La situation en Irak est devenue une source de profond antagonisme entre les pays membres de la coalition, surtout entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais on peut résoudre élégamment ce problème en soulignant que les enjeux en question sont en fait très mineurs...
Au vu de la crise qu’affronte actuellement la coalition, puis-je ressusciter une idée que j’ai peaufinée depuis avril 2003 ? Elle offre, en effet, une solution au débat actuel entre le « maintien du cap » (défendu de longue date par le président George W. Bush) et le retrait accéléré des troupes (exigé par ses critiques).
Ma solution permet de couper la poire en deux : maintenir le cap, mais changer d’itinéraire. Je suggère d’évacuer les forces de la coalition des zones habitées d’Irak et de les redéployer dans le désert.
Par Daniel Pipes
Version originale anglaise : In Iraq, Stay the Course - but Change It
Adaptation française : Alain Jean-Mairet
De cette manière, les troupes peuvent rester indéfiniment en Irak, tout en évitant de subir son carnage urbain. Les troupes dirigées par les États-Unis peuvent ainsi à la fois effectuer des tâches essentielles (protéger les frontières, assurer le fonctionnement des infrastructures pétrolières et gazières, veiller à ce qu’aucun monstre du genre de Saddam Hussein ne s’empare du pouvoir) et mettre fin à leurs activités secondaires (faire régner l’ordre dans les rues, protéger leurs propres quartiers).
Au-delà de ces effets directs, un tel redéploiement des troupes implique de choisir une politique très différente et améliorée. À savoir :
- Laisser les Irakiens gérer l’Irak. Souhaiter le meilleur aux Irakiens, mais admettre qu’ils sont responsables de leur propre pays. Ou, pour reprendre un titre du Times de Londres, « Bush aux Irakiens : vous prenez les choses en mains ». La coalition peut apporter son aide, mais les Irakiens sont des adultes, pas des pupilles sous tutelle, et ils doivent assumer la responsabilité de leur pays – depuis sa sécurité intérieure jusqu’à la rédaction de sa constitution, avec toute l’urgence nécessaire.
- Considérer la violence en Irak comme un problème irakien. La violence, désormais permanente et proche de la guerre civile, est une tragédie humanitaire et non stratégique, c’est le problème des Irakiens et non celui de la coalition. Celle-ci devrait réaliser qu’elle n’a pas plus de responsabilité dans le maintien de la paix entre les Irakiens qu’entre les Libériens ou les Somaliens.
- Abandonner le projet gigantesque d’une ambassade américaine à Bagdad. La « zone verte » créée par les Américains à Bagdad est déjà trop voyante à l’heure actuelle, mais continuer à oeuvrer à la construction de la plus grande ambassade de l’histoire de l’humanité : une forteresse abritant 4000 employés en plein cœur de Bagdad, ne pourra qu’aggraver la situation de manière significative. L’importance de sa masse irritera les Irakiens pour des années ou des décennies, tout en constituant une cible privilégiée pour des ennemis équipés de missiles. Ce complexe pharaonique, dont l’inauguration est prévue en juin 2007, devrait être confié aux Irakiens, le milliard de dollars et plus déjà dépensé dans sa construction devrait être considéré comme erreur de guerre, et une nouvelle ambassade, de taille normale, devrait être bâtie à sa place.
- Cesser les accolades. Les dirigeants ineptes, corrompus et islamistes de Bagdad jettent le discrédit sur l’intégrité de l’administration Bush. Par ailleurs, les étreintes chaleureuses de Washington la font passer pour un larbin. D’autres institutions irakiennes – mon exemple favori est l’Orchestre symphonique national de Bagdad – souffrent également du patronage trop chaleureux des politiciens américains. La susceptibilité des musulmans à l’égard d’un pouvoir non musulman transforme ces maladresses en humiliations génératrices de rancoeur.
- Réduire les ambitions de la coalition en Irak. L’« Opération Iraqi Freedom » a été d’emblée trop ambitieuse et trop éloignée des intérêts américains (« Opération sécurité de la coalition » aurait mieux résumé l’idée). Ainsi, il faut renoncer à l’objectif inaccessible qui consiste à créer un Irak démocratique, libre et florissant, un phare pour toute la région, et se contenter plutôt d’un Irak stable et raisonnable, où les conditions sont comparables à celles de l’Égypte ou de la Tunisie.
La situation en Irak est devenue une source de profond antagonisme entre les pays membres de la coalition, surtout entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais on peut résoudre élégamment ce problème en soulignant que les enjeux en question sont en fait très mineurs, puis en ajustant les moyens mis en œuvre et les objectifs sur cette base. Ou bien seriez-vous, cher lecteur non-Irakien, profondément préoccupé par l’avenir de l’Irak ? J’en doute fort.
Les Irakiens veulent contrôler leur pays ; et les populations des pays qui fournissent des troupes actives en Irak sont lasses des vains efforts consentis pour améliorer ce pays. Ces deux aspirations peuvent être satisfaites par un redéploiement les troupes de la coalition dans le désert, où elles pourront se concentrer sur les tâches cruciales qui consistent à garantir l’intégrité du territoire irakien, maintenir le flux des énergies fossiles et prévenir les désastres humanitaires.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, s’est développée l’idée que, lorsque les États-Unis protègent leurs intérêts en envahissant un pays, ils aient ensuite l’obligation morale de réparer les dégâts causés. Mais le postulat de « La souris qui rugissait » [1], ou du « paiement des pots cassés » est faux et doit être revu. Oui, il y a des temps et des lieux où une restauration est appropriée, mais une telle décision doit être prise au cas par cas, en respectant strictement les impératifs de faisabilité et les intérêts américains. L’Irak, un pays où la violence est endémique, ne satisfait à aucun de ces deux critères.
Daniel Pipes