Dans l’un de ses récents discours, le président Bush remerciait son Dieu d’avoir choisi le peuple états-unien pour assurer la diffusion, sur terre, de l’un de ses dons les plus précieux, la démocratie.
Certes l’Empire états-unien a réussi, au cours des années, parfois avec l’aide de ses alliés, à pousser des dictateurs à prendre une retraite « anticipée » et à laisser la place à des gestionnaires chargés d’organiser des élections ressemblant le plus possible au rituel auquel se livrent périodiquement les citoyens états-uniens. Les résultats sont, pour le moins, « inégaux », de Moscou à Téhéran, de Port-au-Prince à Panama City, de Kaboul à Bagdad.
Dans certains cas, « l’ancien » régime répondait non seulement aux critères sociopolitiques d’oppresseur de son propre peuple, mais aussi, « par hasard », aux impératifs géoéconomiques du « libérateur ». Le départ du « dictateur » et l’élection de son remplaçant, supposé obéir à la volonté populaire, passe par l’organisation obligée d’une élection au suffrage universel.
Certes, on peut espérer que le remplaçant, ainsi choisi, soit capable de compter sur une majorité de ses concitoyens pour rétablir à la fois l’état de droit et la prospérité mis à mal par des années de corruption et d’incompétence.
Malheureusement l’héritage de ces années noires s’est inscrit dans l’ADN de la société. La méfiance et l’irresponsabilité sont les génomes d’un cancer social difficile à résorber même avec une chirurgie comme la comparution de ses anciens chefs devant un tribunal ou une chimiothérapie comme l’envoi d’experts pour réformer les institutions.
Le remplaçant voit ses efforts combattus par la diversité des intérêts soudainement libérés par l’intervention extérieure. Ou il reprend sous un autre nom les pouvoirs de l’ancien régime (du roi à l’empereur, du shah à l’ayatollah, du secrétaire général au président) ou il reste éternellement dépendant du « libérateur » pour se maintenir au-dessus de la mêlée des clans qui s’arrachent les lambeaux du pouvoir.
Si la démocratie était un don des dieux, elle ferait des miracles. Or, comme nous le constatons tous les jours, il ne suffit pas de la toucher avec la baguette magique des élections pour que la démocratie se mette à jaillir d’une terre où le civisme est à sec depuis des générations.
La démocratie, ce n’est pas un cadeau. C’est un fardeau qu’il faut assumer à chaque jour. La démocratie, c’est lourd à porter. Car il faut prendre le risque de faire des choix et accepter qu’un mauvais choix se retourne contre ceux qui l’ont pris. Il est beaucoup plus facile de laisser le grand officier d’un clan, d’un état ou d’une église prendre ce risque en lui abandonnant le pouvoir du choix. Et pourtant, ce risque, ce fardeau, c’est la pierre que chacun apporte à la construction de la cité.
Cet effort quotidien implique un long apprentissage dont une intervention extérieure ne saurait faire l’économie. La démocratie, ça s’apprend. Cela ne s’impose pas. Il y a une pédagogie de la démocratie. Celui qui prétend l’enseigner doit prendre le temps de l’expliquer... de s’expliquer. (Cela est toujours vrai, même dans les pays ayant une tradition démocratique ! La démocratie, c’est comme un muscle. Quand on arrête de l’exercer, elle s’atrophie.) Comme pour une démonstration en laboratoire, il faut multiplier les expériences pour que les « élèves » en voient les résultats. Quels résultats voient les citoyens de Kaboul, Port-au-Prince ou Bagdad ? Même s’ils étaient prêts à « porter le fardeau » de la démocratie, ont-ils l’impression que c’est le leur ? Ne serait-ce pas, parfois, un fardeau servant à construire la cité de quelqu’un d’autre ?
Encore faut-il savoir ce que l’on veut enseigner et ce que les « élèves » sont prêts à apprendre ! Si la meilleure pédagogie est celle qui amène l’élève du connu à l’inconnu, la nouvelle démocratie doit-elle passer par le modèle parlementaire des sociétés occidentales ? D’ailleurs, de Rome à Paris, de Berlin à Londres, ce modèle est loin d’être homogène. Il prend des allures propres à la culture et aux traditions de chaque pays. Pourquoi devrait-on imposer un modèle « classique » aux pays qu’on prétend aider à se libérer d’une dictature ?
Après tout, les États-uniens n’ont-ils pas cru bon d’adapter la démocratie parlementaire de la Grande-Bretagne à la nature particulière d’une collectivité composée d’anciennes colonies se voulant autonomes ?
La démocratie d’Athènes ou celle de la République Romaine ne ressemblaient pas au modèle que Washington tente d’imposer au reste du monde. Si la démocratie, c’est la voix du peuple, les « libérateurs » pourraient peut-être écouter ce que les peuples ont à dire quant à la forme de démocratie qui répondrait le mieux à leurs attentes.

*André-A. Lafrance
Professeur, Département de communication de l’Université de Montréal ;
Spécialisé en formation, intervention et recherche portant sur les communications d’entreprise et les communications écrites à l’ère de l’Internet et du Multimedia ;
Responsable du Laboratoire de recherche TRANS-COM (les modèles transculturels de communication), associé à la Chaire en relations publiques (UQAM) ;
Co-auteur d’une douzaine de comédies interprétées par la Troupe des Citoyens de Mirabel au Québec et en deux tournées européennes ;
Chroniqueur dans le quotidien électronique Matinternet.
Il a une formation universitaire en
histoire, en éducation et en théâtre.
Il réalise des conférences et des
méta-consultations dans les entreprises
(en amont des commandes aux
consultants spécialisés).
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