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Dans les coulisses de l’Ukraine

« La princesse du gaz », comme était appelée autrefois Yulia Tymochenko, a donné l’autre jour, sans le vouloir, la clef d’un des mystères qui entouraient ses conflits avec le pouvoir ukrainien de la période 1999 à septembre 2005.
En décembre 1994, elle était vice-Premier ministre en charge du secteur énergétique, et fut la figure principale en 2004 de la Révolution Orange, qui porta au pouvoir Viktor Youschenko. Premier ministre en février 2005, elle fut destituée de son poste en septembre, suite à des différends avec l’actuel Premier ministre V. Yanoukovitch, son rival ouvertement pro-russe. La rue ne comprenait pas cette crise, qui n’était pas seulement une question de personne, ni même d’opinion entre les pro-européens et ceux d’origine russe. Les rumeurs circulaient. Il se murmurait que Yulia Tymochenko s’était fait une fortune plus ou moins illégale du temps où elle gérait le secteur du gaz. En 2001, elle avait même été emprisonnée pour « faux et contrebande de gaz » dans les années 1995-1997. Accusations rejetées par la Justice, après enquêtes.
Forte aujourd’hui des 22% de suffrages obtenus au printemps 2006 sur sa liste en raison de sa popularité, elle a accepté pour la première fois de s’entretenir avec une journaliste française, Sylvaine Pasquier (L’Express du 11 janvier 2007). C’est ici que nous intervenons au-delà d’un propos très « éclairant » :
L’ancien vice-Premier ministre expose en effet que « l’avenir énergétique de l’Ukraine se trouve entre les mains d’une entité opaque, la ROSUKRENERGO créée dans les derniers mois du régime de Leonid Koutchma et liée à des intérêts criminels… et qui a obtenu miraculeusement le monopole des exportations de gaz en Ukraine… »
Le régime de Koutchma, produit de l’ère Brejnev, est tombé il y a trois ans du fait de la révolution populaire, dite Orange. La plupart de ses protagonistes se sont réfugiés en Russie. Ici se trouve la clef de la diffamation contre Mme Tymochenko et de son éviction du gouvernement. Si elle n’a pas précisé dans L’Express quelle était « l’entité opaque », nous, nous le pouvons :
Derrière Rosukrenergo, le grand maître de l’ « entité » du gaz s’appelle Semione Moguilevich. Depuis 2003, cet homme figure en bonne place parmi les plus recherchés par le FBI et le fisc américain. Né à Kiev en 1946, il utilise pour paravent depuis plusieurs années une firme basée à Chypre, la Highrock Holding, et par ce biais s’est imposé comme plaque tournante dans toutes les affaires d’exportation de gaz dans lesquelles l’Ukraine, du fait de sa position géographique, joue un rôle majeur, en direction de l’Europe de l’Ouest. Avec bureaux à Tel Aviv, Kiev, Moscou, Budapest et Suisse, sa firme est associée à l’Ukrainien Dimitri Firtash. Tous les journaux financiers (dont le Wall Street Journal d’avril 2006) ont relevé qu’il était l’associé de Moguilevich et, en même temps, à la firme Itera, elle-même associée à Gazprom.
Cela pose des problèmes autant au chancelier d’Allemagne, Angela Merkel, qu’à une dizaine de P-Dg de toutes origines, mêlés aux affaires de pétrole et de gaz. Vladimir Poutine le sait d’autant mieux qu’en visite-éclair à Kiev le 22 décembre dernier il a évoqué (à huis-clos, mais il y a eu des fuites à Kiev et dans les capitales occidentales) le problème avec Viktor Yanoukovitch, le Premier ministre ukrainien, pour savoir s’il pouvait empêcher l’intrusion nominale de Moguilevich et de Firtash dans les affaires en cours. Parallèlement, deux des dix-sept ex-membres du KGB qui siègent dans les conseils de Gazprom sont chargés de veiller sur le dossier.
Mais les limiers du fisc américain et du FBI ne les perdent pas de vue, ce qui promet des négociations secrètes ou un nouveau scandale dans le monde énergétique européen. On comprend dès lors combien Yulia Tymoschenko peut gêner, tant à Kiev qu’à Moscou où, lorsqu’elle a été destituée, plusieurs oligarques ont tenu à remercier le Premier ministre Yanoukovitch de l’avoir écartée de ses fonctions.
« Personne ne peut prétendre avoir barre sur moi » a-t-elle déclaré à L’Express. Mais il y a quelques années déjà mon confrère de Forbes, Paul Klebnikov, me disait la même chose. Quelques semaines après il a été assassiné à Moscou, au pied de son immeuble. La glorification de la Tchéka par Poutine, le 20 décembre dernier ; les assassinats commis à Londres… ne sont guère des symptômes encourageants…
Au début du mois de janvier 2007, Dimitry Firtash envoyait à plusieurs publications un article dans lequel il assurait : « il n’y a pas de mystère en Ukraine » du point de vue pétrolier… Il précisait que la firme Rosukrenergo appartenait à 50% à Gazprom et, pour le reste, en dehors de ses parts, à 10% à Ivan Fursin, « un homme d’affaires » (sans précisions).
Firtash confirmait les liens de Gazprom avec les firmes d’audit, comme Ernst & Young Pricewaterhouse Coopers, bien connues sur la place publique. Il confirmait aussi les discussions « transparentes » sur les prix du gaz pour l’ensemble des pays producteurs d’Asie Centrale. Mais les liens de ses firmes d’audit avec Gazprom n’impliquent pas les autres firmes du groupe, ni ne les cautionnent.
Dans le Washington Post du 2 décembre précédent, Steven Mufson posait la question : « L’Ukraine éclaircit-elle le problème quant à la transparence de Rosukrenergo ? » En précisant qu’une des firmes liées à cette entité pétrolière et gazière « avait des liens avec 140 sociétés basées dans des lieux off-shore, tels Nahru, les Seychelles, Chypre, Panama… » et que la moitié des avoirs du groupe partagé avec Gazprom était administrée par la Raiffeisen Zentral Bank, tandis que Rosukrenergo, basée en Suisse à Zoug, jouait un rôle « opaque et douteux ».
Steven Mufson estimait que Firtash était en réalité un paravent d’intérêts russes et ukrainiens « bien placés », dont Yuri Boyko, ancien responsable de la firme Naftogaz de 2002 à 2005, auprès de Leonid Koutchma, l’ex-président de l’Ukraine.
Autrement dit, Firtash n’a que partiellement répondu aux questions qui se posent à propos de l’entité qu’évoquait dernièrement Yulia Timochenko. Et, bien entendu, personne n’évoque la présence en coulisse du mystérieux Moguilevich, dont le FBI tient à jour le dossier, mais qui, jusqu’à présent, échappe à toutes les recherches.
© Pierre de Villemarest – Membre de l’Amicale des anciens des Services spéciaux de la Défense nationale (ASSDN) – avec Max Saint John.







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