révolution". La publication de cette lettre à la veille de l’insurrection fut considérée par Lénine comme une trahison. Il exigea donc l’exclusion du parti de Kamenev et Zinoviev, qui comptaient parmi ses amis les plus proches. Il convient toutefois de noter que le CC décida après concertation de rejeter cette proposition de Lénine.

S’emparer du pouvoir à quelques jours du congrès des Soviets, qui représentaient le pouvoir du peuple, n’était effectivement pas très démocratique. Cela provoquait une certaine irritation chez nombre de membres du parti. Ce n’était évidemment pas le cas de Lénine ou de Trostki. Ils étaient déjà intervenus en juillet, puis en septembre, pour la dissolution immédiate de la Conférence démocratique, montrant le peu de cas qu’ils faisaient des institutions du pouvoir populaire.

Il y avait cependant deux éléments que ni Lénine ni Trotski ne pouvaient ignorer. "Pendant huit mois, les masses ont connu une vie politique intense, écrivait Trotski. Le parlementarisme des Soviets est devenu un mécanisme quotidien de la vie politique du peuple. Si les questions concernant une grève, une manifestation de rue, l’envoi au front d’un régiment ont été décidées jusque là par un vote, comment les masses pourraient-elles renoncer à décider elles-mêmes de la question de l’insurrection ? De nouvelles complications découlaient ainsi de cet acquis appréciable et pratiquement unique de la Révolution de Février. Il était impossible d’appeler, au nom du Soviet, les masses à se battre sans avoir au préalable posé la question devant ce même Soviet, c’est-à-dire sans soumettre l’insurrection à des débats publics auxquels auraient, de plus, participé les représentants du camp adverse. La nécessité de créer au sein du Soviet un organe particulier... secret, pour diriger l’insurrection était évidente".

Autrement dit, si auparavant, pour les bolcheviks, le tsarisme était le principal obstacle sur la voie de l’arrivée au pouvoir, à présent, c’était le pouvoir populaire au même titre que le gouvernement provisoire.

De plus, il n’était pas du tout avantageux d’appeler à l’insurrection au nom du seul parti bolchevique. Comme le soulignait Trotski, le soutien des Soviets était vital, indispensable pour resserrer le poing qui devait porter le coup. Les combattants armés du parti n’étaient pas en nombre suffisant pour y parvenir. "Parmi les millions (de personnes) sur lesquels le parti... espérait s’appuyer, écrit Trotski, il convient de distinguer trois groupes : ceux qui marchaient déjà derrière les bolcheviks en toutes circonstances ; d’autres, numériquement plus importants, qui soutenaient les bolcheviks dans la mesure où ils intervenaient par le biais des Soviets ; enfin un troisième groupe, qui suivait les Soviets, malgré le fait qu’ils étaient dirigés par les bolcheviks... Les tentatives de lancer l’insurrection avec les seuls moyens du parti ont échoué partout".

Il est possible de discuter des chiffres, combien de personnes les bolcheviks pouvaient-ils entraîner derrière eux, et combien les Soviets, mais globalement le tableau dressé par Trotski est correct. De Moscou, par exemple, on rapportait : "Difficile de dire si les troupes interviendront à l’appel du comité moscovite des bolcheviks. Cependant, il semblerait qu’à l’appel des Soviets elles interviendront toutes". Même dans le "berceau de la révolution", à Petrograd, la situation en octobre était sensiblement la même. Comme le rapportait le bolchevik Volodarski : "L’impression générale est que personne n’a envie de sortir dans la rue. Mais si les Soviets appellent, alors tout le monde sortira".

Il y avait là une sorte de paradoxe. Les bolcheviks ne pouvaient pas obtenir de mandat de la part des Soviets pour le coup d’Etat, pourtant ils étaient obligés de compter sur les forces qui se tenaient derrière les Soviets. Il convient de reconnaître l’habileté de Lénine et de Trotski qui trouvèrent la solution. Même si elle constituait une évidente machination politique.

Profitant de leur majorité dans les Soviets, les léninistes ont créé, écrivait Trotski, "un organe particulier des Soviets, caché, et chargé de diriger l’insurrection" : le Comité militaire révolutionnaire (VRK, initiales russes). La machination s’avéra élégante : d’un côté, le comité était légalement élu dans le cadre de la démocratie des Soviets, et de l’autre, il était entièrement contrôlé par les bolcheviks, ce qui lui permettait d’agir en conspirant contre les autres forces présentes dans les Soviets. Les mains enfin déliées, le parti bolchevique pouvait agir sous couvert du VRK au nom de tous les Soviets, sans avoir à les en informer. Le problème du pouvoir populaire était ainsi contourné.

"Qui doit prendre le pouvoir ?, écrivait Lénine le soir du 24 octobre (6 novembre). Peu importe actuellement que ce soit le Comité militaire révolutionnaire ou une "autre institution" qui annoncera vouloir transférer le pouvoir uniquement aux représentants légitimes du peuple". "Cette "autre institution", se trouvant entre de bien mystérieux guillemets, explique Trotski, désignait le CC des bolcheviks".

Le schéma est on ne peut plus clair. La prise de pouvoir se fait formellement au nom des Soviets par le Comité militaire révolutionnaire, ce qui permet de faire sortir dans la rue toutes les forces nécessaires aux bolcheviks, puis le pouvoir tombe entre les mains d’une "autre institution", à savoir le CC des bolcheviks. Les autres socialistes ne réalisèrent qu’au tout dernier moment ce qui se tramait, et il ne leur resta plus qu’à crier leur indignation et agiter leurs poings en direction du train qui partait sans eux.

Parler d’éthique lorsqu’il est question d’une bataille politique serait une ineptie. C’est pourquoi je soulignerai simplement que Lénine a toujours eu une approche très nuancée de la morale en politique. L’exemple qui suit en témoigne. A la veille de l’insurrection, et après la lettre de Kamenev, citée ci-dessus, on posait beaucoup de questions aux bolcheviks dans les Soviets. Pour contrer les soupçons, Trotski manoeuvra habilement en faisant une brève déclaration : "le Soviet n’a pas prévu d’insurrection pour les prochains jours", signifiant par là que toutes les discussions à ce sujet étaient stériles. Kamenev, profitant de la situation, se leva de son siège et déclara avec satisfaction qu’il était prêt à souscrire à ce que venait de dire le camarade Trotski. Cette convergence entre deux opposants virulents n’était qu’une partie de la bagarre, dont les spectateurs ne pouvaient distinguer les coups de pieds donnés sous la table. Trotski tentait de cacher les préparatifs du CC en vue de l’insurrection, alors que Kamenev cherchait à paralyser ces mêmes préparatifs, en prenant au mot les conspirateurs.

Lénine, ayant eu connaissance de cet incident, se lança dans une longue diatribe : "La sortie de Kamenev à la séance du Soviet de Petrograd peut être qualifiée tout simplement de bassesse. Il est, comme vous le voyez, entièrement d’accord avec Trotski. Est-il donc si difficile de comprendre que Trotski ne pouvait pas, n’avait pas le droit, ne devait pas en dire plus que ce qu’il a dit devant les ennemis (c’est-à-dire la direction des Soviets, nda.). Est-il difficile de comprendre que... la décision de lancer une insurrection armée, d’entamer partout ses préparatifs, tout cela nous oblige lors de débats publics à en rejeter sur l’adversaire non seulement la cause mais aussi l’initiative... La sortie de Kamenev n’est qu’une filouterie". Cela se passe de commentaires. Le lecteur fera lui-même la différence entre la politique et le filou.

Le jour même de la révolution d’Octobre, bien que s’étant finalement soumis à la volonté de Lénine, nombre de dirigeants du parti doutaient encore de la justesse de ce choix. La lettre que Lounatcharski écrivit alors à sa femme, restée en Suisse, est significative. "Ma chère, je t’écris le matin du 25. La lutte pour le pouvoir a pratiquement déjà commencé... Politiquement je me suis évidemment solidarisé avec les bolcheviks. Il existe encore une issue pour moi : une coalition purement démocratique... Mais pour cela, il faudrait tant de bonne volonté et de sagesse politique de tous les côtés que cela semble être une utopie".

Lénine l’emporta sur tous : sur Marx et Engels, sur son propre parti, sur les Soviets. Et il fit la révolution. En misant sur le hasard. Il ne croyait absolument pas en la victoire du socialisme dans un seul pays. De plus, étant un internationaliste convaincu, le sort de la Russie ne l’intéressait guère. "Je sais parfaitement, indiquait-il, que le drapeau est entre des mains faibles, et que les ouvriers du pays le plus arriéré ne pourront le garder si les ouvriers de tous les pays avancés ne leur viennent pas en aide. Les transformations socialistes que nous avons effectuées sont en grande partie incomplètes, faibles et insuffisantes. Elles serviront de repère aux ouvriers avancés des pays d’Europe de l’Ouest qui pourront dire : "les Russes n’ont pas commencé de la manière qu’il fallait".

Le rôle dévolu à la Russie était donc celui du cobaye sur lequel on expérimente pour que d’autres puissent vivre mieux. Et cela ne gênait en rien le chef des bolcheviques.

La répression de la Commune de Paris fournit à Marx, Engels et Lénine un matériau très riche pour leur analyse. Lénine pensait que même si l’expérience russe se soldait par un échec, du moins servirait-t-elle de leçon pour les futurs chefs du prolétariat international. Et c’était cela qui comptait le plus pour lui.

Fin

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


Deux ou trois choses sur... la Révolution d’octobre

La révolution de février est saluée en Europe, aussi bien par les alliés qui y voient une victoire idéologique contre une autocratie tyrannique et militairement assez peu efficace, que par l’Allemagne qui entrevoit, avec plus de clairvoyance, une anarchie rapide capable d’affaiblir le front russe.

Mais le gouvernement provisoire russe, celui qui succède à un Nicolas II abdiquant, est très faible : il laisse s’installer une dualité entre lui-même et le Soviet ; ce sera l’origine de sa perte. Le Soviet, avec une majuscule, est celui de Petrograd. Il réunit des délégués, élus des soviets d’ouvriers et de soldats. Il n’est ni uni ni cohérent. Mais c’est le centre des pulsions des foules et des directives : alors bien vite la fraction bolchevique la plus extrémiste prendra la dessus.

Le gouvernement provisoire tolère le Soviet, car il craint plus encore les officiers de l’ex-armée impériale. Il ne songe pas que, en tolérant à côté de lui un organe illégal qui le conteste et pousse à toujours plus de révolution, il mine son propre pouvoir. Dans l’armée elle-même (six millions d’hommes), pourtant durement engagée dans les tranchées, le gouvernement provisoire tolère ces ferments de dissolution.

Ferments qui ne tarderont pas à devenir des réalités : par le prikaz (ordre) n°1, adopté par le Soviet le 14 mars 1917 (calendrier orthodoxe), est ordonnée dans toutes les unités militaires l’élection de soviets de soldats, qui ont le pouvoir de destituer les officiers et sont juges de la conformité des ordres avec la "nécessité de la démocratie". Ainsi les unités se désagrègent, refusent de monter en ligne. Les officiers qui résistent sont souvent massacrés.

En face, les Allemands dégagent des effectifs du front de l’Est au front occidental, puisque les Russes ne se battent plus. Et pour accélérer le pourrissement, l’Allemagne fait passer en Russie les révolutionnaires exilés à l’Ouest par le "train plombé", celui de Lénine et de 400 autres socialistes.

Lénine et Trotski

Comme Lénine gronde de plus en plus contre le gouvernement provisoire (ses thèses d’avril), ce dernier et Kerenski, le futur chef du gouvernement provisoire, décident, en guise de bonne volonté, d’intercéder auprès de l’ambassadeur d’Angleterre pour que le Canada libère un proche de Lénine, Trotski, suspect d’intelligence avec l’Allemagne.

Le 1er juillet, en Galicie, une contre offensive allemande met en fuite l’infanterie russe à Tarnopol. 15 jours plus tard, les nouvelles du désastre ébranlent tellement le gouvernement provisoire que quatre ministres modérés démissionnent. Cette crise accroît le malaise dans la capitale, dans la mesure où depuis plusieurs jours les soldats de la garnison craignent d’être expédiés en renfort sur le front. Des meetings de protestation ont lieu dans les casernes, et le 16 juillet plusieurs milliers de mitrailleurs défilent avec leurs armes, drapeaux rouges en tête. Ils sont rejoints par les ouvriers de Poutilov et les marin de Kronstadt.

Alors les bolcheviques, enhardis par la passivité du gouvernement provisoire, prennent la tête du mouvement. Mais, dans la nuit, les cosaques du bataillon de Saint-Georges sont dépêchés sur Petrograd. Les troupes gouvernementales prennent rapidement le dessus. Les bolcheviques se croient perdus. Lénine confie à Trotski : "maintenant, ils vont tous nous fusiller". A la place de Kerenski, il eût certainement agi ainsi, comme le fera, l’année suivante, le socialiste Noske, à Berlin, face à l’insurrection spartakiste. Pourtant, contre toute attente, Kerenski va tempérer la répression, s’imaginant ne plus rien avoir à craindre des bolcheviques.

Puisqu’il faut un responsable à la déroute des armées, le général en chef Broussilov est relevé de son commandement et est remplacé par Kornilov. Ce dernier, général plutôt républicain, s’est illustré en Galicie en faisant fusiller les déserteurs et les mutins. Il n’accepte ce poste de général en chef qu’en échange du rétablissement de la peine de mort dans les armées.

Rapidement, le gouvernement provisoire prend ombrage de ce général et voit déjà derrière lui l’ombre d’un Bonaparte. Le 12 septembre, Kerenski demande au général d’envoyer à Petrograd un corps de cavalerie. Il allègue la crainte de troubles graves faisant suite au rétablissement de la peine de mort à l’arrière du front. Mais cinq jours plus tard, lorsqu’il apprend ou feint d’apprendre qu’une unité de cosaques fait mouvement sur la capitale, Kerenski réunit le cabinet, dénonce un complot, destitue Kornilov et annonce qu’il prend lui-même le commandement des armées.

Découvrant qu’il vient d’être joué, le général refuse de s’incliner et lance un appel à la rébellion. A Petrograd, c’est l’affolement. Le Soviet et les bolcheviques apportent alors leur soutien à Kerenski. Or ce ralliement n’est pas gratuit : Trotski, emprisonné depuis la manifestation du 16 juillet, est libéré, et Kerenski cède aux exigences du Soviet qui réclame l’armement des ouvriers pour défendre la capitale. Ces armes, distribuées aux Gardes rouges formés par les bolcheviques, ne seront jamais restituées. Aucun coup de feu n’a été tiré : les cosaques ont fait demi-tour, tant désespérée était la tentative de Kornilov. L’armée est à présent épurée : 40.000 officiers sont massacrés, chassés ou ont préféré démissionner.

Une autre conséquence est la remise en selle des bolcheviques : une semaine plus tôt, ces derniers semblaient rayés de la carte politique. En se tournant vers eux sous l’empire de la peur, Kerenski leur offrait le moyen et l’occasion d’étrangler la fragile démocratie.

D’accusés, les bolcheviques deviennent accusateurs. Ils se présentent comme les seuls défenseurs de la "légitimité révolutionnaire", comme les seuls remparts contre une réaction militaire. Le 3 novembre, le soviet de la garnison annonce qu’il ne reconnaît plus l’État-major. Il ne prendra ses ordres que du seul Comité militaire révolutionnaire (CMR) du Soviet. Car entre deux légalités, la soldatesque choisit la seconde, celle du Soviet, pour mieux renverser la première, celle du Palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire. Les bolcheviques ne peuvent souhaiter évolution plus favorable.

L’insurrection doit coïncider avec l’ouverture du Congrès de tous les soviets, convoqués pour le 8 novembre. L’insurrection devra être terminée le premier jour du Congrès, afin de placer ce dernier devant le fait accompli de "sa" prise de pouvoir.

Dans la nuit du 7 au 8, les gares, les ponts, les centrales électriques et les postes télégraphiques sont occupés par des petites unités formées de Gardes rouges et de volontaires des soviets des régiments. Aux hommes qui sont engagés dans cette affaire comme aux 1.500 matelots venus de Kronstadt, on se garde bien de parler d’insurrection contre le gouvernement. Ils croient participer à des opérations de "défense" du Soviet, menacé par une sombre conspiration korniloviste.

Les officiers, appelés peu avant en renfort par Kerenski, refusent dans l’ensemble de lui obéir. Tant ce dernier, par son apathie, était devenu impopulaire dans tout le pays, y compris et surtout sur le front — ou ce qu’il en reste.

Le coup d’État se répartit sur trois jours (7, 8 et 9 novembre). Les assaillants n’y sont plus guère combatifs que les assaillis, qui n’ont aucune raison de donner leur vie (au nom de qui et de quoi ?) L’ultime tentative de Kerenski pour rallier les régiments cosaques du général Krasnov se termine sans combat, par une fuite du "généralissime", sous les huées de ses propres soldats.

Ce sont de ces incidents sans importance, molles escarmouches suivies d’occupations de villages évacués, que naîtront les légendes du "soulèvement" de Petrograd, de la "bataille" de Gattinchina ou de Tsarskoïe-Selo.

La prise du pouvoir par les bolcheviques — ce que l’on a appelé la Révolution d’octobre — fut une suite d’événements considérables par ses conséquences, mais modeste dans son déroulement.

Les bolcheviques ne se maintiennent d’abord que par l’absence d’autres forces. Mais la guerre civile, qui se développe à partir de juin 1918, va les contraindre à se battre pour survivre. Le système policier de la Tcheka date de décembre 1917. Les premiers camps de concentration sont créés dès le début de 1918, et la terreur de masse est instituée en juillet de la même année. Staline n’a rien inventé : il n’a fait que continuer.

Dès 1918, Lénine applique l’utopie communiste dans l’économie. En échange de la réquisition de leurs récoltes et de leur bétail, on paye les paysans avec de vieux stocks de produits manufacturés. Très tôt ceux-ci se rebiffent. Les paysans dissimulent les grains et leurs bêtes. Les villes sont affamées. Ainsi Lénine envoie des détachements armés dans les campagnes pour réquisitionner des vivres. On tue systématiquement ceux que l’on appelle les Koulaks. Notion extensible selon Zinoviev, car "tout paysan qui ne meurt pas complètement de faim est un koulak".

Au sud de la Russie, sur le territoire du Don, les cosaques ont proclamé leur indépendance. Le général Alexéiev, un de leurs chefs, est celui qui a renversé le tsar, croyant sauver la Russie. C’est un républicain comme le seront la plupart des généraux des armées blanches. Plus personne n’est monarchiste. Il est rejoint par Kornilov, Denikine et quelques autres. En souvenir de la Révolution française, les bolcheviques les appellent les "Blancs". Moins d’une année après, les Blancs sont devenus des centaines de milliers, du Caucase à la Sibérie. La politique de terreur a soulevé des populations entières.

Dans trois régions où le combat des Blancs s’est confondu avec une guerre de libération nationale, ils ont été vainqueurs. En Finlande au début de 1918, dans les pays baltes au cours de 1919, en Pologne durant l’été 1920. A l’inverse, au coeur de l’ancien empire, les Blancs ont échoué.

Fabrice RIBET


Paradoxes et malentendus d’octobre

Avec la chute du communisme, la nécessité de démontrer le caractère " historiquement inéluctable " de la Grande Révolution socialiste d’Octobre a disparu. 1917 pouvait enfin devenir un objet historiquement " normal ". Malheureusement, ni les historiens ni surtout notre société ne sont prêts à rompre avec le mythe fondateur de l’année zéro, de cette année où tout aurait commencé : le bonheur ou le malheur du peuple russe".

Ces propos d’un historien russe contemporain illustrent une permanence : quatre-vingts ans après l’événement, la " bataille pour le récit " de 1917 se poursuit.

Pour une première école historique, que l’on pourrait qualifier de " libérale ", la révolution d’Octobre n’a été qu’un putsch imposé par la violence à une société passive, résultat d’une habile conspiration tramée par une poignée de fanatiques disciplinés et cyniques, dépourvus de toute assise réelle dans le pays. Aujourd’hui, la quasi-totalité des historiens russes, comme les élites cultivées et les dirigeants de la Russie post-communiste, a fait sienne la vulgate libérale. Privée de toute épaisseur sociale et historique, la révolution d’Octobre 1917 est relue comme un accident qui a détourné de son cours naturel la Russie prérévolutionnaire, une Russie riche, laborieuse et en bonne voie vers la démocratie. Clamée d’autant plus haut et fort que perdure en réalité une remarquable continuité des élites dirigeantes qui ont toutes appartenues à la Nomenklatura communiste, la rupture symbolique avec la " monstrueuse parenthèse du soviétisme " présente un atout majeur : celui de libérer la société russe du poids de la culpabilité, d’un repentir si pesant durant les années de perestroïka, marquées par la redécouverte douloureuse du stalinisme. Si le coup d’État bolchevique de 1917 n’a été qu’un accident, alors le peuple russe n’a été qu’une victime innocente.

Face à cette interprétation, l’historiographie soviétique a tenté de montrer qu’Octobre 1917 avait été l’aboutissement logique, prévisible, inévitable, d’un itinéraire libérateur entrepris par les " masses " consciemment ralliées au bolchevisme. Sous ses divers avatars, ce courant historiographique a amalgamé la " bataille pour le récit " de 1917 à la question de la légitimité du régime soviétique. Si la grande révolution socialiste d’Octobre 1917 a été l’accomplissement du sens de l’Histoire, un événement porteur d’un message d’émancipation adressé aux peuples du monde entier, alors le système politique, les institutions, l’État qui en étaient issus demeuraient, envers et contre toutes les erreurs qui avaient pu être commises par le stalinisme, légitimes. L’effondrement du régime soviétique a naturellement entraîné une délégitimation complète de la Révolution d’Octobre 1917 et la disparition de la vulgate marxisante, rejetée, pour reprendre une célèbre formule bolchevique, " dans les poubelles de l’Histoire ". Néanmoins, comme la mémoire de la peur, la mémoire de cette vulgate reste vivace, autant sinon plus en Occident que dans l’ex-URSS.

Rejetant la vulgate libérale comme la vulgate marxisante, un troisième courant historiographique s’est efforcé de "dé-idéologiser" l’histoire de la révolution russe, de comprendre, comme l’écrivait Marc Ferro, que "l’insurrection d’Octobre 1917 ait pu être à la fois un mouvement de masse et [que] seul un petit nombre y ait participé". Parmi les nombreuses questions qui se posent, à propos de 1917, beaucoup d’historiens qui refusent le schéma simpliste de l’historiographie libérale aujourd’hui dominante figurent des problèmes clés. Quel rôle à joué la militarisation de l’économie et la brutalisation des rapports sociaux consécutifs à l’entrée de l’empire russe dans la Première guerre mondiale ? Y a-t-il eu émergence d’une violence sociale spécifique qui allait faire le lit d’une violence politique exercée par la suite contre la société ? Comment une révolution populaire et plébéienne profondément antiautoritaire et antiétatique a-t-elle amené au pouvoir le groupe politique le plus dictatorial et le plus étatiste ? Quel lien peut-on établir entre l’indéniable radicalisation de la société russe tout au long de l’année 1917 et le bolchevisme ?

Avec le recul du temps et grâce aux nombreux travaux d’une historiographie conflictuelle, donc intellectuellement stimulante, la révolution d’Octobre 1917 nous apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise de pouvoir politique, fruit d’une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la Révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome. Cette révolution sociale se manifeste sous des aspects très divers : une immense jacquerie paysanne d’abord, veste mouvement de fond qui plonge ses racines dans une longue histoire, marquée non seulement par une haine vis-à-vis du propriétaire foncier, mais aussi par une profonde méfiance de la paysannerie envers la ville, le monde extérieur, envers toute forme d’ingérence étatique.

L’été et l’automne 1917 apparaissent ainsi comme l’aboutissement, enfin victorieux, d’un grand cycle de révoltes commencé en 1902, culminant une première fois en 1905-1907. L’année 1917 est une étape décisive d’une grande révolution agraire, de l’affrontement entre la paysannerie et les grands propriétaires pour l’appropriation des terres, la réalisation tant attendue du " partage noir ", un partage de toutes les terres en fonction du nombre de bouches à nourrir dans chaque famille. Mais c’est aussi une étape importante dans l’affrontement entre la paysannerie et l’État, pour le rejet de toute tutelle du pouvoir des villes sur les campagnes. Sur ce terrain, 1917 n’est qu’un des jalons d’un cycle d’affrontements qui culminera en 1918-1922, puis dans les années 1929-1933, s’achevant sur une défaite totale du monde rural, brisé à la racine par la collectivisation forcée des terres. Parallèlement à la révolution paysanne, on assiste tout au cours de l’année 1917, à une décomposition en profondeur de l’armée, formée de près de dix millions de paysans-soldats mobilisés depuis plus de trois ans dans une guerre dont ils ne comprenaient guère le sens - presque tous les généraux déploraient le manque de patriotisme de ces paysans-soldats politiquement peu intégrés à la nation, et dont l’horizon civique n’allait guère au-delà de leur communauté rurale.

Un troisième mouvement de fond touche une minorité sociale représentant à peine 3 % de la population active, mais une minorité politiquement agissante, très concentrée dans les grandes villes du pays, le monde ouvrier. Ce milieu, qui condense toutes les contradictions sociales d’une modernisation économique en marche depuis à peine une génération, donne naissance à un mouvement revendicatif ouvrier spécifique, autour de mots d’ordre authentiquement révolutionnaires - le " contrôle ouvrier ", le " pouvoir aux soviets ".

Enfin, un quatrième mouvement se dessine à travers l’émancipation rapide des nationalités et des peuples allogènes de l’ex-Empire tsariste, qui demandent leur autonomie, puis leur indépendance. Chacun de ces mouvements a sa propre temporalité, sa dynamique interne, ses aspirations spécifiques, qui ne sauraient évidemment être réduites ni aux slogans bolcheviques ni à l’action politique de ce parti. Ces mouvements agissent, tout au cours de l’année 1917, comme autant des forces dissolvantes qui contribuent puissamment à la destruction des institutions traditionnelles et, plus généralement, de toutes les formes d’autorité. Durant un bref mais décisif instant - la fin de l’année 1917 - l’action des bolcheviks, minorité politique agissant dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et long termes sont différents pour les uns et les autres. Momentanément, coup d’État politique et révolution sociale convergent, ou, plus exactement, se télescopent, avant de diverger vers des décennies de dictature.

Les mouvements sociaux et nationaux qui explosent à l’automne 1917 se sont développés à la faveur d’une conjonction très particulière combinant, dans une situation de guerre totale, en elle-même source de régression et de brutalisation générales, crise économique, bouleversement des relations sociales et faillite de l’État.

Loin de donner une impulsion nouvelle au régime tsariste et de renforcer la cohésion, encore très imparfaite, du corps social, la Première guerre mondiale agit comme un véritable révélateur de la fragilité d’un régime autocratique déjà ébranlé par la révolution de 1905-06 et affaibli par une politique inconséquente alternant concessions insuffisantes et reprise en main conservatrice. La guerre accentua également les faiblesses d’une modernisation économique inachevée, dépendante d’un afflux régulier de capitaux, de spécialistes et de technologies étrangers. Elle réactiva la fracture profonde entrer une Russie urbaine, industrielle et gouvernante et la Russie rurale, politiquement non intégrée et encore largement refermée sur ses structures locales et communautaires.

Comme les autres belligérants, le gouvernement tsariste avait escompté que la guerre serait courte. La fermeture des détroits et le blocus économique de la Russie révélèrent brutalement la dépendance de l’Empire vis-à-vis de ses fournisseurs étrangers. La perte des provinces occidentales, envahies par les armées allemandes et austro-hongroises dès 1915, priva la Russie des produits de l’industrie polonaise, une des plus développées de l’empire. L’économie nationale ne résista pas longtemps à la poursuite de la guerre : dès 1915, le système des transports ferroviaires fut désorganisé, faute de pièces de rechange. La reconversion de la quasi totalité des usines vers l’effort militaire cassa le marché intérieur. Au bout de quelques mois, l’arrière manqua de produits manufacturés et le pays s’installa dans les pénuries et l’inflation.

Dans les campagnes, la situation se dégrada rapidement : l’arrêt brutal du crédit agricole et du remembrement, la mobilisation massive des hommes dans l’armée, les réquisitions de cheptel et de céréales, la pénurie des biens manufacturés, la rupture des circuits d’échange entre villes et campagnes stoppèrent net le processus de modernisation des exploitations rurales amorcé avec succès, depuis 1906, par le premier ministre Piotr Stolypine, assassiné en 1910. Trois années de guerre renforcèrent la perception paysanne de l’État comme d’une force hostile et étrangère. Les vexations quotidiennes dans une armée où le soldat était davantage traité comme un serf que comme un citoyen exacerbèrent les tensions entre les hommes de rang et les officiers, tandis que les défaites minaient ce qui restait du prestige d’un régime impérial trop lointain. Le vieux fond d’archaïsme et de violence, toujours présent dans les campagnes, et qui s’était exprimé avec force lors des immenses jacqueries des années 1902-1906, en sortit renforcé.

Dès la fin de 1915, le pouvoir ne maîtrisait plus la situation. Devant la passivité du régime, on vit de toutes parts s’organiser comités et associations prenant en charge la gestion du quotidien que l’État ne semblait plus en mesure d’assurer : soins aux blessés, ravitaillement des villes et de l’armée. Les Russes commencèrent à se gouverner eux-mêmes ; un grand mouvement, venu du tréfonds de la société et dont personne n’avait encore pris la mesure, s’était mis en branle. Mais, pour que ce mouvement triomphât des forces dissolvantes qui étaient aussi à l’œuvre, il aurait fallu que le pouvoir l’encourageât, lui donnât la main.

Or, au lieu de jeter un pont entre le pouvoir et les éléments les plus avancés de la société civile, Nicolas II s’accrocha à l’utopie monarcho-populiste du " petit-père-tsar-commandant-l’armée-de-son-bon-peuple-paysan ". Il prit en personne le commandement suprême des armées, acte suicidaire pour l’autocratie, en pleine défaite nationale. Isolé dans son train spécial au quartier général de Mogilev, Nicolas II cessa, en réalité, dès l’automne de 1915, de diriger le pays, s’en remettant à son épouse, l’impératrice Alexandra, très impopulaire, car d’origine allemande.

Au cours de l’année 1916, le pouvoir sembla se dissoudre. La Douma d’empire, seule assemblée élue, si peu représentative fût-elle, ne siégeait plus que quelques semaines par an ; gouvernements et ministres se succédaient, tout aussi incompétents et impopulaires. La rumeur publique accusait la coterie influente dirigée par l’impératrice et par Raspoutine d’ouvrir sciemment le territoire national à l’invasion ennemie. Il devenait manifeste que l’autocratie n’était plus capable de mener la guerre. A la fin de l’année 1916, le pays devint ingouvernable. Dans une atmosphère de crise politique illustrée par l’assassinat, le 31 décembre, de Raspoutine, les grèves, tombées à un niveau insignifiant au début de la guerre, reprirent de l’ampleur. L’agitation gagna l’armée, la désorganisation totale des transports cassa l’ensemble du système de ravitaillement. C’est un régime à la fois discrédité et affaibli que vinrent surprendre les journées de février 1917.

La chute du régime tsariste, emporté à l’issue de cinq jours de manifestations ouvrières et de la mutinerie de quelques milliers d’hommes de la garnison de Petrograd, révéla non seulement la faiblesse du tsarisme et l’état de décomposition d’une armée à laquelle l’état-major n’osa pas faire appel pour mater une émeute populaire, mais aussi l’impréparation politique de toutes les forces d’opposition profondément divisées, depuis les libéraux du Parti constitutionnel-démocrate, jusqu’aux sociaux-démocrates.

A aucun moment de cette révolution populaire spontanée, commencée dans la rue et terminée dans les cabinets feutrés du Palais de Tauride, siège de la Douma, les forces politiques d’opposition ne guidèrent le mouvement. Les libéraux avaient peur de la rue ; quant aux partis socialistes, ils craignaient une réaction militaire. Entre les libéraux, inquiets de l’extension des troubles, et les socialistes, pour lesquels l’heure était à l’évidence à la révolution " bourgeoise " - première étape d’un long processus qui pourrait, avec le temps, ouvrir la voie à une révolution socialiste -, s’engagèrent des négociations qui aboutirent après de longes tractations à la formule inédite d’un double pouvoir. D’un côté, le gouvernement provisoire, un pouvoir soucieux d’ordre, dont la logique était celle du parlementarisme, et l’objectif celui d’une Russie capitaliste, moderne et libérale, résolument ancrée à ses alliés français et britanniques. De l’autre côté, le pouvoir du soviet de Petrograd, qu’une poignée de militants socialistes venait de constituer et qui se prétendait être, dans la grande tradition du soviet de Saint-Pétersbourg de 1905, une représentation plus directe, plus révolutionnaire des " masses ". Mais ce " pouvoir des soviets " était lui-même une réalité mouvante et changeante, au gré de l’évolution des structures décentralisées et bourgeonnantes, et, plus encore, des changements d’une opinion publique versatile.

Les trois gouvernements provisoires qui se succédèrent, du 2 mars au 25 octobre 1917, s’avérèrent incapables de résoudre les problèmes que leur avait laissés en héritage l’Ancien régime : la crise économique, la poursuite de la guerre, la question ouvrière, le problème agraire. Les nouveaux hommes au pouvoir - les libéraux du Parti constitutionnel-démocrate, majoritaires dans les deux premiers gouvernements, comme les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, majoritaires dans le troisième - appartenaient tous à ces élites urbaines cultivées, à ces éléments avancés de la société civile qui étaient partagés entre une confiance naïve et aveugle dans le " peuple ", et une peur des " masses sombres " qui les entouraient et qu’ils connaissaient d’ailleurs fort mal. En majorité, ils considéraient, du moins dans les premiers mois d’une révolution qui avait frappé les esprits par son aspect pacifique, qu’il fallait laisser libre cours à la poussée démocratique libérée par la crise, puis par la chute de l’Ancien régime. Faire de la Russie " le pays le plus libre du monde ", tel était le rêve d’idéalistes comme le prince Lvov, chef des deux premiers gouvernements provisoires.

"L’esprit du peuple russe, dit-il dans une de ses premières déclarations, s’est révélé être, par sa nature même, un esprit universellement démocratique. Il est prêt non seulement à se fondre dans la démocratie universelle, mais à en prendre la tête sur le chemin du progrès jalonné par les grands principes de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité".

Fort de ces convictions, le gouvernement provisoire multiplia les mesures démocratiques - libertés fondamentales, suffrage universel, suppression de toute discrimination de caste, de race ou de religion, reconnaissance du droit de la Pologne et de la Finlande à l’autodétermination, promesse d’autonomie pour les minorités nationales, etc. - qui devaient, pensait-il, permettre un veste sursaut patriotique, consolider la cohésion sociale, assurer la victoire militaire aux côtés des alliés et amarrer solidement le nouveau régime aux démocraties occidentales. Par souci tatillon de la légalité, le gouvernement se refusa cependant, dans une situation de guerre, à prendre toute une série de mesures importantes qui engageraient l’avenir, avant la réunion d’une Assemblée constituante, qui devait être élue à l’automne 1917. Il tint délibérément à rester " provisoire ", laissant en suspens les problèmes les plus brûlants : le problème de la paix et le problème de la terre. Quant à la crise économique, liée à la poursuite de la guerre, pas plus que le régime précédent, le gouvernement provisoire ne parvint, durant les quelques mois de son existence, à en venir à bout ; problèmes de ravitaillement, pénuries, inflation, rupture des circuits d’échanges, fermetures d’entreprises, explosion du chômage ne firent qu’exacerber les tensions sociales.

Face à l’attentisme du gouvernement, la société continua à s’organiser de façon autonome. En quelques semaines, par milliers, soviets, comités d’usine et de quartier, milices ouvrières armées (les " Gardes rouges "), comités de paysans, comités de soldats, de Cosaques, de ménagères foisonnèrent. Autant de lieux de débats, d’initiatives, d’affrontements où s’exprimaient des revendications, une opinion publique, une autre façon de faire de la politique. Véritable fête de libération, qui devint au fil des jours de plus en plus violente, la révolution de Février ayant libéré ressentiments et frustrations sociales longtemps accumulées, le meetingomanie (le meeting permanent) était aux antipodes de la démocratie parlementaire dont rêvaient les hommes politiques du nouveau régime. Tout au long de l’année 1917, on assista à une indéniable radicalisation des revendications et des mouvements sociaux.

Les ouvriers passèrent de revendications économiques - la journée de huit heures, la suppression des amendes et autres mesures vexatoires, les assurances sociales, des augmentations de salaire - à des demandes politiques, qui impliquaient un changement radical des relations sociales entre patrons et salariés et une autre forme de pouvoir. Organisés en comités d’usine, dont l’objectif premier était de contrôler l’embauche et les licenciements et d’empêcher les patrons de freiner abusivement l’entreprise sous prétexte de rupture d’approvisionnement, les ouvriers en vinrent à exiger le " contrôle ouvrier " sur la production. Mais, pour que ce " contrôle ouvrier " prît vit, il fallait une forme absolument nouvelle de gouvernement, le " pouvoir des soviets ", seul capable de prendre des mesures radicales, notamment la mise sous séquestre des entreprises, et leur nationalisation, une revendication inconnue au printemps 1917, mais de plus en plus souvent mise en avant six mois plus tard.

Dans le cours des révolutions de 1917, les rôle des soldats-paysans - une masse de dix millions d’hommes mobilisés - fut décisif. La décomposition rapide de l’armée russe, gagnée par les désertions et le pacifisme, joua un rôle d’entraînement dans la faillite généralisée des institutions. Les comités de soldats, autorisés par le premier texte adopté par le gouvernement provisoire - le fameux décret n°1, véritable " charte des droits des soldats ", qui abolissait les règles de discipline les plus vexatoires de l’Ancien Régime -, n’eurent de cesse d’outrepasser leurs prérogatives. Ils en vinrent à récuser tel ou tel officier, à en " élire " de nouveaux, à se mêler de stratégie militaire, se posant en " pouvoir soldat " d’un type inédit. Ce pouvoir soldat fit le lit d’un " bolchevisme de tranchée " spécifique, que le général Broussilov, commandant en chef de l’armée russe, caractérisait ainsi : "les soldats n’avaient pas la moindre idée de ce qu’était le communisme, le prolétariat ou la Constitution. Ils voulaient la paix, la terre, la liberté de vivre sans lois, sans officiers ni propriétaires fonciers. Leur " bolchevisme " n’était en réalité qu’une formidable aspiration à une liberté sans entraves, à l’anarchie".

Après l’échec de la dernière offensive de l’armée russe, en juin 1917, l’armée se délita : des centaines d’officiers soupçonnés par la troupe d’être des "contre-révolutionnaires" furent arrêtés par les soldats et souvent massacrés. Le nombre de déserteurs monta en flèche, pour atteindre en août-septembre plusieurs dizaines de milliers par jour. Les paysans-soldats n’eurent bientôt plus qu’une seule idée en tête : rentrer chez eux, pour ne pas manquer le partage des terres et du cheptel des grands propriétaires. De juin à octobre 1917, plus de deux millions de soldats, fatigués de combattre ou d’attendre le ventre creux dans les tranchées et les garnisons, désertèrent une armée en déliquescence. Leur retour au village alimenta, à son tour, les troubles dans les campagnes.

Jusqu’à l’été, les troubles agraires étaient restés assez circonscrits, surtout en comparaison avec ce qui s’était passé lors de la révolution de 1905-06. Une fois connue la nouvelle de l’abdication du tsar, comme il était de coutume lorsqu’un événement important se produisait, l’assemblée paysanne se réunit et fit rédiger une pétition exposant les doléances et les souhaits des paysans. Le première revendication était que la terre appartînt à ceux qui la travaillaient, que fussent immédiatement redistribuées les terres non cultivées des grands propriétaires, que les baux fussent réévalués à la baisse. Peu à peu, les paysans s’organisèrent, mettant en place des comités agraires, an niveau tant du village que du canton, dirigés le plus souvent par des membres de l’intelligentsia rurale - instituteurs, popes, agronomes, officiers de santé - proches des milieux socialistes-révolutionnaires. A partir de mai-juin 1917, le mouvement paysans se durcit : pour ne pas se laisser déborder par une base impatiente, nombre de comités agraires se mirent à saisir matériel agricole et cheptel des propriétaires fonciers et à s’approprier bois, pâturages et terre inexploitées. Cette lutte ancestrale pour le "partage noir" des terres se fit aux dépens des grands propriétaires fonciers, mais aussi des "koulaks", ces paysans aisés qui, à la faveur des réformes de Stolypine, avaient quitté la communauté rurale pour s’établir sur un lopin en pleine et entière propriété, libérée de toutes les servitudes communautaires. Dès avant la révolution d’Octobre 1917, le koulak, croque-mitaine de tous les discours bolcheviques stigmatisant le "paysan riche rapace", le "bourgeois rural", l’"usurier", le "koulak buveur de sans", n’était plus que l’ombre de lui-même. Il avait dû, en effet, rétrocéder à la communauté villageoise la majeure partie de son cheptel, de ses machines, de ses terres, reversés au pot commun et partagés selon l’ancestral principe égalitaire des "bouches à nourrir".

Au cours de l’été, les troubles agraires, attisés par le retour au village de centaines de milliers de déserteurs armés, devinrent de plus en plus violents. A partir de la fin du mois d’août, déçus par les promesses non tenues d’un gouvernement qui ne cessait de remettre à plus tard la réforme agraire, les paysans partirent à l’assaut des domaines seigneuriaux, systématiquement mis à sac et brûlés, pour en chasser une fois pour toutes le propriétaire foncier honni. En Ukraine, dans les provinces centrales de la Russie - Tambov, Penza, Voronej, Saratov, Orel, Toula, Riazan - des milliers de demeures seigneuriales furent brûlées, des centaines de propriétaires massacrés.

Devant l’extension de cette révolution sociale, les élites dirigeantes et les partis politiques - à l’exception notable des bolcheviks, sur l’attitude desquels nous reviendrons - hésitaient entre des tentatives de contrôler, tant bien que mal, le mouvement, et la tentation du putsch militaire. Ayant accepté, dès le mois de mai, d’entrer au gouvernement, mencheviks, populaires dans les milieux ouvriers, et socialistes-révolutionnaires, mieux implantés dans le monde rural que n’importe quelle autre formation politique, se révélèrent incapables, du fait de la participation de certains de leurs dirigeants à un gouvernement soucieux d’ordre et de légalité, de réaliser les réformes qu’ils avaient toujours prônées - notamment, en ce qui concernait les socialistes-révolutionnaires, le partage des terres. Devenus les gestionnaires et les gardiens de l’État "bourgeois", les partis socialistes modérés laissèrent le champ de la contestation aux bolcheviks, sans pour autant tirer bénéfice de leur participation à un gouvernement qui contrôlait chaque jour un peu moins la situation dans le pays.

Face à l’anarchie envahissante, les milieux patronaux, les propriétaires fonciers, l’état-major et un certain nombre de libéraux désabusés furent tentés par la solution du coup de force militaire, que proposait le général Kornilov. Cette solution échoua devant l’opposition du gouvernement provisoire dirigé par Alexandre Kerenski. La victoire du putsch militaire aurait, en effet, anéanti le pouvoir civil, qui, si faible fût-il, s’accrochait à la conduite formelle des affaires du pays. L’échec du putsch du général Kornilov, les 24-27 août 1917, précipita la crise finale d’un gouvernement provisoire qui ne contrôlait plus aucun des relais traditionnels du pouvoir. Tandis qu’au sommet les jeux du pouvoir mettaient aux prises civils et militaires aspirant à une illusoire dictature, les piliers sur lesquels reposaient l’État - le justice, l’administration, l’armée - cédaient, le droit était bafoué, l’autorité, sous toutes ses formes, contestée.

La radicalisation incontestable des messes urbaines et rurales signifiait-elle leur bolchevisation ? Rien n’est moins sûr. Derrière les slogans communs - "contrôle ouvrier", "tout le pouvoir aux soviets" - militants ouvriers et dirigeants bolcheviques ne donnaient pas aux termes la même signification. Dans l’armée, le "bolchevisme de tranchée" reflétait avant tout une aspiration générale à la paix, partagée par les combattants de tous les pays engagés depuis trois ans dans la plus meurtrière et la plus totale des guerres. Quant à la révolution paysanne, elle suivait une voie tout à fait autonome, bien plus proche du programme socialiste-révolutionnaire favorable au "partage noir" que du programme bolchevique qui prônait la nationalisation de la terre et son exploitation en grandes unités collectives. Dans les campagnes, on ne connaissait les bolcheviks que d’après les récits qu’en faisaient les déserteurs, fourriers d’un bolchevisme diffus, porteur de deux mots magiques : la paix et la terre. Tous les mécontents étaient loin d’adhérer au Parti bolchevique, qui comptait, selon des chiffres controversés, entre cent et deux cent mille membres début octobre 1917. Néanmoins, dans le vide institutionnel de l’automne 1917, où toute autorité étatique avait disparu pour céder la place à une pléiade de comités, soviets ou autres groupuscules, il suffisait qu’un noyau bien organisé et décidé agît avec détermination pour exercer aussitôt une autorité disproportionnée à sa force réelle. C’est ce que fit le Parti bolchevique.

Depuis sa fondation en 1903, ce parti s’était démarqué des autres courants de la social-démocratie, tant russe qu’européenne, notamment par sa stratégie volontariste de rupture radicale avec l’ordre existant et par sa conception du parti, un parti fortement structuré, discipliné, élitaire et efficace, avant-garde de révolutionnaires professionnels, aux antipodes du grand parti de rassemblement, largement ouvert à des sympathisants de tendances différentes, tel que le concevaient les mencheviks et les sociaux-démocrates européens en général.

La Première guerre mondiale accentua encore la spécificité du bolchevisme léniniste. Rejetant toute collaboration avec les autres courants sociaux-démocrates, Lénine, de plus en plus isolé, justifia théoriquement sa position dans son essai "L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme". Il y expliquait que la révolution éclaterait non dans le pays où le capitalisme était le plus fort, mais dans un État économiquement peu développé comme la Russie, à condition que le mouvement révolutionnaire y fût dirigé par une avant-garde disciplinée, prête à aller jusqu’au bout, c’est-à-dire la dictature du prolétariat et la transformation de la guerre impérialiste en une guerre civile.

Dans une lettre du 17 octobre 1914 adressée à Alexandre Chliapnikov, l’un des dirigeants bolcheviques, Lénine écrivait :

"Le moindre mal dans l’immédiat serait la défaite du tsarisme dans la guerre. […] L’essence entière de notre travail (persistant, systématique, peut-être de longue durée) est de viser à la transformation de la guerre en une guerre civile. Quand cela se produira est une autre question, ce n’est pas encore clair. Nous devons laisser le moment mûrir et le "forcer à mûrir" systématiquement… Nous ne pouvons ni "promettre" la guerre civile, ni la "décréter", mais nous avons le devoir d’œuvrer - le temps qu’il faudra - dans cette direction."

Révélant les "contradictions inter-impérialistes", la "guerre impérialiste" renversait ainsi les termes du dogme marxiste et rendait l’explosion plus probable en Russie que nulle part ailleurs. Tout au long de la guerre, Lénine revint sur l’idée que les bolcheviks devaient être prêts à encourager, par tous les moyens, le développement d’une guerre civile.

"Quiconque reconnaît la guerre de classes, écrivait-il en septembre 1916, doit reconnaître la guerre civile, qui dans toute société de classes représente la continuation du développement et l’accentuation naturels de la guerre de classes".

Après la victoire de la révolution de Février, à laquelle aucun dirigeant bolchevique d’envergure n’avait pris part, tous étant soit en exil, soit à l’étranger, Lénine, contre l’avis même de l’immense majorité des dirigeants du parti, prédit la faillite de la politique de conciliation avec le gouvernement provisoire que tâchait de mettre en œuvre le soviet de Petrograd, dominé par une majorité de SR et de sociaux-démocrates, toutes tendances confondues. Dans ses quatre Lettres de loin, écrites à Zurich du 20 au 25 mars 1917, et dont le quotidien bolchevique La Pravda n’osa publier que la première, tant ces écrits rompaient avec les positions politiques alors défendues par les dirigeants bolcheviques de Petrograd, Lénine exigeait la rupture immédiate entre le soviet de Petrograd et le gouvernement provisoire, ainsi que la préparation active de la phase suivante, "prolétarienne", de la révolution. Pour Lénine, l’apparition des soviets était le signe que la révolution avait déjà dépassé sa "phase bourgeoise". Sans plus attendre, ces organes révolutionnaires devaient s’emparer du pouvoir par la force, mettre fin à la guerre impérialiste, même au prix d’une guerre civile, inévitable dans tout processus révolutionnaire. Rentré en Russie le 3 avril 1917, Lénine continua à défendre des positions extrêmes. Dans ses célèbres Thèses d’avril, il répéta son hostilité inconditionnelle à la république parlementaire et au processus démocratique. Accueillies avec stupéfaction et hostilité par la majorité des dirigeants bolcheviks de Petrograd, les idées de Lénine progressèrent rapidement, notamment parmi les nouvelles recrues du Parti, ceux que Staline appelait, à juste titre, les praktiki (les "praticiens"), par opposition aux "théoriciens". En quelques mois, les éléments plébéiens, parmi lesquels les soldats-paysans occupaient une place centrale, submergèrent les éléments urbanisés et intellectuels, vieux routiers des luttes sociales institutionnalisées. Porteurs d’une grande violence enracinée dans la culture paysanne et exacerbée par trois années de guerre, moins prisonniers du dogme marxiste qu’ils ne connaissaient guère, ces militants d’origine populaire, peu formés politiquement, représentants typiques d’un bolchevisme plébéien qui allait bientôt fortement déteindre sur le bolchevisme théorisant et intellectuel des bolcheviques d’origine, ne se posait guère la question : une "étape bourgeoise" était-elle nécessaire ou pas pour "passer au socialisme" ? Partisans de l’action directe, du coup de force, ils étaient les plus fervents activistes d’un bolchevisme où les débats théoriques laissaient place à la seule question désormais à l’ordre du jour, celle de la prise du pouvoir.

Entre une base plébéienne de plus en plus impatiente, prompte à l’aventure - les marins de la base navale de Kronstadt, au large de Petrograd, certaines unités de la garnison de la capitale, les Gardes rouges des quartiers ouvriers de Vyborg -, et les dirigeants hantés par l’échec d’une insurrection prématurée vouée à l’écrasement, la voie léniniste restait ouverte. Durant toute l’année 1917, les débordements de la base, impatiente d’en découdre avec les forces gouvernementales, faillirent emporter le Parti bolchevique, déclaré hors la loi à la suite des manifestations sanglantes des 3-5 juillet à Petrograd, et dont les dirigeants furent soit arrêtés, soit contraints, comme Lénine, à l’exil. L’impuissance du gouvernement à régler les grands problèmes, la faillite des institutions et des autorités traditionnelles, le développement des mouvements sociaux, l’échec de la tentative de putsch militaire du général Kornilov permirent au Parti bolchevique de refaire surface, à la fin du mois d’août 1917, dans une situation propice à une prise du pouvoir par une insurrection armée.

Une nouvelle fois, le rôle personnel de Lénine, en tant que théoricien et stratège de la prise du pouvoir, fut décisif. Dans les semaines qui précédèrent le coup d’État bolchevique du 25 octobre 1917, Lénine mit en place toutes les étapes d’un coup d’État militaire, qui ne pourrait ni être débordé par un soulèvement imprévu des "masses" ni être freiné par le "légalisme révolutionnaire" de dirigeants bolcheviks, tels Zinoviev ou Kamenev, qui, échaudés par l’amère expérience des journées de juillet, souhaitaient aller au pouvoir avec une majorité plurielle de socialistes-révolutionnaires et de sociaux-démocrates de tendances divers, majoritaires dans les soviets. De son exil finlandais, Lénine ne cessait d’envoyer au Comité central du Parti bolchevique lettres et articles appelant à l’insurrection.

"En proposant une paix immédiate et en donnant la terre aux paysans, les bolcheviks établiront un pouvoir que personne ne renversera, écrivait-il. Il serait vain d’attendre une majorité formelle en faveur des bolcheviques. Aucune révolution n’attend ça. L’Histoire ne nous pardonnera pas si nous ne prenons pas maintenant le pouvoir."

Ces appels laissaient la plupart des dirigeants bolcheviks sceptiques. Pourquoi brusquer les choses, alors que la situation se radicalisait chaque jour davantage ? Ne suffisait-il pas de coller aux masses en encourageant leur violence spontanée, de laisser agir les forces dissolvantes des mouvements sociaux, d’attendre la réunion du II e Congrès panrusse des soviets prévue pour le 20 octobre ? Les bolcheviks avaient toutes les chances d’avoir une majorité relative dans cette assemblée où les délégués des soviets des grands centres ouvriers et des comités de soldats étaient largement surreprésentés par rapport aux soviets ruraux à dominante SR. Or, pour Lénine, si le transfert du pouvoir se faisait à l’issue d’un vote du Congrès des soviets, le gouvernement qui en serait issu serait un gouvernement de coalition où les bolcheviks devraient partager le pouvoir avec les autres formations socialistes. Lénine, qui réclamait depuis des mois tout le pouvoir pour les seuls bolcheviks, voulait à tout prix que les bolcheviks s’emparent eux-mêmes du pouvoir par une insurrection militaire, avant la convocation du II e Congrès panrusse des soviets. Il savait que les autres partis socialistes condamneraient le coup d’État insurrectionnel et qu’il ne leur resterait plus alors qu’à entrer dans l’opposition, laissant tout le pouvoir aux bolcheviques.

Le 10 octobre, rentré clandestinement à Petrograd, Lénine réunit douze des vingt et un membres du Comité central du parti bolchevique. Après dix heures de discussions, il parvint à convaincre la majorité des présents de voter la plus importante décision qu’ai jamais pris le parti : le principe d’une insurrection armée dans les plus brefs délais. Cette décision fut approuvée par dix voix contre deux, celles de Zinoviev et de Kamenev, résolument attachés à l’idée qu’il ne fallait rien entreprendre avant le réunion du II e Congrès des soviets. Le 16 octobre, Trotski mit sur pieds, malgré l’opposition des socialistes modérés, une organisation militaire émanant théoriquement du soviet de Petrograd, mais noyauté en fait par les bolcheviks, le Comité militaire révolutionnaire de Petrograd (CMRP). Chargé de mettre en œuvre la prise du pouvoir selon l’art de l’insurrection militaire, aux antipodes d’un soulèvement populaire spontané et anarchique susceptible de déborder le Parti bolchevique.

Comme le souhaitait Lénine, le nombre des participants directs à la grande révolution socialiste d’Octobre fut très limité : quelques milliers de soldats de la garnison, de marins de Kronstadt et de Gardes rouges ralliés au CMRP, quelques centaines de militants bolcheviques des comités d’usine. De rares accrochages, un nombre de victimes insignifiant attestent la facilité d’un coup d’État attendu, soigneusement préparé et perpétré sans opposition. De manière significative, la prise du pouvoir se fit au nom du CMRP. Ainsi les dirigeant bolcheviks attribuaient-ils la totalité du pouvoir à une instance que personne, en dehors du Comité central bolchevik, n’avait mandatée, et qui ne dépendait donc d’aucune manière du Congrès des soviets.

La stratégie de Lénine s’avéra juste : mis devant le fait accompli, les socialistes modérés, après avoir dénoncé "la conjuration militaire organisée derrière le dos des soviets", quittèrent le II e Congrès des soviets. Restés en nombre aux côtés de leurs seuls alliés, les membres du petit groupe socialiste-révolutionnaire de gauche, les bolcheviks firent ratifier leur coup de force par les députés du Congrès encore présents, qui votèrent un texte rédigé par Lénine, attribuant "tout le pouvoir aux soviets". Cette résolution purement formelle permit aux bolcheviks d’accréditer une fiction qui allait abuser des générations de crédules : ils gouvernaient au nom du peuple dans le "pays des soviets". Quelques heures plus tard, le Congrès entérina, avant de se séparer, la création du nouveau gouvernement bolchevique - le Conseil des commissaires du Peuple, présidé par Lénine - et approuva les décrets sur la paix et sur la terre, premiers actes du nouveau régime.

Très rapidement, les malentendus, puis les conflits, se multiplièrent entre le nouveau pouvoir et les mouvements sociaux, qui avaient agi de manière autonome comme forces dissolvantes de l’ancien ordre politique, économique et social. Premier malentendu, à propos de la révolution agraire. Les bolcheviks, qui avaient toujours prôné la nationalisation des terres, durent, dans un rapport de forces qui ne leur était pas favorable, reprendre, "voler" le programme socialiste-révolutionnaire et approuver la redistribution des terres aux paysans. Le "décret sur la terre", dont la disposition principale proclamait que la "propriété privée de la terre est abolie sans indemnité, toutes les terres sont mises à la disposition des comités agraires locaux, pour redistribution", se bornait, en réalité, à légitimer ce que de nombreuses communautés villageoises avaient entrepris depuis l’été 1917 : l’appropriation brutale des terres appartenant aux grands propriétaires fonciers et aux paysans aisés, les koulaks. Contraints momentanément de "coller" à cette révolution paysanne autonome qui avait tant facilité leur venue au pouvoir, les bolcheviks allaient reprendre leur programme une dizaine d’année plus tard. La collectivisation forcée des campagnes, apogée de l’affrontement entre le régime issu d’Octobre 1917 et la paysannerie, serait la résolution tragique du malentendu de 1917.

Deuxième malentendu : les rapports du Parti bolchevik avec toutes les institutions - Comités d’usine, syndicats, partis socialistes, comités de quartier, Gardes rouges et, surtout, soviets - qui avaient à la fois participé à la destruction des institutions traditionnelles et lutté pour l’affirmation et l’extension de leurs propres compétences. En quelques semaines, ces institutions furent dessaisies de leur pouvoir, subordonnées au Parti bolchevique ou éliminées. Le "pouvoir aux soviets", mot d’ordre sans doute le plus populaire dans la Russie d’octobre 1917, devint, en un tournemain, le pouvoir du Parti bolchevique sur les soviets. Quant au "contrôle ouvrier", autre revendication majeure de ceux au nom desquels les bolcheviks prétendaient agir, les prolétaires de Petrograd et des autres grands centres industriels, il fut rapidement écarté au profit d’un contrôle de l’État, prétendument "ouvrier", sur les entreprises et les travailleurs. Une incompréhension mutuelle s’installa entre le monde ouvrier, obsédé par le chômage, la dégradation continue de son pouvoir d’achat et la faim, et un État soucieux d’efficacité économique. Dès le mois de décembre 1917, le nouveau régime dut affronter une vague de revendications ouvrières et de grèves. En quelques semaines, les bolcheviks perdirent l’essentiel du capital de confiance qu’ils avaient accumulé dans une partie du monde du travail durant l’année 1917.

Troisième malentendu : les rapports du nouveau pouvoir avec les nationalités de l’ex-empire tsariste. Le coup d’État bolchevique accéléra les forces centrifuges que les nouveau dirigeant parurent, au début, cautionner. En reconnaissant l’égalité et la souveraineté des peuples de l’ancien empire, le droit à l’autodétermination, à la fédération, à la sécession, les bolcheviks semblaient inviter les peuples allogènes à s’émanciper de la tutelle du pouvoir central russe. En quelques mois, Polonais, Finnois, Baltes, Ukrainiens, Géorgiens, Arméniens, Azéris proclamèrent leur indépendance. Débordés, les bolcheviks subordonnèrent bientôt le droit des peuples à l’autodétermination à la nécessité de conserver le blé ukrainien, le pétrole et les minerais du Caucase, bref les intérêts vitaux du nouvel État, qui s’affirma rapidement, du moins sur le plan territorial, comme l’héritier de l’ex-empire plus encore que le gouvernement provisoire.

Le télescopage de révolutions sociales et nationales multiformes et d’une pratique politique spécifique qui excluait tout partage du pouvoir devait rapidement mener à un affrontement, générateur de violence et de terreur, entre le nouveau pouvoir et de larges fractions de la société.

Nicolas WERTH, in Le Livre Noir du Communisme, 1998.

8 novembre 2007
  • rianovosti

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1 commentaires pour cet article

  • 17 septembre 2008 08:53

    Bonjour,

    Lors de son retour d’exil, Lénine n’était pas dans un train "blindé", mais dans un train dont les portes ont été fermées par la police allemande pour éviter que les révolutionnaires sachant parler allemand ne fassent de la propagande lors de la traversée de l’Allemagne.

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