Accords de Munich de 1938 : Moscou ouvre ses archives secrètes


Le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie (SVR) a déclassifié les archives relatives aux Accords de Munich, qui ont marqué le début des événements les plus dramatiques du XXe siècle.
"Les documents déclassifiés reflètent les processus politiques qui se sont déroulés avant et après la signature des Accords de Munich, le 30 septembre 1938", a indiqué à RIA Novosti le chef du bureau de presse du SVR, Sergueï Ivanov, qui a permis au correspondant de l’agence de prendre connaissance de ces documents.
Ces pièces secrètes, collectées par le service de renseignements soviétique, sont restées enfermées aux archives pendant plus de 70 ans. Elles montrent de quelle manière les dirigeants politiques de l’URSS ont été informés des préparatifs de la rencontre en 1938 de Neville Chamberlain et Édouard Daladier avec Adolf Hitler et Benito Mussolini.
Ces documents secrets contiennent des pronostics concernant les conséquences éventuelles de cet événement sur la situation politique et militaire en Europe.
Ils témoignent de la pression sans précédent que la Grande-Bretagne et la France ont exercée sur la Tchécoslovaquie, en exigeant qu’une partie du territoire tchécoslovaque soit rattachée à l’Allemagne.
"Moscou recevait des rapports spéciaux selon lesquels les ambassadeurs britannique et français à Prague cherchaient à persuader le président tchécoslovaque de la nécessité d’annexer les Sudètes à l’Allemagne. En outre, il avait été proposé à Prague d’annuler les accords d’entraide conclus avec d’autres pays", a raconté M. Ivanov.
Le mémorandum N°8604, obtenu quelques jours avant la signature des Accords de Munich grâce aux agents secrets présents à Prague, indique : "Le 19 septembre, l’ambassadeur anglais Newton et l’ambassadeur français Delacroix ont transmis à Milan Hod�a (premier ministre tchécoslovaque de 1935 à 1938), au nom de Chamberlain et de Daladier, les dispositions suivantes : 1. En se laissant guider par les hauts principes de maintien de la paix en Europe, ils estiment nécessaire de rattacher les Sudètes à l’Allemagne. Les accords d’entraide entre la Tchécoslovaquie et d’autres pays sont annulés. En remplacement, tous les Etats voisins de la Tchécoslovaquie, en plus de la France et la Grande-Bretagne, garantissent l’inviolabilité de ses frontières".
En fait, les éléments déjà existants du système de sécurité collective furent annulés. Et les hommes politiques occidentaux le firent derrière le dos de l’URSS, qui avait conclu des accords d’entraide avec la Tchécoslovaquie et la France.
En outre, les documents déclassifiés du service de renseignements soviétique datant de 1938 révèlent les détails de la correspondance des ambassades européennes avec les ministères des Affaires étrangères de leurs pays.
Ainsi, l’ambassadeur britannique à Varsovie avait prévenu le Foreign Office dans un télégramme qu’en cas d’intervention de l’Allemagne en Tchécoslovaquie, les dirigeants polonais s’empareraient de la Silésie de Cieszyn, ce qui se passa finalement en réalité. La Pologne, après avoir obtenu le soutien d’Hitler, participa au démembrement de la Tchécoslovaquie.
Par la suite, la Pologne fut elle-même victime de l’Allemagne.
L’ambassadeur finlandais à Londres rapporta que si Hitler acheminait ses troupes vers la Tchécoslovaquie, la France n’oserait pas entreprendre de mesures un tant soit peu efficaces pour accorder à celle-ci une assistance militaire.
"Comme vous le savez, l’Union soviétique était prête à accorder un tel soutien à la Tchécoslovaquie, mais Prague, sous la pression de Londres et de Paris, ne s’est jamais décidé à adresser une telle demande à Moscou", a rappelé le représentant du Service russe des renseignements extérieurs.
Après la signature des Accords de Munich, la situation géopolitique en Europe a également fait l’objet d’une attention soutenue de la part de nombreuses capitales, et les agents soviétiques en parlaient également.
"Déjà en novembre 1938, les représentations diplomatiques de certains pays rapportaient à leurs ministères que la Grande-Bretagne et la France n’empêcheraient pas l’expansion allemande à l’Est", raconte Sergueï Ivanov.
Pour sa part, Lev Sotskov, ancien du SVR, qui s’occupait de la gestion des documents d’archives, est convaincu que les Accords de Munich ont finalement entraîné la destruction du système de sécurité collective en Europe et conditionné le début de la Seconde Guerre mondiale.
Lev Sotskov a entamé sa carrière au Service des renseignements extérieurs en 1956. Il a travaillé à l’étranger mais également au sein de l’appareil central de cette structure. A l’heure actuelle, il s’occupe de l’analyse des archives relatives à l’histoire des Services de renseignements. Il est l’auteur des livres "Opération Tarantella", "Séparatisme inconnu" et le rédacteur d’un recueil de documents "Les pays baltes et la géopolitique".
Selon lui, les documents déclassifiés par le SVR poussent à voir sous un nouveau jour et d’une manière approfondie le rôle des leaders des puissances mondiales dans les processus politiques qui se sont déroulés en Europe à la fin des années 1930.
"Les documents obtenus après la conclusion des Accords de Munich sont particulièrement précieux. Ils analysent la situation qui s’est formée en Europe après la signature de ces accords. Ils mettent clairement à jour la position de la Grande-Bretagne, qui a tenté d’entraîner l’Allemagne et l’URSS dans des hostilités actives", a souligné M. Sotskov dans une interview à RIA Novosti.
Dans un rapport présenté à Staline, en date du 21 décembre 1938, Lavrenti Beria parle de certains documents interceptés par les agents secrets, dont des rapports des ambassadeurs finlandais à Londres, Paris et Varsovie concernant l’expansion allemande à l’Est et la position des cercles dirigeants britanniques, français et polonais à cet égard.
Ainsi, le 5 novembre, l’ambassadeur finlandais à Londres Gripenberg rapportait à son ministère des Affaires étrangères : "J’ai entendu dire ici que la propagande allemande en faveur des colonies n’existait pas en réalité mais que, comme l’affirment les Anglais, elle ne représente qu’un rideau de fumée derrière lequel on prépare la mise en oeuvre des plans concernant l’Ukraine soviétique. Hitler lui-même a confié à l’ambassadeur français François-Poncet qu’il ne songeait pas aux colonies".
Plus tard, le 25 novembre, Gripenberg parla d’un entretien qu’il avait eu avec un membre du gouvernement britannique au cours duquel il lui affirma que la Grande-Bretagne et la France n’empêcheraient pas l’expansion allemande à l’Est. "La position de la Grande-Bretagne est la suivante : attendons de voir ce qu’il se passera, attendons jusqu’à ce qu’un grand conflit éclate entre l’Allemagne et l’URSS", peut-on lire dans ce document.
En commentant ce texte, Lev Sotskov a expliqué qu’en dépit des circonstances, l’URSS avait tout de même essayé de mettre en place un certain système de riposte à l’agression hitlérienne.
Grâce aux efforts déployés par l’Union soviétique, les Britanniques et les Français ont envoyé leurs missions miliaires à Moscou, où des négociations ont été organisées.
"Moscou a présenté des informations très détaillées à propos des ressources qu’il pouvait utiliser contre l’Allemagne hitlérienne. En cas de conclusion d’un accord antihitlérien avec la Grande-Bretagne et la France, l’URSS était prête à mobiliser 120 divisions d’infanterie, 16 divisions de cavalerie, 5.000 chars et 5.000 avions", a précisé M. Sotskov.
Selon lui, les négociations avec la Grande-Bretagne et la France n’ont finalement donné aucun résultat. Il était devenu évident que Londres et Paris avaient leurs propres objectifs.
Les documents déclassifiés montrent que Londres et Paris étaient tout à fait conscients que leur position mettait l’URSS dans l’impasse et que Moscou serait obligé de s’entendre avec les Allemands.
Par conséquent, l’URSS a signé le pacte de non-agression avec l’Allemagne, repoussant ainsi sa frontière vers l’Ouest tout en gagnant un peu de temps pour se préparer à repousser l’agression, a indiqué le vétéran.
"Il était devenu évident que la politique de pacification d’Hitler était inefficace et que les concessions ne faisaient que motiver l’agresseur. Ceci a poussé les dirigeants soviétiques à chercher le moyen d’assurer la sécurité de leur pays dans les conditions politiques réelles", a noté l’expert.
"Le modèle occidental (de pacification de l’agresseur), celui de Munich, ne s’est pas révélé être efficace, car la guerre débuta en Occident. La France capitula devant Hitler, le cabinet des ministres fut modifié en Grande-Bretagne. La formation de la coalition antihitlérienne eut lieu plus tard, mais selon un schéma que l’Union soviétique avait proposé en 1935 déjà : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS, et plus tard la France en la personne de de Gaulle", a constaté Lev Sotskov.
D’après lui, l’Europe contemporaine devrait tirer plusieurs leçons des événements liés aux Accords de Munich ainsi que des récents événements dans le Caucase (en Ossétie du Sud).
"Premièrement, il ne faut en aucun cas encourager l’agresseur, qu’il soit grand ou petit. Il existe un pays - il s’agit des Etats-Unis - qui ne se préoccupe que de sa domination mondiale, et peu importe quel modèle il utilise pour accomplir sa tâche, celui d’Hitler ou celui de Bush", a dit le général.
Il y a là un grand danger que soient entreprises des actions agressives. Si ces actions ne sont pas rapidement muselées, elles entraîneront de grands malheurs pour la région, voire pour le continent, estime-t-il.
La deuxième leçon, d’après lui, réside dans le fait que l’Europe a besoin d’un système de sécurité collective.
"Le système de blocs n’est plus efficace. Or, il paraît évident que cette leçon n’a pas été intégrée. Au lieu de museler [l’agresseur] en la personne de la Géorgie, les Etats-Unis proposent d’encercler la Russie", a conclu Lev Sotskov.
Par Valeri Iarmolenko, RIA Novosti
Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.
Les Accords de Munich : à qui la faute ?
Par Ilia Kramnik
Les tentatives pour réviser les résultats de la Seconde Guerre mondiale et rechercher de nouveaux responsables sont aujourd’hui "de bon ton" dans de nombreux pays d’Europe orientale. En cherchant à classer l’Union soviétique parmi les agresseurs, les révisionnistes considèrent d’habitude la date de la signature du pacte Molotov-Ribbentrop (ou pacte germano-soviétique) comme point de départ de "l’avant-histoire" de cette guerre, en accusant les dirigeants soviétiques d’avoir "délié les mains" de l’agresseur. Cependant, en mettant sans cesse l’accent sur l’été 1939, ils oublient très souvent les événements survenus l’année précédente, en 1938, connus dans l’Histoire sous le nom d’Accords de Munich.
A l’heure actuelle, la Russie déclassifie de nombreux documents relatifs à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et aux événements qui l’ont précédée. Le Traité de Munich ne fait pas exception : le 29 septembre 2008, le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie (SVR) a annoncé la déclassification de certains documents diplomatiques et des services secrets de l’époque.
Les Sudètes, une région de Tchécoslovaquie peuplée majoritairement d’Allemands, devint une source de conflits après la fin de la Première Guerre mondiale, lorsqu’à la suite du démembrement de l’Autriche-Hongrie, les Allemands des Sudètes tentèrent de rattacher leur région à l’Autriche, nouvellement formée, ou à l’Allemagne. Toutes leurs tentatives furent cependant réprimées par les troupes tchécoslovaques. Vers 1938, l’Allemagne nazie, qui avait déjà annexé l’Autriche lors de l’Anschluss, se préparait activement au rattachement des Sudètes. Bien que les droits des Allemands des Sudètes n’avaient pas été lésés par le gouvernement tchécoslovaque et que ce gouvernement avait pris des mesures en vue d’organiser un enseignement en allemand (qui plus est, il assura aux Allemands une représentation au parlement et l’autogestion au niveau local), il fut impossible de faire diminuer la tension. Le parti pro-allemand de Konrad Henlein revendiqua le rattachement des Sudètes à l’Allemagne.
Le 15 septembre 1938, au cours d’un entretien avec le premier ministre britannique Neville Chamberlain, Hitler exprima la volonté de sauvegarder la paix, mais par ailleurs, déclara être déterminé à faire la guerre à cause du problème des Sudètes. Résultat : Chamberlain accepta de transmettre les Sudètes à l’Allemagne sous prétexte de respecter le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.
A cette époque, la Tchécoslovaquie avait deux accords d’amitié et d’entraide en vigueur : l’un avec la France et l’autre avec l’URSS. Les deux documents prévoyaient l’octroi d’une aide à la Tchécoslovaquie en cas d’agression extérieure. Mais l’exécution de l’accord avec l’URSS dépendait du comportement de la France : Moscou ne pouvait lui venir en aide que si Paris le faisait.
Ainsi, l’opinion de la France, dont l’armée était à l’époque la plus importante en Europe, était décisive. Au cours des consultations anglo-françaises, le 18 septembre à Londres, les deux parties convinrent que les régions dont plus de la moitié du territoire était peuplé d’Allemands devaient être rattachées à l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France se portant garants des nouvelles frontières de la Tchécoslovaquie. Les 20 et 21 septembre, ils déclarèrent au gouvernement tchèque qu’en cas de rejet des propositions anglo-françaises, la France renoncerait à ses engagements pris dans le cadre de l’accord d’entraide. Dans le même temps, en mettant en garde les dirigeants tchécoslovaques contre une alliance avec l’URSS, les ambassadeurs occidentaux déclarèrent que dans le cas où les Tchèques s’allieraient avec les Russes, la guerre pourrait devenir une sorte de croisade menée contre les bolcheviks, et qu’il serait dans ce cas très difficile pour les gouvernements britannique et français de rester à l’écart.
Cependant, l’URSS se dit prête à accorder une aide militaire à la Tchécoslovaquie quelle que soit l’attitude de la France, à la seule condition que la Pologne laisse les troupes soviétiques passer par son territoire (à l’époque, il n’y avait pas de frontière directe entre l’URSS et la Tchécoslovaquie). Néanmoins, comme le démontrent les documents déclassifiés, le gouvernement tchécoslovaque décida de se fier aux garanties françaises et britanniques et de rejeter l’aide soviétique.
Le 22 septembre, l’Allemagne réclama sous forme d’ultimatum le rattachement des Sudètes. La mobilisation fut alors décrétée en Tchécoslovaquie et en France. Le 27 septembre, Hitler fit parvenir une lettre à Chamberlain dans laquelle il affirmait être prêt à garantir les frontières du reste de la Tchécoslovaquie et à examiner les détails du futur accord.
Les 29 et 30 septembre 1938, les chefs de gouvernement allemand, italien, français et britannique se retrouvèrent à Munich. Aucun représentant tchécoslovaque ne fut invité à participer à la rencontre. Vers une heure du matin le 30 septembre, les parties signèrent un accord qui entérinait de fait les revendications de l’Allemagne. Ce n’est qu’après cette signature que la délégation tchécoslovaque fut admise dans la salle, et ce, uniquement pour entendre la décision adoptée par les autres.
La Tchécoslovaquie avait alors le choix entre deux variantes : accepter l’ultimatum et rendre les Sudètes, ou bien faire la guerre à l’Allemagne. En dépit d’une industrie militaire développée, d’une armée n’ayant presque rien à envier à l’armée allemande de l’époque et d’armements d’excellente qualité, l’Assemblée nationale tchécoslovaque accepta la décision de Munich.
L’Allemagne finit par obtenir les Sudètes, avec une population de plus de trois millions de personnes : presque un quart de la population et plus de 20% du territoire de la Tchécoslovaquie, sur lesquels était concentrée presque la moitié de l’industrie lourde du pays.
Evidemment, cette histoire était alors loin d’être finie. La Pologne voulut avoir "sa part du gâteau" et exigea immédiatement qu’on lui remette la Silésie de Cieszyn, qui faisait elle aussi l’objet de litiges territoriaux de longue date. La Tchécoslovaquie étant désormais seule, elle dut également remplir cette exigence. Par ailleurs, la Pologne ne fut pas longtemps propriétaire de ces nouveaux territoires : dès septembre 1939, le pays fut occupé par l’Allemagne et après 1945, la région de Cieszyn fut restituée à la Tchécoslovaquie.
Le 7 octobre, sous la pression de l’Allemagne, Prague décida d’accorder l’autonomie à la Slovaquie, et le 2 novembre, à la décision de Vienne, la Hongrie obtint les régions méridionales de la Slovaquie et de l’Ukraine subcarpatique, avec les villes de Berehove, Moukatchevo et Oujgorod.
En mars 1939, l’Allemagne envahit le reste de la Tchécoslovaquie, l’inclut au sein du Reich en tant que protectorat de Bohême-Moravie. La Slovaquie autonome devint alors un satellite du Reich. L’industrie militaire de l’ex-Tchécoslovaquie servit la Wehrmacht tout au long de la guerre, en fabriquant des centaines de milliers d’armes d’infanterie, des dizaines de milliers de canons, des milliers d’avions, de chars et d’automoteurs.
La Tchécoslovaquie fut la dernière à être libérée de l’occupation nazie : le 9 mai 1945, les troupes de l’Armée rouge s’emparèrent de Prague. Les combats contre des unités séparées du Reich continuèrent toutefois jusqu’au 12 mai.
Ainsi, les Accords de Munich (connus en Russie comme le "complot de Munich") déclenchèrent le plus grand carnage de l’histoire de l’humanité. Il convient de faire remarquer l’étrange imprudence des hommes politiques français et britanniques. Ceux-ci ne parvinrent à atteindre aucun des objectifs qu’ils s’étaient assignés : ni à pacifier l’Allemagne, ni à diriger son agression contre l’URSS. Aujourd’hui, on ne peut tirer qu’une seule leçon des événements survenus en 1938, et notamment la suivante : il fut question d’une opération de contrainte à la paix, le meilleur moyen de museler un agresseur manifeste, et non d’un accord "sur les garanties" ou d’une "entente de cessez-le-feu".
Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.
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