La défense antimissile américaine déployée en Europe de l’Est, n’est pas du goût des Russes. Qu’en est-t-il exactement ?
Les Russes estiment le déploiement hostile à leur encontre, notamment celui déployé en Pologne (les missiles) et en République tchèque (le radar). Pourquoi ? Les américains ont pourtant, en toute transparence expliqué aux Russes, les impliquant même dans le processus de déclenchement et d’alerte, que le système d’interception était conçu et dirigé contre un missile tiré depuis l’Iran ou la Corée du Nord et en phase de trajectoire avérée. La Russie, posture diplomatique oblige, fulmine, s’estimant directement menacée sur ses frontières. Habile façon de se désengager des accords passés de désarmement et contingentement des troupes au sol sur le continent et de relancer une course aux armements dont elle aurait fortement besoin pour reprendre – visée politique de Poutine – sa « juste » place dans le monde ? Alors, info ou intox ? Tâchons d’y voir plus clair.
Par Jean-Marc Trappler
Entre parano et réalité : qui des militaires ou du pouvoir civil craint le plus le déploiement antimissile ?
En affirmant que le déploiement de la défense antimissile américaine revêt un caractère anti-Russe évident, le général russe Boujinski, n’est pas crédible. N’oublions pas que Poutine et Bush ont débattu du sujet au récent sommet de Sotchi et se sont donné les bonnes explications. A croire que les militaires ne s’en contentent pas. Ils échafaudent des théories de riposte anti-riposte, des scénarios catastrophes pour contrer la menace américaine avec la paranoïa qui les caractérise et son cortège de surestimations belliqueuses attribué à l’OTAN. Pourquoi ? Pour justifier un renforcement du potentiel d’armes spatiales et la modernisation de ses vecteurs en réponse à la menace américaine. Poutine en joue habilement assimilant la mise en place des ABM à une menace nucléaire directe alors que les missiles en question n’ont rien d’armes nucléaires ! Poutine toujours lui, dans son délire, a même proposé aux américains la mise à disposition du radar de Gabala en Azerbaïdjan. C’est risible !
Comment croire qu’une poignée de missiles US en Pologne (10 intercepteurs), pourrait menacer les centaines de missiles russes ? C’est grotesque.
Le problème est ailleurs, en Iran, très précisément d’où devraient décoller les missiles menaçant les Etats-Unis, c’est là le nœud de l’embarras. L’Iran, pour Moscou, c’est tabou. Pas question de fâcher Téhéran. Voilà donc le fond du désaccord ; il ne peut y avoir de consensus possible, c’est durable et primaire.
Escalade
Le forcing des militaires russes est insolite. Ils ont longtemps admis que l’arsenal russe de missiles d’interception était suffisant pour contrecarrer une menace avérée ou estimée et voilà qu’ils dérapent dans des enchères en relançant purement et simplement la course aux armements. Argument pas tout à fait incompatible avec la position du pouvoir à Moscou qui recherche à se tailler une place d’importance dans le monde. Ce sera difficile de ne pas résister.
Les vraies inquiétudes russes : la composante spatiale de défense antimissile américaine, sa haute précision et son invulnérabilité potentielle.
Les Russes craignent de se laisser surclasser dans le domaine spatial, par une militarisation de ce dernier. Ils sont inquiets de voir les américains renforcer leur capacité d’interventions à partir de bases spatiales qui leur donneraient une suprématie en matière de reconnaissance et de rapidité de frappe tous azimuts. La crainte n’est plus de l’ordre du conflit nucléaire mais de la capacité éclair d’une intervention qui ne laisserait que peu, voire aucun, temps de réponse aux dispositifs de défense russes. La seule façon d’y « répondre » serait que la Russie se dote elle-même d’un système de défense spatiale afin de retrouver une parité envolée. Ce n’est pas gagné tant l’avance US, dans ce domaine, est patente. C’est ce qui fait grincer les dents des généraux russes qui reconnaissent l’état quelque peu altéré de leur défense aérospatiale malgré la mise en service du missile S-400, seul capable de répliquer à une agression spatiale mais en dotation restreinte (une seule unité, proche de Moscou).
L’amplification de la menace ABM américaine par les généraux russes est destinée à mettre la pression sur Moscou pour qu’un développement de défense aérospatiale soit mis en oeuvre. Parité ? Symétrie ? Relance de la course aux armements ? Quoi qu’il en soit, l’affaire des ABM reste une épine dans le pied des généraux russes et une bonne raison pour Moscou pour relancer la course aux armements et dénoncer les accords passés .
La Russie, précisons-le, est très présente sur le marché des armes antimissiles, notamment à l’exportation avec son missile SA TOR-M1 vendu à la Chine, à l’Iran et même à la Grèce, membre de l’OTAN. La Syrie, la Chine, l’Iran et l’Algérie sont les heureux acquéreurs des redoutables S-300.