Armée : goûts de luxe, glissade du coût des armements...

Par Jean-Marc Tanguy publié le mardi 23 mai 2006

Mauvaise organisation, goûts de luxe, glissade du coût des armements...

Michèle Alliot-Marie a bien tenté de réformer son ministère, mais l’inertie à la vie dure...

A vouloir être bonne en tout, l’armée française s’est habituée au luxe. Résultat, avec un budget historiquement très élevé (33 milliards d’euros), le taux de disponibilité des matériels demeure très moyen, parfois en deçà du seuil critique des 50%. C’est le cas par exemple des hélicoptères de l’armée de Terre et de l’aéronavale.

L’équipement de l’homme (et de la femme, près de 15% des effectifs) pêche aussi parfois beaucoup. A cause d’un souci dans les commandes, les pilotes de l’aéronavale ont dû aller quêter des combinaisons de vol et des gants à leurs camarades de l’armée de l’Air. Régulièrement, on manque de pièces aussi essentielles que des pneumatiques.

MAM, qui goûte les visites de terrain, tombe parfois d’assez haut. Avec un budget aussi important, la gestion doit être impeccable, répète-t-elle souvent à l’envi. L’expérience démontre que ses consignes, dans des secteurs très divers ne sont que très partiellement, voire pas du tout suivis d’effets.

Acheter des tanks à...crédit

Certes, le ministère a toujours innové en matière budgétaire. On lui doit, dès 1997, les commandes pluriannuelles : des achats groupés avec engagement ferme, avec ristourne de 10% en moyenne à la clé. L’industrie adore : elle peut lisser ces plans de charge. Mais certains militaires font grise mine, car dès lors, des pans entiers du budget sont rigidifiés.

En 2003, le ministère a planché sur les « financements innovants », dans lesquels le secteur privé est mis à contribution, contre rémunération. Basiquement, un prêt à la consommation. Premier échec immédiat : le droit français ne permet pas de tels artifices. Qu’importe ! En deux ans, les barrières tombent, et cette procédure est désormais légale. Pour bâtir des prisons, des voies ferrées. Ou acheter des tanks à crédit.

La boucle est bouclée. Plutôt que de développer des coopérations opérationnelles avec ses homologues européennes, l’armée préfère vivre à crédit.

Certains avancent bien qu’il faudrait « dépecer le mammouth nucléaire » (18% du budget). Développer les capacités conventionnelles, qui pêchent quasiment partout. Certains, qui n’aiment pas beaucoup l’armée, vont encore plus loin. C’est le sens notamment des rapports engendrés à Bercy, qui tous ne visent qu’à tailler dans le lard, « le gras », comme on dit. Sans même mettre en rapport les nécessités opérationnelles, et les fonds qu’il faut leur affecter.

Bref, en critiquant la réforme dite « LOLF » (loi organique-loi de finances) qui oblige désormais et chaque année, les militaires à des objectifs. Comme les flics, comme les infirmières. Avec des budgets qui n’ont pourtant rien à voir...

Dossier réalisé par Jean-Marc Tanguy France soir


Des trous d’air autour du Rafale

Les malheurs récurrents du Rafale, même s’ils tendent actuellement à se réduire un peu, ont souvent été mis sur le dos de la maison Dassault. Très abusivement, puisqu’un examen chirurgical du déroulement de ce programme aboutit en partie à la conclusion inverse.

Pour des raisons qui leur appartiennent, les gouvernements qui se sont succédé depuis la décision de Turin, en 1985 (quand la France quitte le programme Eurofighter) n’ont en fait que contribué à rendre ce programme plus coûteux que prévu. Et à encore rallonger les délais.

Quand Jacques... Chirac autorise le lancement, en mai 1988 (à quelques jours de son départ de Matignon), il est question de produire 336 exemplaires de l’engin, pour un coût total de 150 milliards de francs (22,9 milliards d’euros), dont un tiers rien que pour le développement. Mais très rapidement, l’Etat va différer des financements. Résultat, le Rafale n’entre pas en service dans l’aéronavale en 1996, mais cinq ans plus tard.

Les industriels, eux, ont travaillé sur la base d’un caalendrier. En 1996, des radars restent stockés plusieurs mois dans l’usine Thales de Pessac (Gironde) avant d’être montés sur le chasseur. Une partie de l’électronique va aussi se périmer technologiquement : c’est la fameuse phase des « obsolescences » : des composants (dont certains ne sont même plus fabriqués) issus de recherches des années 80... Entre autres, c’est ce qui devra à Jean-Pierre Cornant, directeur de programme à la délégation générale pour l’armement (DGA) d’être limogé.

Un mauvais fusible : personne, à part la Cour des Comptes, ne s’est ému des déficiences étatiques, et de l’irrésolution de certains fonctionnaires et militaires de haut rang.

Ceux qui, dans la Marine, décident de développer une version biplace, puis changent d’avis, dix-huit mois plus tard. La facture de ce caprice n’est toujours pas exactement connue. Ou ceux qui, voyant le coût de développement dépasser allègrement le devis initiale, se rattrapent sur la quantité d’avions qui doit être produite. Des 336 appareils de 1988, on est passé à 320, puis à 294. Un exemple typique de « désarmement structurel » : les armes coûtent de plus en plus cher, donc on en achète de moins en moins d’exemplaires. « Peu importe puisque, justifie un général, le Rafale remplacera à terme sept types d’avions différents ».

Certes, mais les 294 exemplaires attendus - dont 60 destinés à l’aéronavale- ne sont pour l’instant qu’une « cible de commande » qui ne sera sûrement pas tenue. Encore en janvier, le délégué général pour l’armement, François Lureau, a reconnu que ses services étudiaient une réduction d’une commande partielle (de 59 à 53 engins), afin de financer le développement de nouvelles options. L’une d’elles, l’OSF, un ensemble télémètre-laser couplé à une caméra infraourge devrait en fait déjà fonctionner sur... la version en cours de livraison à l’armée de l’Air. Cette dernière doit rendre opérationnel son premier escadron de Rafale (20 machines) le 30 septembre prochain, à Saint-Dizier (Haute-Marne). « On n’y arrivera sûrement pas dans ce délai », glisse un aviateur.

L’ingénieur général de l’armement Patrick Dufour balaie ces critiques : « nous avons actuellement le nombre d’avions livrés conforme à nos prévisions » nous confiait-il récemment. Mais seront-ils opérationnels en temps et en heure ? L’armée de l’Air, très officiellement, ne se hasarde plus à livrer la moindre date. Perfide mais réaliste, un aviateur glisse : « au moins, quand il sera en service chez nous, on pourra commencer sérieusement à l’exporter... »

Jean-Marc Tanguy


La gestion de l’Etat déficiente depuis 20 ans

Drônes, puces, Mistral, trois exemples où ça rame

Avions sans pilotes : des arlésiennes et des factures salées

La délégation générale pour l’armement (DGA) attribue en 1992 à Sagem le contrat Crécerelle (12 drones, 40 millions de francs de budget) alors qu’elle n’a pas la moindre expérience du sujet. Il faudra quatre ans pour ce système marche, et le budget sera, selon les propres calculs du ministère de la Défense, multiplié par 2 ou 3. Son successeur, le SDTI (18 drones), est lui aussi dans la panade. Livré avec un an de retard, en septembre 2004, à l’armée de Terre, il n’est toujours pas bon pour le service, même si le client reconnaît que « c’est pour bientôt » (comprendre : mars) ! L’armée de Terre avait pourtant bien repéré le terrain, en Afghanistan, pour les installer en... 2003. Cela n’arrivera que cette année, si tout va bien ! Avec des risques de casse, cependant : le Canada en a perdu trois exemplaires coup sur coup, en 2004. Et pour tout arranger, le Danemark vient d’annoncer qu’il se séparait des siens, jugés non conformes aux promesses.

100 millions d’euros de surcoût, et 4 ans de retard

Le SIDM (système intérimaire de drones MALE) de l’armée de l’Air (3 drones, 50 millions d’euros) devrait accuser au final un retard de quatre ans. Son fabricant, EADS, a dû débourser 100 millions d’euros, en développements complémentaires et en intérêts dus à l’Etat pour ce retard.

En cascade : des problèmes techniques sur les sous-systèmes de transmission, des bisbilles avec un sous-traitant israélien, et même un coup bas du Pentagone, qui a interdit l’utilisation de composants américains, pour punir ces maudits anti-Bush primaires (nous).

Des péripéties qui ont fâché tout rouge le Breton Noël Forgeard, nouveau co-président d’EADS. « Tout est rentré dans l’ordre » nous assurait-il début janvier, promettant une livraison en... « mars ». Si tout le monde est d’accord, mars sera vraiment le mois du drone en France...

Une guerre de retard dans les puces

Envoûtés par les puces électroniques (et les sirènes industrielles), les militaires ont fait développer, à coups de milliards d’euros, des « systèmes d’information et de communication » (SIC), dans les années 90. Seulement, chaque arme possède le sien, voire même plusieurs en son sein (un pour les grands chefs, un pour le colonel, et un pour la section), et la plupart du temps, ces SIC sont incapables de communiquer entre eux, et encore moins avec ceux de nos alliés. Donc sans intérêt, quand les Américains (en Irak) et les Israéliens (lors de l’évacuation des colons de Gaza) mettent déjà en œuvre des technologies de géolocalisation très éprouvées, dignes d’Hollywood.

Cette gabégie technico-budgétaire bien française avait bien inquiété quelques experts en leur temps et qui avaient même tiré la sonnette d’alarme, en 2001 et 2003, en matière de transmissions des futurs drones. Apparemment en pure perte, puisque leur « recommandations » n’ont pas vraiment été suivies d’effet. On s’attend même à ce que ces mêmes engins sans pilote « ne puissent pas fonctionner » souffle un industriel sous couvert de l’anonymat, une fois que les portables de 3e génération entreront réellement en fonction, l’an prochain. Un peu terrorisé, un spécialiste de la DGA nous a confirmé cette information, et les « préoccupations » qu’elle commence seulement à susciter. MAM, alertée lors de plusieurs visites de terrain, vient de missionner rien de moins qu’un général cinq étoiles pour remettre de l’ordre dans ces usines à gaz, entretenues pendant longtemps par les rivalités de couleurs d’uniformes.

Le Mistral à qui perd gagne...

Le Mistral, deuxième plus gros bâtiment de la Marine devrait enfin être remis officiellement à la marine « dans quelques semaines », mais il ne serait pas opérationnel « avant moins d’un an » estimait récemment son constructeur, DCN. En cause, les difficultés rencontrées lors de l’évaluation de son système de combat. Ce dernier n’avait pas été testé pendant le développement, pour économiser quelques bouts de chandelles. Partant d’une bonne intention, le navire a été construit sur des normes civiles, mais qui n’intègrent pas, évidemment, une surconsommation d’énergie liée aux usages militaires.

Au final, le délai d’attente aura obligé la marine a mettre au pot pour entretenir de vieux rafiots que lui et son sister-ship, le Tonnerre, doivent remplacer. Superstitieuse, elle n’a même pas placé ces deux bateaux dans la liste des bâtiments attendue d’ici 2010...

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