Comment de petites unités américaines attirent les Taliban dans des combats défavorables

Les troupes américaines déployées dans l’est afghan utilisent des tactiques originales, axées sur l’emploi de petites unités, pour affaiblir les Taliban et réduire leur efficacité. Un succès provisoire.

En Afghanistan, cette année a été la plus violente depuis la chute des Taliban en 2001. L’US Army se déplace en quantités moindres pour attirer les Taliban hors de leurs cachettes et leur imposer des combats qu’ils ne peuvent remporter. Résultat : plus de 1200 ennemis tués cette année, dont des commandants de haut niveau. Mais c’est également une stratégie à haut risque, qui pourrait être difficile à maintenir dans la province de Zaboul - une région tellement instable que les commandants l’appellent le « Falloujah de l’Afghanistan » - lorsque les troupes actuellement déployées rentreront à la maison, sans que leurs remplacements ne soient désignés.

« ... Le principal avantage des militaires US, spécialement dans un conflit de basse intensité qui les oppose à une force sommairement entraînée comme les Taliban, reste le niveau d’instruction et la puissance aérienne.. »

Grâce à des interviews menés avec le soldats de la compagnie Chosen, 2e bataillon, 503e d’infanterie dans la 173e brigade aéroportée, le Christian Science Monitor a reconstruit deux batailles récentes qui montrent comment fonctionne cette stratégique, et comment elle pourrait avoir affaibli les Taliban en tant que force militaire - pour l’instant du moins.

Au pied de la colline

Nous sommes en milieu de matinée, en ce 21 juin, et la section du lieutenant Timothy Jon O’Neal vient d’être déposée dans un champ poussiéreux au nord du village de Chalbar et de ses murailles de boue. Sa mission consiste à vérifier des rapports selon lesquels un commandant de l’armée afghane a rejoint les Taliban, a incendié le quartier-général du district et est prêt à se battre.

Après quelques minutes, il devient clair que les rapports sont exacts, et la section est en difficulté. La radio crépite sous les voix de combattants taliban aboyant des ordres pour encercler les Américains. Du feu parvient du sommet des collines. Les hommes du lieutenant O’Neal sont des cibles faciles. Les Taliban ont l’avantage de la hauteur.

Quand les Taliban commencent à tirer, la section de O’Neal se disperse pour aller à couvert. Mais il n’y a pas de panique. « Ils pensent sans aucun doute qu’ils sont en surnombre », se rappelle O’Neal, chef de la 2e section de la compagnie Chosen. « Nous avions uniquement 23 hommes au sol, et je dirais que les Taliban en avaient plus de 150 avant la fin de la journée. »

Mais O’Neal et ses hommes ne sont pas seuls. Juste au sud, la 1ère section nettoie un village ; à l’est, la 3e section marche en direction de Chalbar. La section de O’Neal demande un appui aérien rapproché d’hélicoptères Apache situés non loin de là. Au sol, toutefois, la 2e section devra tenir seule sa position, et se battre pour chaque centimètre - en contrebas.

On parle beaucoup de l’équipement high tech que portent les soldats américains : gilet pare-éclats, mitrailleuses à tir rapide, appareils de vision nocturne. Mais le principal avantage des militaires US, spécialement dans un conflit de basse intensité qui les oppose à une force sommairement entraînée comme les Taliban, reste le niveau d’instruction et la puissance aérienne.

Les combattants taliban semblent tirer leur courage du nombre, de leur aptitude à entourer une unité ennemie de taille moindre. Une impression de sécurité due à la quantité, toutefois, est souvent funeste aux Taliban car une section US peut fixer l’ennemi dans sa position suffisamment longtemps pour que des avions ou d’autres unités d’infanterie arrivent. Voilà la base de la stratégie militaire américaine à Zaboul, et la raison pour laquelle les Taliban ont perdu tellement de combattants cette année.

« Nous avons eu beaucoup de succès avec des tactiques tirées du manuel, comme avoir le plus petit élément engagé, puis utiliser les autres pour concentrer les forces », explique O’Neal. « Les Taliban sont davantage enclins à nous attaquer lorsque nous sommes en petit nombre. »

Le lieutenant-colonel Mark Stammer, commandant de la base opérationnelle avancée à Qalat, est prompt à souligner que l’US Army n’utilise pas de petites unités comme appât. « Je n’ai jamais envoyé un groupe comme appât », déclare Stammer. « Je suis sûr que cette méthode a incité les Taliban à attaquer. Mais il n’y a pas eu de combat où nos groupes ont établi le contact et se sont faits battre. Chaque fois que les Taliban nous affrontent, ils sont décimés. »

Bondissant d’un rocher à l’autre, le sergent Justin Hormann mène une équipe de 6 hommes au sommet de la colline, juste derrière le chef du 1er groupe, le sergent EM Michael Christian. Au-dessus d’eux, une cinquantaine de combattants taliban déversent un torrent de feu avec leur Kalachnikovs et leurs lance-roquettes. Le sergent Christian atteint un petit plateau sur la colline et met en position de tir. Presque immédiatement, il est touché. Il se couche derrière un rocher et crie « je suis touché. » Le Taliban qui l’a atteint est à peine à 9 mètres de là.

Le sergent Hormann peut voir que son chef de groupe saigne et a besoin de secours. « Lorsqu’il a été touché, ils étaient juste devant nous », se rappelle Hormann, lors d’une pause entre deux mission à la base opérationnelle avancée de Qalat. « Il pouvait voir le combattant devant, mais pas le Taliban qui était juste côte à côte. »

Hormann se décide en un éclair : il bondit au sommet de la colline pour donner les premiers secours à Christian. « Je me suis dit, ‘au diable tout cela’. J’ai juste continué », raconte Hormann. Tout autour de lui, les balles continuent de ricocher sur les rochers pendant qu’il applique un tourniquet. Il place ensuite l’équipe Bravo de manière à fournir un feu de couverture, pendant que lui et l’équipe Alpha transportent Christian à couvert. Au bas de la colline, il reforme le groupe pour un nouvel assaut.

« Nous sommes ensuite retournés au sommet de la colline une deuxième fois », dit Hormann, qui a récemment reçu une Bronze Star pour ses actions ce jour-là. Pendant les 4 heures suivantes, Hormann et un groupe ad hoc de 10 hommes font mouvement dans la montagne, à moins de 20 mètres de l’ennemi. C’est seulement lorsque le soldat 1ère classe Joseph Lorman est blessé à la nuque et à l’épaule que Hormann ramène le groupe au pied de la montagne.

A cet instant, les renforts des 1ère et 3e sections sont arrivés. Toutes les issues sont bloquées. Les Taliban sont pris au piège. « Le feu était extrêmement proche », affirme O’Neal, qui était avec une deuxième équipe en train de fournir un feu d’appui plus bas sur la colline. « Mais à la fin il faisait sombre, et nous avons simplement couru jusqu’en bas. »

Lorsque la nuit tombe, des canonnières américaine AC-130 Spectre arrivent pour engager les combattants taliban qui ont décidé de tenter leur chance. A la fin de la journée, 76 cadavres de Taliban sont dénombrés, et 9 combattants supplémentaires sont capturés.

A ce jour, les hommes de la 2e section ne peuvent pas s’imaginer ce que les Taliban pensaient. Etaient-ils suicidaires ? Pourquoi ont-ils rassemblé autant de combattants au même endroit ? Pensaient-ils vraiment avoir suffisamment d’hommes pour battre les Américains ? « Ils avaient appelé la BBC pour leur dire qu’ils s’étaient emparés du quartier-général de district », relève O’Neal. « Ils savaient que nous allions venir. »

Un combat suburbain intense

Cela fait un peu plus d’un mois que cette bataille a eu lieu. O’Neal et ses hommes sont à Kandahar, en réserve comme force de réaction rapide, lorsqu’ils reçoivent un ordre de se déployer. Ils prennent des hélicoptères pour aller à Ourouzgan, une région qui a été une sorte de quartier-général pour des Taliban restants. Leur mission consiste à nettoyer le village de Siahchow, où des unités de forces spéciales US ont essuyé le feu d’un nombre indéterminé de Taliban. Les forces spéciales vont continuer de bloquer les issues, pendant que les hommes de O’Neal prennent le village, une maison après l’autre.

« Le rôle fondamental de l’infanterie reste de s’approcher de l’ennemi et d’en finir avec lui », souligne le capitaine Eric Gardiner, commandant de la compagnie Chosen à Qalat. « Ici, en Afghanistan, nous avons eu plus de 75% de nos contacts à portée de grenade à main. »

Des missions comme celle-ci, avec une partie de combat intense en milieu urbain, sont une épreuve sans pareille pour un fantassin. La comparaison la plus proche de ce qui s’est produit à Siahchow est ce que l’on voit occasionnellement dans les combats de rues de villes irakiennes comme Falloujah, Ramadi ou Najaf. Mais Siahchow comportait un autre danger : une plantation de fruits au centre du village, avec des couverts pour l’ennemi.

Le spécialiste Christopher Velez, qui est dans le groupe de tête, déclare qu’il sent quelque chose de malsain. Normalement, des enfants s’approchent des soldats américains en leur demandant des friandises ou des stylos. Mais il n’y a personne. Même les coqs sont silencieux.

Le village suit la forme de la vallée : étroit à une extrémité, puis s’ouvrant ensuite avec des maisons le long de l’orée. Les hommes commencent à fouiller chacune de ces maisons, du nord au sud. L’équipe du spécialiste Velez se charge de la fouille, pendant que le sergent Hormann et ses hommes sont alignés, épaule contre épaule, et fouillent le verger.

Les Taliban sont là. « Nous sommes si près que nous pouvons entendre leurs mouvements », raconte Hormann. « Nous pouvons voir la main d’un type qui saisit son arme. » Une fusillade nourrie éclate avec 8 combattants Taliban dans le verger. Hormann, son chef de groupe, le sergent DaWayne Krepel, et son équipe manoeuvrent autour d’eux. Le combat dure 15 minutes intenses ; le sergent Krepel tue deux combattants ennemis à moins d’un mètre. Le lieutenant O’Neal entend les détonations toutes proches, mais continue de nettoyer les maisons.

Pour la plupart, les Taliban sont mal entraînés et tirent de manière tellement désordonnée qu’ils ne peuvent toucher des soldats américains même à courte portée. « Si j’étais à cette distance de vous », dit Velez, en désignant une table éloignée de 3 mètres, « et que je vous manquais, je serai en rage contre moi-même. »

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A propos de l'auteur, Ludovic Monnerat
   
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