En Iran, actuellement tout est secret, mais rien ne demeure un mystère

Ministre du Développement (1964-1968) et des Sciences et de l’Enseignement supérieur (septembre - octobre 1978), Houchang Nahavandi fut à partir de 1974 et jusqu’à la révolution islamique président du « Groupe d’études des problèmes iraniens » qualifié par Pierre Salinger de « Groupe d’Opposition de Sa Majesté ». Avec d’autres personnalités tels Amir Aslan Afshar ou encore Adeshir Zahédi, il s’opposa au départ du Shah et soutint l’idée d’une intervention militaire comme solution de la dernière chance. Condamné à mort peu après la révolution islamique, sa tête fut mise à prix 200 000 $. Il pensait valoir plus… Son dernier ouvrage, paru en 2006, est « Iran, le choc des ambitions ».

Max Saint-John : Monsieur le ministre, depuis quelques jours on parle un peu moins de la crise du nucléaire iranien. Qu’en est-il actuellement ?

Houchang Nahavandi : Le problème demeure. Sérieusement. Je crois avoir été le premier en date des opposants au régime de Téhéran, dès juillet 1979. Je n’ai pas varié depuis. Par la plume et la parole. Cela ne m’empêche pas de déclarer sans ambages que la maîtrise totale du processus de l’énergie nucléaire est un droit absolu et inaliénable de l’Iran et du peuple iranien. Mais bien entendu dans le cadre et le respect du Traité de non prolifération que l’Iran avait signé dès sa conclusion et auquel le régime actuel a renouvelé et réitéré son adhésion. L’Iran était sur le point de produire de l’électricité nucléaire avant la révolution islamiste de 1978-1979, ce en respectant le Traité de non prolifération et en acceptant, naturellement, le contrôle de l’Agence de Vienne. D’ailleurs, pendant quelques années, c’est un Iranien, l’ambassadeur Amir-Aslan Afshar qui a présidé le conseil des gouverneurs de l’AIEA. L’Iran avait également acquis 10% du capital d’Eurodif, afin de disposer d’uranium enrichi. La politique de l’Iran était la maîtrise de la technologie nucléaire civile et non la possession d’armes nucléaires. L’Iran œuvrait alors pour une dénucléarisation totale de la région. Ça aurait été dans l’intérêt de tous. D’ailleurs, une des principales raisons de l’opposition de certains pays à l’Iran et de l’aide apportée à la révolution islamiste et à Rouhollah Khomeyni, réside dans cette position en faveur de la dénucléarisation. Encore une monumentale erreur de l’Occident dont on paye actuellement le prix, car l’islamisme radical trouve son origine dans l’épisode de Neauphle-le-Château. Tout a commencé là.

MSJ : Mais, actuellement, les accusations portées contre Téhéran sont-elles fondées ?

HN : Je crois. Depuis quelques années, le régime actuel, tout en reprenant la construction des centrales nucléaires, s’emploie visiblement à se doter d’armes nucléaires. En Iran, actuellement tout est secret, mais rien ne demeure un mystère. Le problème n’est pas de savoir si la république islamique est en train ou non de se doter d’armes nucléaires ; mais quand elle y parviendra. Les experts iraniens que j’ai pu interroger estiment généralement qu’un délai de 18 mois à trois ans est à considérer comme étant réaliste. C’est dire que si les puissances européennes n’étaient pas entrées dans le jeu des négociations interminables et stériles avec Téhéran sur ce sujet, la problématique en aurait été tout autre à présent. Encore une erreur qui s’expliquerait, je crois, par des intérêts mercantiles.

MSJ : Vous croyez donc que le processus est trop avancé et probablement irréversible. Mais pourquoi cette volonté de l’Iran de se doter d’armes de destruction massive ?

HN : Du régime de Téhéran, non de l’Iran. Ne confondons pas les deux. L’Iran, en tant que pays, n’est menacé par aucune puissance depuis la disparition de l’Empire soviétique. En 1975, un traité bilatéral (dit d’Alger) avait mis définitivement fin au contentieux avec l’Irak, le seul pays qui présentait une certaine menace pour l’Iran et jusqu’à la révolution Téhéran entretenait d’excellentes relations avec Bagdad.

L’objectif du régime actuel, en se dotant d’armes nucléaires, est de se sanctuariser, de se mettre à l’abri, surtout du mécontentement intérieur pouvant être encouragé de l’extérieur. En somme le modèle nord-coréen. Le président de la république islamique a joué habillement avec le sentiment nationaliste et patriotique des Iraniens pour créer un courant favorable à sa politique. La communication des puissances occidentales a été, et reste, très maladroite en la matière. À entendre certains, il y aurait en Occident une opposition à ce que l’Iran se dote de la technologie nucléaire même civile, ce qui ne semble pas être le cas, mais qui serait totalement intolérable pour tous les Iraniens. Il est dangereux que le régime de Téhéran, principal soutien au terrorisme international, se dote d’armes atomiques. Dangereux avant tout pour les Iraniens qui verront ainsi consolider la pesanteur répressive d’un régime totalitaire et s’éloigner l’espoir d’une évolution ou d’un changement politique.

MSJ : Cette politique n’est-elle pas dirigée surtout contre Israël ?

HN : Les sentiments antisémites et antisionistes sont totalement étrangers à la tradition et à la culture iraniennes. L’histoire de l’Iran depuis quatre mille ans en témoigne. Depuis la création de l’État hébreu et jusqu’à la révolution, les deux pays ont entretenu des très bonnes relations, malgré un certain froid après la guerre de Kippour et l’aide de l’Iran à l’Égypte. M. Ahmadi-Nejad reprend en fait le discours de Khomeyni qui prétendait vouloir rayer Israël de la carte. « Israël doit totalement brûler », disait-il. Ce discours était connu, mais on préférait ne pas l’entendre.

Les paroles, désormais rituelles, des dirigeants du régime contre l’État d’Israël voire la communauté juive, sont inacceptables, abjectes. Mais de là à penser que la république islamique va envoyer des missiles contre Israël, je ne le crois pas. Même s’il faudrait se méfier de M. Ahmadi-Nejad – que ceux qui le connaissent disent dangereux – et son entourage, tous fanatiques, tous d’esprit « Frères musulmans ».

Possédant la puissance nucléaire militaire, se sentant sanctuariser, le régime de Téhéran va intensifier son action subversive, terroriste disons en quelque sorte, dans la région et ailleurs. C’est là que réside le vrai danger. Il serait suicidaire de ne pas s’en inquiéter. Téhéran est déjà le principal pourvoyeur en armes et soutien de toutes sortes au Hezbollah du Liban, au Hamas palestinien qui veut aussi rayer Israël de la carte ; il envoie semble-t-il des armes au islamistes somaliens, tente de prendre le contrôle d’Al-Qaïda, a totalement pris en mains les milices de Moqtada-al-Sadr en Irak. Avec des armes nucléaires, c’est cette menace qui sera amplifiée. Prenons garde. Ceci n’est que l’avant-goût de ce qui pourrait arriver si le régime avait l’arme nucléaire.

MSJ : Ne voyez vous pas dans cette politique une ambition de transformer l’Iran en puissance régionale ?

HN : L’Iran, par sa puissance économique potentielle, par sa population, par sa position géographique et surtout en raison de son histoire est une puissance régionale. Avant la révolution il était une puissance pacifique, pacificatrice, facteur de paix et d’équilibre dans la région, aspirait à juste titre à être une référence et un modèle. On n’en a pas voulu et on l’a détruit. Le régime actuel, même s’il reprend quelque peu un discours nationaliste, national-religieux plutôt, aspire à être une puissance subversive, imposer l’islamisme radical et provoquer le désordre dans la région. C’est sa vocation, sa raison d’être. Ne confondons donc pas les deux attitudes.

MSJ : Alors que faire ?

HN : Ni intervention militaire, heureusement impensable, ni « frappes chirurgicales », dangereuses, improductives et intolérables. L’une et les autres consolideront le régime pour de longues années. Le recours à de telles options conduira à un chaos en regard duquel l’Irak actuel pourrait paraître comme un paradis. Aucun Iranien ne l’acceptera, où qu’il soit, quelle que soit sa position. En revanche, n’oubliez pas que le régime est très fragile, rejeté par les Iraniens, il ne tient que par la répression et la terreur. Il faudrait aider à l’évolution et au changement de régime. Soutenir politiquement les oppositions nationales et laïques. C’est ce que certains disent vouloir faire. Mais ils font le contraire. Le salut, à portée de main, ne pourrait venir que des Iraniens eux-mêmes, il faudrait les y aider. Mais c’est une autre histoire.

MSJ : Monsieur le ministre, je vous remercie d’avoir bien voulu m’accorder cette interview.

HN : Mais c’est tout naturel, d’autant que la situation impose à tout honnête homme un devoir d’information et de vérité.

© Max Saint John

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