Depuis près d’un an - date de la dernière rencontre à six, qui réunissait dans un hypothétique « dialogue » les deux Corées, les Etats-Unis, la Chine, le Japon et la Russie -, la Corée du Nord tente désespérément, et avec de moins en moins de succès, de provoquer une réaction chez l’adversaire en multipliant les déclarations sur la réalité et le renforcement de son arsenal nucléaire, et d’obtenir ainsi une reprise des aides qui, depuis le milieu des années 1990, ont permis la survie du régime.
Pourtant, contrairement à ce que semblent espérer ou croire les dirigeants nord-coréens, cette stratégie de la tension et de l’isolement volontaire ne peut que réduire encore la marge de manoeuvre de Pyongyang. Pire, la Corée du Nord, si soucieuse de la défense de ses « intérêts nationaux », en refusant tout dialogue et toute évolution, se trouve aujourd’hui dans la situation d’un simple pion manipulé par les grandes puissances au service d’enjeux qui la dépassent.
La question nord-coréenne en effet, apparaît de plus en plus comme l’élément d’une stratégie indirecte sino-américaine qui ne vise qu’à affaiblir l’autre et à marquer des points par Corée interposée. Pour Washington - et avec un certain succès -, l’immobilisme est de mise face à Pyongyang. Les Etats-Unis, empêtrés en Irak et conscients du caractère inapplicable, dans le contexte asiatique, de tout scénario de recours à la force, semblent impuissants à résoudre la question nucléaire nord-coréenne.
Pourtant, le refus de reprendre toute aide, de céder une seconde fois au chantage nucléaire de Pyongyang et à la montée des verbales extrêmes du régime, ont pour mérite de dévoiler l’impuissance fondamentale de la RDC et de pousser progressivement les autorités nord-coréennes à la négociation, fû-ce en dehors du cadre d’un dialogue à six, dont les résultats n’ont jamais été concluants.
Mais dans le même temps, en brandissant la menace des sanctions et de la mobilisation du Conseil de sécurité, Washington s’adresse également à Pékin, sommé ainsi de dévoiler ses véritables positions, à l’heure où le régime chinois, à l’intérieur comme à l’extérieur, sur l’ensemble des plans idéologique, économique, et stratégique, semble choisir le durcissement. En effet, si officiellement, pour les Etats-Unis, la Chine n’est pas une menace, toute analyse « candide » - comme l’exprimait récemment Donald Rumsfeld à Singapour - ne peut que s’interroger sur la montée en puissance militaire régulière et méthodique d’un Etat qui, depuis la fin de la guerre froide, a pourtant vu les conditions de sa sécurité extérieure se renforcer considérablement.
Il s’agit donc, pour Washington, de rééquilibrer la priorité accordée à la guerre contre le terrorisme, par la prise en compte des équilibres stratégiques en Asie. Ces derniers pourraient en effet, selon le Pentagone, se voir remis en cause par une stratégie chinoise qui privilégie l’affirmation de puissance. Dans ce contexte, imposer à la Chine de « sortir du bois » sur la question nord-coréenne, qui se situe à l’interface de l’ensemble des menaces définies comme prioritaires par les stratèges américains, permettrait d’affaiblir la légitimité, et donc les positions régionales et globales de Pékin, en révélant les limites étroitement nationales de ses intérêts.
Mais pour la RPC, la Corée du Nord, si affaiblie et si dépendante de l’aide chinoise, peut encore servir d’utile épouvantail et d’utile leurre face aux Etats-Unis. Cela d’autant plus que Pékin n’est pas certain, en cas d’effondrement du régime de Pyongyang, de trouver dans une Corée réunifiée un régime qui lui serait parfaitement acquis, éliminant ainsi le risque d’une pression américano-japonaise directe sur son flanc nord-est. Depuis toujours, la stratégie des royaumes coréens avait été en effet de tenter de conserver un équilibre entre de puissants voisins. La Corée du Nord avait su rétablir ce jeu, interrompu par la colonisation japonaise qui a coïncidé avec l’effondrement des empires chinois et russes, en jouant à plein des avantages de la rupture sino-soviétique des années 1960.
Pour retrouver une véritable marge de manoeuvre, et une mince chance de survie après l’effondrement de l’Urss l’unique voie pour Pyongyang réside donc dans une évolution qui libérerait la Corée du Nord d’une emprise chinoise servie par la stratégie d’auto exclusion du régime. Pour ce faire, les stratégies de rapprochement avec la Corée du Sud ne peuvent suffire. En refusant le dialogue et les gestes qu’attendent Washington et Tokyo sur la question du nucléaire et des citoyens japonais enlevés au cours des années 1980, la Corée du Nord ne sert donc pas ses intérêts - mais ceux, traditionnels, du suzerain chinois.
Le Figaro