Devant une question faisant l’objet d’un débat sur la place publique, les analystes invoquent souvent l’ignorance des citoyens pour expliquer le manque de participation aux assemblées et manifestations, et même aux élections dont la question forme - toujours d’après ces analystes - l’enjeu principal. Combien de fois n’est-il pas arrivé aux grands acteurs politiques de se tromper en misant leurs campagnes de séduction sur un objet dont les vertus leur semblaient « évidentes », mais qui finissait pas se révéler sans aucun intérêt pour leurs concitoyens ? Il serait intéressant, pour faciliter les échanges, de s’entendre sur les termes utilisés pour décrire les attitudes d’une population donnée.
Certes l’ignorance des citoyens peut parfois être invoquée comme explication d’un comportement qui semble, autrement, incompréhensible pour ceux « qui savent » et, donc, qui ne partagent pas leur ignorance. Si les citoyens sont ignorants, à qui la faute ? Aux grands acteurs qui n’ont pas su s’expliquer ? Aux médias qui n’ont pas voulu diffuser ces explications ou su ajouter celles qui s’imposaient ? Ou à la surcharge d’objets sociaux se concurrençant pour obtenir l’attention des citoyens, des acteurs et des médias ?
Et si les citoyens n’étaient pas aussi ignorants que cela ? S’ils étaient, tout simplement, indifférents ! Ils savent que quelque chose ne va pas, ou ne va plus comme avant. Cela gêne les politiques et les observateurs. Mais les citoyens n’y voient pas de menace immédiate à leur confort physique, mental ou financier.
Ce n’est pas de la tolérance. Si le Canada (et, selon les sondages, encore plus le Québec) a pu accorder les conditions légales parmi les plus équitables d’Occident à ses citoyens gays, ce n’est pas parce que leurs concitoyens sont « tolérants ». Ils sont tout simplement « indifférents ». Dans une société passée en quelques décennies de l’intégrisme romain à l’hyper-libéralisme dans tous les domaines, la majorité des citoyens ne voient aucune menace dans le mode de vie de leurs voisins gays. Ils sont indifférents parce que la différence dont il est question n’est pas assez importante pour qu’ils la... voient. (C’est d’ailleurs, à notre avis, une erreur des organisateurs de toute forme de « Gay Pride », que de vouloir « célébrer » leur différence. Quelle indifférence veut-on combattre ? Dans les élites de toute minorité, il y a des gens qui cherchent la confrontation dans l’espoir d’acquérir un rôle de sauveur au sein de leur communauté.)
Néanmoins, il faut parler de tolérance lorsqu’ils sont confrontés à des modes de vie inspirés de religions ou de traditions qui contestent les acquis de cet hyper-libéralisme. Ils constatent ou devinent qu’il y a, dans ces modes de vie, des éléments qui peuvent finir par menacer leur confort. S’ils font preuve de « tolérance », c’est qu’ils sont prêts à réduire leur confort ou à vivre avec une menace non-actualisée au nom d’autres prises de position comme la volonté de respecter les autres ou de ne pas les provoquer. « Accepter un mal pour en éviter un pire ! »
Il y a une combinaison de deux attitudes que l’on pourrait caractériser d’indignorance , mélange d’indifférence et d’ignorance. Dans l’indifférence pure, le citoyen connaît bien l’objet de son indifférence. C’est justement parce qu’il croit assez bien en connaître la portée qu’il peut décider que cela lui est indifférent. Le danger, pour nos sociétés, ne serait-ce pas, plutôt, l’indifférence qui maintient l’ignorance. On ne veut pas savoir. Car on soupçonne que si on savait, on devrait prendre position, de la tolérance à l’engagement pour le changement. Cette indignorance ne porte pas seulement le préfixe de l’indifférence. Elle porte celui de l’indignité. Cette attitude d’ignorance volontaire est, en effet, indigne du citoyen. Et pourtant, la plupart de nos médias semblent dédiés, de la vie des « gens riches et célèbres » à la téléréalité, à faire la promotion de cette indignorance. Ce n’est pas un complot... C’est du commerce !
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