Da VinCIA code, décrypter Kryptos

Depuis que l’auteur de best-sellers (citons simplement le « Da Vinci Code ») Dan Brown s’intéresse à elle, des centaines d’amateurs tentent de décrypter son message codé. Mais cela fait déjà quinze ans que Kryptos, sculpture érigée au QG de la CIA à Washington, résiste.

C’est une plaque de cuivre, haute de 4 mètres, qui se présente comme une feuille de papier en forme de S. Elle sort d’une poutre de bois pétrifié, symbolisant (peut-être) une imprimante. Des milliers de lettres ont été perforées dans le cuivre, dont 865 forment un message codé : E M U F P H Z L R F A X Y U S D J K Z L D K R N S H G N F I...

La sculpture rend hommage à la CIA, les services secrets américains, mais c’est aussi une véritable source d’embarras pour elle. Kryptos (« caché » en grec) a en effet été installée sous le nez de ses agents, dans une cour à la sortie de la cafétéria de son QG de Langley (Virginie), dans la verte banlieue de Washington. Et depuis quinze ans, personne n’a réussi à la déchiffrer entièrement.

Lorsque son oeuvre a été inaugurée, en 1990, l’artiste Jim Sanborn craignait que son texte soit décodé trop rapidement : « Il se compose de quatre parties avec, pour le déchiffrage, une difficulté croissante. Pour les trois premières sections, les plus faciles, je pensais que ce serait l’affaire de quelques semaines », déclare-t-il à Libération. Mais l’oeuvre a résisté, et elle résiste encore.

Jusque-là, l’énigme n’intéressait que des cryptologues avertis. Le destin de la sculpture a brutalement changé il y a quelques mois. Car Kryptos a été prise dans le tourbillon qui a entouré le roman-phénomène Da Vinci Code. Aucune mention de Kryptos n’est faite dans le best-seller de Dan Brown, mais ce dernier s’est amusé à cacher sur la jaquette de son livre deux indices renvoyant vers la sculpture (cherchez bien !) Aujourd’hui, Dan Brown laisse entendre que Kryptos jouera un rôle important dans les prochaines aventures de Robert Langdon, The Solomon Key.

« Soudain, c’est arrivé. J’ai été frappé par cette douce extase... »

Il n’en a pas fallu plus pour que la sculpture sorte de sa relative quiétude et devienne une obsession pour des centaines d’amateurs de mystère tout autour de la planète. Elonka Dunkin, une habitante du Missouri qui tient le site web (1) le plus complet sur la quête du secret, a vu le nombre de visiteurs exploser : « Il est passé de plusieurs dizaines à plusieurs milliers par jour, avec des pics de plus de 20 000 », constate-t-elle. Sur l’Internet, des groupes de chercheurs se sont formés. Celui de Yahoo (2) regroupe déjà 678 membres... La course est lancée, chacun rêvant d’être le premier à « casser » les dernières lignes du code.

Lorsqu’on téléphone à la CIA pour demander si l’on peut passer jeter un coup d’oeil dans la cour de la cafétéria, la réponse et polie, mais négative : « Un, les visiteurs étrangers ne peuvent pas pénétrer dans nos bâtiments pour des raisons de sécurité. Deux, nous n’acceptons pas les médias, pour ne pas perturber le travail. » L’interlocutrice précise gentiment qu’il existe une copie de Kryptos au musée Hirshhorn, musée d’art contemporain sur le Mall de Washington. Mais la cousine de Kryptos, baptisée Antipodes, est un peu décevante : plus petite, elle est pleine de caractères cyrilliques. Surtout, il manque tous les éléments qui complètent, dans la cour, l’oeuvre originale : aux côtés de la plaque courbe sont installés un étang pétillant, des pierres où sont gravées des phrases en morse, les flèches d’une boussole, une roche magnétique, etc. Un vrai jeu de piste.

Lorsque la CIA avait engagé son projet de nouveau QG à la fin des années 80, elle avait prévu d’installer une oeuvre symbolisant le travail des employés de l’agence. Le projet de Jim Sanborn a été retenu. Celui-ci, alors âgé de 47 ans, s’est plongé dans des livres sur les codes secrets. La CIA lui a offert une formation intensive à la cryptographie et Sanborn a été épaulé dans son travail par un homme de l’art, un cryptologue de la CIA au bord de la retraite, Ed Scheidt.

Deux ans après l’inauguration, un analyste de l’agence américaine de contre-espionnage, David Stein, a pris un papier et un crayon, et s’est attaqué sérieusement au problème. Après sept ans de travail, il a réussi à percer le mystère des trois premières sections, K1, K2 et K3. Dans un rapport interne, il a raconté sa trouvaille, et décrit son exaltation lorsque des mots sont sortis de l’amas de lettres éparses dont il couvrait ses feuilles de papier : « Soudain, écrit-il, c’est arrivé. J’ai été frappé par cette douce extase, une expérience rare qu’on appelle, comme je l’avais entendu dire, « moment de clarté ». Tous les doutes, les spéculations sur les milliers de pistes alternatives se sont simplement évanouis. Et j’ai vu clairement le chemin correct se dérouler devant moi [...] J’essayais de contenir mon excitation en observant le miracle de lettres se joignant lentement pour former des mots, l’un après l’autre. En quelques heures, j’avais fini. Après plus de sept ans et 400 heures de travail sur des piles de feuilles de papier couvertes de charabia, je voyais enfin apparaître un paragraphe en bon anglais. »

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